JEAN MARTIN : Hobereau de la République ou vieux gaga ?

Lundi 24 janvier 2011, 18h, la salle de cinéma de Mamoudzou est comble -pour une fois, il faut le souligner !-, en vedette américaine, Jean Martin, historien, spécialiste de la colonisation française, est « l’expert » choisi par les Naturalistes pour venir éclairer de ses lumières la grande question qui hante tous les résidents de Mayotte, à savoir : « Pourquoi Mayotte est-elle restée Française ? »

Darissama à la Grande-comore

Darissalama à la Grande-comore

Pourquoi ce choix des Naturalistes d’abord ?

Il faut savoir que Mr Jean Martin est l’auteur de « Histoire de Mayotte département français », un livre sorti juste après la visite du Président Sarkozy et qui essaie tant bien que mal de donner –d’inventer?- une légitimité historique à la départementalisation de Mayotte (un « livre de commande » comme l’a souligné un intervenant pendant la conférence). En outre, il est à noter que l’ancien Vice-Recteur, Mr Cirioni avait lui aussi fait appel à cet « expert » pour la préface de « Raconte-moi l’histoire », le livre d’histoire destiné aux écoles de Mayotte (préface où la mise en avant par l’auteur du concept des trois races –blanches, noires et jaunes !- avait choqué plus d’un lecteur habitué à des conceptions un peu plus « modernes » de l’histoire…). Bref, les Naturalistes ont choisi le seul historien français assez partisan –pour ne pas dire plus…- pour vouloir bien se mouiller sur cette sombre affaire qui établit en 75 une frontière là où il n’y en avait jamais eu…

Alors, maintenant, que dire de cette conférence tant attendue ?

Personnellement, j’y étais allé avec son livre sous le bras, non pas pour me le faire dédicacer, mais parce que j’y avais relevé des inexactitudes ou des non-dits très tendancieux, voir franchement fallacieux. Or, nous avons assisté à une conférence aux propos plus mesurés que ceux de son livre, preuve que l’expert savait qu’il serait attendu au tournant par d’autres spécialistes de l’histoire locale et qu’il est moins facile de faire passer des idées partisanes au sein d’une conférence publique que dans un livre tiré à peu d’exemplaires chez une obscure maison d’édition…

Quelques amoureux de l’histoire régionale s’étaient effectivement déplacés et on a pu assister à un débat riche et contradictoire et non pas, comme l’a dit la journaliste de Kwesi-fm le lendemain à la radio, à un débat houleux mené par des partisans d’une Mayotte comorienne. Je tiens à vous dire, Madame la journaliste, qu’il y a une différence notable entre partisans d’une Mayotte comorienne et intellectuels seulement soucieux d’une vérité historique objective.

Alors, finalement, quel genre d’histoire Mr Jean Martin nous a-t-il conté ? L’éternelle histoire du pot de fer contre le pot de terre… Pour Mr Martin, il est évident que « l’histoire avec un grand H ne retient que l’histoire des vainqueurs ». Pas un mot sur les « serrez la main », pas un mot sur le lobbying de l’extrême droite française et des nostalgiques de l’Empire français, pas un mot sur la perte –pour la République- de la baie de Diego-Suarez en 73… Par contre, ces diables d’  « anjouanais qui s’accaparaient la terre des Mahorais » n’ont pas été oubliés par l’historien, comme quoi, quand on tient un bon bouc émissaire, il ne faut pas le lâcher… Pour le reste, le vieil historien a botté en touche pour toutes les questions dérangeantes qui lui étaient posées.

Alors, que retirer de tout ça finalement ?

Que ce vieux monsieur, comme certains journalistes, est aux ordres de la pensée dominante ? Ce n’est guère un scoop. Par contre, il faut souligner la lourde responsabilité  de laisser traîner de tels livres auprès d’une jeunesse mahoraise seulement soucieuse de connaître son histoire et son identité et qui ne dispose pas d’autres références bibliographiques. Car s’ils doivent croire Mr Martin, ils sont les descendants d’une civilisation indonésienne voire polynésienne -allez, on n’est pas à quelques milliers de km près !-, alors que « Makoua » -l’ancêtre africain- est devenu une insulte… Pas même une allusion à « l’homme de Bagamoyo », plus vieux reste humain retrouvé à Mayotte, daté de 800 ap. J.C. et qui, selon ses dents taillées en pointe, est de toute évidence un Makonde, ethnie vivant au nord du Mozambique qui a la particularité de se tailler les dents. C’est un peu comme si un historien écrivait un livre sur l’histoire de France en oubliant de mentionner l’homme de Tautavel ! Révisionnisme historique ? Oui, nous sommes tout simplement là dans le conditionnement anodin de la mémoire collective de tout un peuple. Et il est grand temps que les historiens mahoro-comoriens se réapproprient leur histoire commune avant que leurs enfants se mettent à réciter « nos ancêtres les Gaulois ».

Car, n’en déplaise à Mr Martin, Mayotte est bien une ancienne colonie (il essaie de démontrer le contraire dès la première page de son livre en disant que « Mayotte a la particularité de n’être pas une vieille colonie »), tout comme les trois autres îles d’ailleurs et que la seule différence qui les oppose est que Mayotte a été achetée alors que les trois autres ont été conquises par la force du canon et la diplomatie de la poudre. Que s’est-il passé ensuite ? En métropole ou ailleurs, on pourrait parler de lobbying, mais ici, on parle juste de familles et de la fameuse « démocratie de l’enveloppe »…

DHARMA –Mkhubwa makoua-

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Adjimaël HALIDI
a collaboré au magazine économique mahorais Horizon Austral , à l’hebdomadaire Mayotte Avance , au quotidien La Gazette des Comores et à l'Agence de presse HZK-Presse.

5 réflexions au sujet de « JEAN MARTIN : Hobereau de la République ou vieux gaga ? »

  1. Pauly dit :

    Juste une précision archéologique (dans le soucis d’apporter le plus d’objectivité à l’écriture de l’histoire mahoraise):
    il n’a été découvert par les chercheurs à Dembeni qu’une dent de lait et aucun autre reste humain. Par contre, la nécropole de Bagamoyo en Petite Terre a bien livré pour des époques aussi anciennes (IXe-XIIIe siècle) des sépultures où certains crânes portent les dents limées en pointe, ce qui est en effet une caractéristique des peuples Makwa du Mozambique.

  2. said abdillah said ahmed dit :

    L’histoire des Comores , plus particulièrement de son île occupée par la France , a été écrit par des historiens partisanes et lâches achetés à des petits prix. C’est dommage , car l’histoire n’est pas apanage des quelques personnes. Les harkis Comoriens ne doivent pas oublier que l’Algérie fut un département Français et aujourd’hui un pays indépendant. Quelque soit l’évolution de statut de Mayotte par rapport à la France ,et l’histoire qu’aurait écrit ces historiens mendiants, pour moi , et pour beaucoup des Comoriens , elle reste sous occupation et sa libération devint de plus en plus urgent.

  3. youssouf dit :

    ce n’est pas par ce que ce Mr MARTIN ne partage pas les memes positions que nous que nous allions le traiter de n’importe quoi . soyons ouverts et tolerants envers les autres ; c’est comme ça que l’on fera avancer les choses et non s’attaquer aux mahorais ou à tout ecrivain ou historien qui ecrirait sur mayotte , une version differente de nos fantasmes .
    mayotte fait son bout de chemin et nous sommes là entrain de pleurnicher à defaut d’insulter les soit disants freres mahorais .

    honte à nous , les comoriens .

    l’histoire des autres pays ( l’ex-yougoslavie ) , le soudan aujourd’hui doit nous interpeller ; au lieu de se focaliser sur des idéologies d’un passé lointain .croyant imposer les autres( les mahorais ) à coup des résolutions onusiennes .

  4. silavie dit :

    J’ai aimé cet article. Passionnément. Dans ce qu’il a de plus vivant. Tout comme Mayotte d’ailleurs dans les bras de laquelle je suis tombée il y a plus d’un an. Aujourd’hui, comme dans cette belle chanson « voilà c’est fini » d’Aubert, c’est encore moi qui la suis.J’ai souvenir en effet du passage de cet historien à l’époque à Mayotte suivi sur la radio.
    Avec recul je pense en effet que son intervention était particulièrement orientée et réactionnelle à un climat ambiant. Une manière peut – être de vouloir bien maladroitement apaiser ce qu’Alain Mabanckou titre « le sanglot de l’homme noir »? Et de faire des jointures au lieu de l’altérité radicale? Il est cependant extrêmement violent de se voir définir par autrui. Les enfants Mahorais ne descendent pas des barbares en effet. Alors chers Mahorais portez enfin votre parole, parlons – nous.Parlez – nous de vous.Enseignez – nous.

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