Saïd Ahamadi

Interview avec le Vice-président Saïd Ahamadi sur la Coopération Régionale

Saïd AHAMADI est Conseiller Général PSM de Koungou. 3ème Vice-président au Conseil Général de Mayotte, il est à la tête de la commission chargée de la Coopération Régionale et des Affaires Européennes. Fin diplomate, profondément humaniste, doté naturellement d’un sens de la communication et de la politique, il est celui qui a pu constituer in extremis la nouvelle majorité, qui gère depuis le mois d’avril 2011, le Conseil général du nouveau département français. Il nous parle, à travers cette interview, de la coopération régionale entre Mayotte et les autres îles de l’Océan indien.

Saïd Ahamadi

Mr Saïd Ahamadi

No man’s land : Tout juste après être désigné Vice-président chargé de la Coopération Régionale et des Affaires Européennes au Conseil Général de Mayotte, votre première volonté a été d’importer des produits de Madagascar, des zébus surtout. Où en est le projet ?

Saïd AHAMADI : Le projet est en bonne voie. Le Conseil Général a donné son accord en Commission Permanente, le 13 juillet 2011. Une mission officielle se rendra à Madagascar, où sera signé début octobre 2011 « l’Accord de Coopération décentralisée » entre le Président du Conseil Général de Mayotte , Daniel Zaïdani, et le Chef de Région Boeny (Majunga). Cet Accord est transmis à l’Ambassade de France à Madagascar dans un souci de transparence avec notre Etat qui a la charge de faciliter notre insertion dans la région Océan indien et la sous région.

No man’s land : Mayotte et Madagascar se limiteront à des échanges économiques, ou étendront-ils leur coopération sur d’autres champs ?

Saïd AHAMADI : Les échanges avec Madagascar concerneront plusieurs domaines :
• La connaissance réciproque des populations et des territoires ;
• Le développement des deux territoires entraînant une amélioration des conditions de vie des populations ;
• L’amélioration des échanges commerciaux entre la Région Boeny et Mayotte ;
• Le développement économique et touristique des deux territoires ;
• L’agriculture et l’élevage ;
• Les échanges professionnels ;
• La formation professionnelle, technique et universitaire.


No man’s land : On a l’impression que vous vous intéressez peu aux échanges entre Mayotte et l’Union des Comores. Est-ce exact ?

Saïd AHAMADI : Ce n’est pas exact. Nous nous intéressons aux échanges avec l’Union des Comores.

No man’s land : Alors qu’envisagez-vous entreprendre, dans le cadre de votre fonction, pour les échanges entre Mayotte et l’Union des Comores ?

Saïd AHAMADI : Nous attendons cependant une évolution de la vision politique des autorités de l’Union des Comores. Les nouveaux élus de l’Union et des îles autonomes doivent enfin accepter que le Choix des Mahorais de rester Français est définitif. Le statut de Mayotte, Département français d’outre Mer (depuis le 31 mars 2011) et bientôt Région Ultra Périphérique de L’Union Européenne (2014), est également une chance pour les pays du Canal de Mozambique, et en particulier l’Union des Comores qui entretient des liens de proximité et historique.
De ma part, il ne doit plus y avoir de contentieux politicien à propos d’un prétendu « Contentieux franco-comorien sur l’île de Mayotte ».
Nos préoccupations communes doivent s’inscrire dans le développement des échanges économiques indispensables à la création des richesses, d’emplois durables dans l’intérêt de nos populations respectives. C’est dans ce cadre que des filières économiques stratégiques, telles que l’élevage de cabris, de volailles, de bovins sans oublier la pêche dont les Anjouanais ont une grande maîtrise, doivent être développées dans un réel esprit de partenariat dans un respect mutuel et dans un climat de confiance.
Dans le domaine de la santé, Mayotte dispose d’un plateau technique performant et de normes européennes accessible à nos partenaires et voisins comoriens dans le cadre d’une coopération décentralisée comportant des droits et des obligations réciproques.

No man’s land : Avez-vous des projets pour Maurice, les Seychelles, le Mozambique et les autres pays anglophones et lusophones de la zone ?

Saïd AHAMADI : Je suis ravi de la question. Nos avons des projets économiques, éducatifs et culturels à développer avec ces pays. Nous projetons de signer des conventions de coopération décentralisée avec Maurice, les Seychelles et l’Afrique du Sud pour former nos jeunes qui souhaitent se perfectionner en Anglais ou qui souhaitent travailler dans le domaine du tourisme. Avec le Mozambique, les projets porteraient sur le bois et la culture. Vous n’êtes pas sans savoir que l’essentiel des ethnies qui composent le peuplement originel de Mayotte vient de cette partie du continent africain. Nous ne devons pas nous couper de nos racines africaines sous aucun prétexte.

No man’s land : Mayotte participe aux 8ème jeux des îles de l’Océan Indien en ce mois d’août aux Seychelles, mais sans emblème ni hymne national. D’après vous, est-ce normal que Mayotte soit le seul pays au monde qui participe à des compétitions internationales sans symboles particuliers ?

Saïd AHAMADI : Mayotte participe aux jeux des îles avec l’hymne des jeux et le drapeau olympique ; c’est le règlement de la charte organisant ces compétitions depuis 2003.
Je propose qu’à l’avenir Mayotte participe avec le drapeau de notre île « RAHACHIRI » et l’hymne produit par un jeune artiste talentueux BO HOUSS. Cela permettrait de faire mieux connaître notre archipel au lagon dans la région. Et les Réunionnais garderaient le drapeau français et l’hymne national. L’essentiel pour moi, c’est que les jeunes se rencontrent dans un bon esprit de partage, de reconnaissance mutuelle et dans la fraternité.

No man’s land : Avec la départementalisation de Mayotte, une flopée de jeunes diplômés des pays membres de l’Union Européenne arrivera sur le marché du travail de l’île. Que vont devenir les jeunes mahorais qu’on dit peu formés, moins qualifiés, et, avant le changement statutaire de l’île, on disait déjà peiner à s’insérer dans la vie active ?

Saïd AHAMADI : Les jeunes diplômés de l’Union Européenne, une fois à Mayotte, sont sur leur territoire au même titre que les jeunes mahorais qui sont en Europe. La question de l’emploi dépend aujourd’hui du positionnement personnel et des entreprises. En développant tous les secteurs de productions endogènes, les jeunes mahorais ont une longueur d’avance sur les autres candidats venus de l’extérieur dès lors qu’ils maîtrisent l’environnement insulaire et régional. Ils n’auront pas de problème d’intégration. Ils seront immédiatement opérationnel, ce que recherchent en réalité les employeurs.

No man’s land : L’Union Européenne, à travers l’accord unanime de ses Etats membres, en votant les différentes résolutions de l’ONU, reconnaît Mayotte comme partie à part entière de l’Union des Comores. En toute franchise, la rupéisation de Mayotte sera-t-elle possible ?

Saïd AHAMADI : L’Union Européenne a déjà reconnu la personnalité juridique des Mahorais depuis très longtemps. Les Mahorais sont des citoyens européens depuis 1979. Pour preuve, les citoyens européens originaires de Mayotte ont participé à l’élection des députés européens en juin 2009.
Département d’outre-mer le 31 mars 2011, la rupéïsation de Mayotte est de fait acquise. Il reste aux élus que nous sommes de la construire effectivement en répondant aux exigences d’adhésion (bonne gouvernance à travers un plan de mandature 2011-2013). Pour votre gouverne, l’Union Européenne n’est pas membre de l’ONU.

No man’s land : Dans le dernier numéro de la revue XXI, dans un article intitulé « Mayotte, une « sentinelle » dans l’Océan indien », lit-on que le centre d’écoute qui se trouve en Petite-terre, à Mayotte, « associé aux autres sites implantés sur le territoire français, permet de contrôler la quasi-totalité des appels téléphoniques, e-mails, SMS et fax, échangés sur la planète, sur le modèle du réseau Echelon, conduit par les Etats-Unis ». D’après vous, quand on voit le peu de développement qu’il y a à Mayotte, le Département ne serait-il pas, en conscience, qu’une simple base arrière de l’espionnage français ?

Saïd AHAMADI : je ne m’intéresse pas à ce genre d’élucubrations. Ma mission, c’est de participer à l’amélioration des conditions de vie des habitants de Mayotte et de sa région.

No man’s land : Pourtant le Préfet Hubert Derache a presque approuvé l’affirmation de la revue XXI dans un documentaire diffusé sur France Télévision, à la veille de la Départementalisation de Mayotte ?

Saïd AHAMADI : Pour la sûreté de notre Patrie, je suis fier que ces installations soient sur notre territoire ; c’est la marque d’une reconnaissance et de la valeur géostratégique de Mayotte.
En matière de développement, notre archipel au lagon est devenu une référence dans le Canal de Mozambique. Et certains ressortissants des pays de la zone risquent leur vie chaque jour, malheureusement, pour entrer illégalement dans le pays à bord d’embarcation de fortune : « les kwassa-kwassa ».

Nassurdine Haïdari, élu français d'origine comorienne

« La délinquance des jeunes comoriens est une réalité de plus en plus prégnante à Marseille » rencontre avec Nassurdine Haïdari

Né en 1978 à Marseille, Nassurdine Haïdari, de parents originaires des Comores, est adjoint au maire du 1er secteur de la cité phocéenne, en charge de la vie associative, des sports et de la jeunesse. Après une maîtrise de littérature et langue arabe, il intègre l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, où il est admis en thèse doctorale après avoir obtenu un DESS et un Master II recherche. Sa thèse est consacrée aux pratiques de l’Islam en France. Interview.

Nassurdine Haïdari, adjoint au maire du 1er secteur de Marseille

Nassurdine Haïdari, adjoint au maire du 1er secteur de Marseille

No man’s land : Peut-on vraiment parler de diaspora comorienne en France ?

Il faut une conscience « diasporique » pour faire diaspora. Or, chez les Comoriens il n’y a pas cette conscience et cette unité de corps. Quoique ce qui est intéressant, c’est qu’il y a une logique d’aide aux Comores. Cette aide financière n’a pourtant pas d’ancrage économique. Car cette aide financière est très localisée. Elle commence et s’arrête au périmètre de la famille. Cette diaspora n’est donc pas arrivée à créer des structures d’aides globales, qui sortiraient du cadre villageois. Par exemple il n’y a pas de grande structure comorienne à Marseille ou en France qui aide les Comores sans prendre en compte les logiques villageoises. C’est-à-dire aider les plus pauvres, ceux qui en ont le plus besoin. Donc, il n’y a pas d’unité d’action et de vision. Cependant, il y a ici plus qu’ailleurs deux dénominateurs communs qui sont l’ « origine » et l’« expérience commune ».

No man’s land : Qu’entendez-vous par expérience commune ?

L’expérience commune est un parcours d’intégration et d’insertion sociale qui pour la communauté comorienne a d’importantes similitudes. En France cette expérience commune repose sur une grande précarité de la communauté comorienne. Sur une incapacité à travailler avec les administrations locales et les institutions nationales. Et sur un repli communautaire qui s’accompagne par une certaine violence notamment des plus jeunes qui, exposés à la souffrance et au manque de moyen dû à une aide outrancière des parents vers les Comores, se réfugient malheureusement dans la délinquance. Je condamne tout en essayant de comprendre.

No man’s land : Donc ce qui est dit dans les médias au sujet des Comoriens comme étant la cause de la plus grande partie de la délinquance à Marseille est vrai ?

Non. Cependant la délinquance des jeunes comoriens est une réalité de plus en plus prégnante à Marseille. Cette triste réalité a des racines économiques et sociales, elle est la résultante d’un déséquilibre financier entre une aide vers les Comores qui palie aux défaillances d’un Etat qui n’assume pas ses responsabilité et qui n’a jamais su gérer son indépendance. Telle est la réalité. L’Etat comorien tue aux Comores comme il tue aussi en France. Les propos que je tiens sont durs, ce sont des accusations lourdes mais c’est la réalité. Tuer quelqu’un ce n’est pas l’éliminer physiquement, c’est en premier lieu l’éliminer socialement. Et quand vous avez un Etat qui ne fait pas ce qu’un Etat devrait faire, et, que vous avez parallèlement des personnes qui se substituent à cet Etat, qui vont lever des sommes importantes vers les Comores ; c’est l’éducation de leurs propres enfants qui est mise en péril.
Ces sommes ponctionnées directement du foyer créent de la frustration, de la révolte, de la délinquance, voire même un rejet de la communauté comorienne.


No man’s land : C’est-à-dire ?

Ces enfants-là rejettent même la culture comorienne parce qu’ils pensent qu’elle ne repose que sur un rapport mercantile. Ces enfants ne sont pas dans le rejet de la culture française parce qu’ils sont profondément Français. Ils sont en révolte contre le système dans lequel la France les a mis. Ils sont en révolte contre cette réalité française qui est discriminante à leur égard et qui ne leur donne pas les mêmes possibilités d’accès au travail, d’accès à l’éducation, d’accès à la culture. Mais la révolte ne veut pas dire le rejet. Par contre ces jeunes-là sont en rejet de la culture comorienne, ou de ce qu’ils pensent être la culture comorienne. C’est-à-dire que ces jeunes-là ne comprennent pas comment une communauté n’arrive pas à se structurer, comment aujourd’hui l’entre soi ne fonctionne pas. Enfin, comment expliquer à ces jeunes qu’une partie non négligeable de la communauté ne pense qu’à construire un pays dans lequel ils ne vivent pas, tout en délaissant complètement la vie dans laquelle ils sont. Ces jeunes ont des besoins et souvent les familles ont d’autres préoccupations. On ne peut pas vivre ici comme si on n’était pas là. Je pense que cette appartenance à la communauté comorienne devient problématique pour une partie des plus jeunes d’entre nous.

No man’s land : Corrigez-moi si je me trompe mais à Marseille qui dit Comorien dit Grand-comorien. Les autres compatriotes sont désignés par le qualificatif Anjouanais, Mohélien, Mahorais ou tout simplement m’masiwa (insulaire).

C’est vrai, en France comme aux Comores il n’y a pas d’unité comorienne. C’est une chose que notre génération devra construire. Nous devons construire l’unité nationale. C’est quelque chose que nous ne connaissons pas. Le sentiment d’appartenance ne dépasse pas pour certains le village. Par exemple à Marseille nous devons avoir des relations plus qu’intimes avec nos frères Anjouanais, nos frères Mohéliens et nos frères Mahorais. Et cela implique un défi culturel et linguistique. En effet, nous avons une belle langue commune mais qui connait des variantes que nous devons respecter et apprendre pour créer cette unité linguistique. Je pense que la France est un terrain extraordinaire pour apprendre des Anjouanais, des Mohéliens, des Mahorais, et des gens de Ngazidja. Mais pour créer cette culture comorienne que nous appelons tous de nos vœux, il faut un effort collectif. Et cet effort collectif n’est pas présent. Il ne se prononce pas. Peut-être acculée par nos problèmes du quotidien, la communauté comorienne ne peut se projeter. Cette absence de projection est accentuée par des conditions de vie extrêmement difficile dans les quartiers sensibles de Marseille et notamment dans les quartiers nord de la ville. Des quartiers qui sont ravagés par le trafic de drogue, par le chômage de masse, par l’insécurité, par la violence et par tous les maux. Donc nous avons cette expérience-là, cette expérience de l’immigration, de l’insertion, de l’intégration, qui est une expérience traumatologique.

Néanmoins, c’est bien d’avoir parlé de cela. Parce que moi je viens de Ngazidja. Je pense qu’en raison du repli communautaire à dimension villageoise, certain ne voit pas plus loin que le bout de leur nez. Il faut que nous puissions d’une manière collective insérer tous les Comoriens dans un projet commun. Parce que lorsque vous êtes à Marseille, que vous êtes de Mayotte, d’Anjouan, de Mohéli, ou de Ngazidja, vous êtes Comorien. De plus, nos familles respectives ont des liens historiques avec les Anjouanais, les Mahorais, et les Mohéliens. Donc vous voyez qu’il y a un brassage naturel et historique. Maintenant il faut que nous puissions fortifier ces liens en donnant une consistance socio-pratique tout en inventant les Comores de demain.

No man’s land : Cela veut dire ?

Cela veut dire que ce sentiment d’appartenance à une communauté existe. Je l’ai rencontré à plusieurs reprises où la communauté dans son ensemble a été éprouvée, par exemple lors du meurtre d’Ibrahim Ali, ou lors du crash du vol Yemenia. Toutes les barrières que nous avons citées se sont envolées. Il n’y avait que des Comoriens. Une seule communauté. Tous unis face à l’adversité. Mais cette même union que l’on peut voir dans ces moments de peine, de drame, on ne la rencontre pas toujours dans les moments où il faut construire ensemble. On ne la rencontre que dans l’épreuve. Et je pense qu’il faudrait rencontrer cette énergie-là lorsqu’on est appelé à construire quelque chose ensemble. Mais il faut un cap. Maintenant je pense qu’au sein de cette communauté il va falloir voir apparaître des leaders d’opinion. Des gens qui poussent, qui parlent, qui dénoncent, qui pointent les véritables problèmes de la communauté et qui trouvent les solutions appropriées.

No man’s land : Mais des leaders ont toujours existé au sein de la communauté comorienne ?

Oui, mais des leaders de tables ! Pour moi ces gens-là ne sont pas des leaders d’opinion, ce sont plutôt des « conteurs ». Ceux qui ont cette mémoire collective, qui ont cette prestance, qui ont ce langage pour faire passer quelque chose, mais il n’y pas de message politique. Nous sommes (si vous voulez) dans une crise politique qui ne dit pas son nom, car il n’y a pas de vision. Il n’y a pas de perspective d’avenir. Quand on regarde les autres communautés à Marseille ils ont une perspective. Ils ont des écoles de formations dans lesquels les plus jeunes sont suivis scolairement. Aujourd’hui, nous ce que nous faisons, c’est reproduire le système des shioni (école coranique) que nous avons aux Comores, sans y apporter une once de modernité, sans y apporter une once d’adaptabilité.

Aujourd’hui nous devons, nous nouvelle génération, être au rendez-vous de tous les défis que nous pose la vie en France. Il faut des gens qui feront référence, qui donneront à la jeunesse l’envie de progresser. Mais de grâce évitez de nous parler de ces notables comme seule remède aux maux de la communauté ! Ou de cette notabilité à acquérir pour devenir un homme ou une femme au sein de la communauté. Pensez-vous qu’il suffise de faire le anda (Grand mariage) pour être et devenir respectable ? Moi ce n’est pas de cette façon-là que je vois les choses. Pour moi un leader d’opinion, c’est quelqu’un qui, par sa droiture, son humanité, son parcours de vie, professionnel, universitaire, son exemplarité dans la société, son engagement social, donne envie de réussir. La société qui est la nôtre est une société qui se base sur le travail, le mérite, la méritocratie, l’effort, mais pas sur un simple anda qui ouvre souvent les portes de la respectabilité à des personnes qui en sont très éloignées.

Nassurdine Haïdari, élu français d'origine comorienne

Nassurdine Haïdari, élu français d’origine comorienne

No man’s land : On a l’impression que deux habitus, sinon deux visions du monde, s’affrontent au sein de la communauté comorienne à Marseille. D’un côté, il y aurait les ainés qui vivent avec des mécanismes villageois, sinon holiste et fataliste, et d’un autre des cadets animés par des mécanismes individualiste et cartésien dont seule la société capitaliste connait le secret.

Je me suis construit dans un autre monde que celui de mon père. Et, ceux qui naissent ici ne peuvent pas prendre une culture qui n’est pas adaptée à leur environnement. Aujourd’hui, la communauté comorienne c’est quoi ? Vous avez 30, 40% de gens qui sont arrivés du pays, nos parents, mais les 60, 70% c’est nous. Il y a un partage des responsabilités. Les vieux ne sont pas les seuls responsables de notre situation. Qu’est-ce qu’elle fait cette génération de jeunes nés ici? Elle est où cette génération qui doit aujourd’hui porter quelque chose ? Porter un avenir ? Porter un message ? Porter une vision ? Si on n’y arrive pas, ce sera très dur pour nous. On s’éteindra. J’ai peur que cette communauté en mal d’organisation disparaisse culturellement.

Vous savez, je ne partage pas trop la thèse de l’habitus. Parce que l’habitus ce sont des stratégies que l’on met en place .Et chacun a sa stratégie. Je pense en parlant du modèle comorien que c’est une stratégie d’organisation sociale que les gens ont mise en place pour palier à certains défis sociétaux. Cette organisation sociale qui peut-être a raison d’exister aux Comores n’a pas de raison d’exister en France. Nous devons faire autre.

No man’s land : Quelles solutions préconisez-vous pour remédier au problème ?

Etant donné que le mal est bicéphale, il faut agir sur les deux sources du mal. Toute intégration de la communauté comorienne pleine et entière passera par une amélioration de la situation politique aux Comores. J’en suis persuadé. Tant qu’il y aura une perfusion économique, il y aura une dépendance…… Je pense qu’on doit arrêter la perfusion financièrement. Nous devons demander aux Comoriens qui vivent aux Comores de prendre leur responsabilité, de se révolter contre le simulacre d’Etat, ce grand n’importe quoi où personne ne gère rien, où tout est géré n’importe comment, où il n’y a pas de responsable. C’est une partie du problème. Et tant que ce problème ne sera pas géré les Comoriens auront des difficultés.

Bien que je pense que dans un temps le problème sera différent parce que ceux qui sont nés ici n’entretiennent pas une relation financière avec le pays comme nos parents. Car la nouvelle relation des jeunes comoriens avec le pays d’origine a changé et petit à petit le volume d’argent qui part vers les Comores va s’étioler. Et là va se poser la question de la responsabilité comorienne des Comoriens vivant aux Comores. Cela est une question que nous ne pourrons pas éluder.

La deuxième question va être celle de la participation de cette communauté à la vie locale. Tant que les Comoriens n’auront pas compris qu’il faut se structurer, qu’il faut être ensemble pour peser, ils seront la cinquième roue du carrosse. Il faut se rassembler. Il faut peser politiquement. Il faut qu’on puisse exister politiquement. Qu’on puisse s’organiser financièrement. Il faut faire des choses, mettre en place des actions. On est dans le combat permanent dans ce pays. Rien n’est acquis. Pour améliorer la situation des Comoriens, tout doit passer par une amélioration économique, par une amélioration de l’insertion sociale, une insertion dans les milieux du pouvoir, tout cela doit faire partie de cette stratégie commune.

No man’s land: Faire diaspora?

Oui, il faut créer cette communauté de vision, de destin. Cette communauté qui transcendera les différences et qui ira vers quelque chose qui ressemblera à quelque chose. La communauté comorienne à Marseille ne ressemble à rien. Moi je crois en la vertu de la rupture. Je crois que pour avancer des fois il faut briser les chaînes, qu’il n’y ait pas de demi-chaînes. Toute tradition n’est qu’une façon de penser le réel à un moment donné. Ce qui était bon il y a 200 ans pour la population comorienne ne peut pas être bon aujourd’hui, et ne sera pas bon dans 200 ans. L’adaptabilité est le mot clef. Sans trahir. Sans renier.

Qui faisait le anda à l’époque de mon grand-père ? A l’époque, le système correspondait au niveau de vie des gens. Les gens faisaient le anda en fonction des moyens qu’ils avaient. Le système que nous défendons aujourd’hui n’est pas approprié à la population. Le système moderne contredit la tradition. Le système n’est pas adapté aux réalités sociales et économiques du pays. C’est un système qui est devenu un poison pour ceux qui le défendent. Je suis donc pour la rupture. Il faut que la communauté comorienne vive dans son temps .Certes il faut s’inspirer du passé pour voir ce que fut l’intelligence, l’ingéniosité de nos ancêtres d’avoir pensé leur société. Le anda n’est pas qu’un mariage, c’est un système social assez intéressant. C’est un système qui hiérarchise et organise tous les paliers de la vie. C’est quelque chose de beau à voir. Mais sincèrement ce système n’est plus adaptable aujourd’hui à la société que nous connaissons.

No man’s land : Mais le anda est considéré comme le pilier majeur de la solidarité comorienne ?

Ce mariage n’est qu’une opération d’autopromotion orgueilleuse. Une mise en scène. L’acte n’est pas désintéressé. Nous n’avons pas trouvé les chemins qui nous réconcilient avec la solidarité alors que nous sommes d’une société basée sur l’entraide. Il faut inventer des nouvelles formes de solidarité voire un autre mariage qui correspondrait aux codes comoriens, dans la pure tradition des Comores, et qui permettrait ou à l’ensemble ou à une petite minorité de gens solvables comme c’était le cas avant, de faire perdurer la tradition.


No man’s land : Mais à Marseille ce sont ceux qui sont nés ici qui font le anda ?

Oui c’est vrai. J’ai fait le « anda marseillais » avec beaucoup d’argent.

No man’s land : Alors pourquoi l’avez-vous fait ?

J’aime ma femme et pour me marier avec elle j’aurais dépensé des cents et des milles. Lorsque vous voyez des mariages dans d’autres communautés, vous êtes dans le même rapport de prix. Ce n’est pas le rapport de prix qui me gêne. C’est cette concurrence frénétique, c’est-à-dire « Si toi tu le fais, moi je dois faire plus que toi ». Et c’est cela qui est malsain. Ce qui est malsain c’est aussi l’hypocrisie dans certains mariages. Quand vous voyez des familles aller marier leur fille à un homme aux Comores tout en sachant que le petit copain est en France et que la mariée reviendra vivre avec lui, c’est de la prostitution légalisée. On est vraiment dans la loi du plus pervers avec la bénédiction des parents et de ces imams aveugles de toute déontologie.

No man’s land : Le 14 mars 2012, lors de la campagne présidentielle, François Hollande a tenu un meeting au Dôme de Marseille. On a vu que des Comoriens étaient au premier rang de la scène. Sincèrement le vote comorien dont parlent souvent les médias existe vraiment ?

Les Comoriens sont passionnés de politique. Ils font de la politique sans s’impliquer activement dans la vie de la cité. Le vote comorien existe, mais il ne correspond pas aux aspirations et aux attentes de la communauté Comorienne. Les Comoriens font plutôt de l’affichage politique.

No man’s land : Voyez-vous une lueur d’espoir?

Oh que oui ! En une génération la communauté comorienne a fait un pas de géant. En une génération des docteurs, des avocats, des dentistes, des ingénieurs, des ratissant de qualités, bref une pénétration sociale intéressante et le phénomène va s’amplifier. Je vois aussi une combativité émerger, une volonté de sortir des injustices sociales et une profonde attente de connaitre les richesses de la culture comorienne.

Interview-hommage à feu docteur Benali Bacar avec l’inspecteur Ahamada Mohamed

Benali BACAR, né sur l’île d’Anjouan, à Tsémbéhou, le 14 mai 1933. Il est issu d’une famille noble (famille Baco Bacar, du nom d’un commis sous les ordres des exploitants de la société coloniale de Bambao à Anjouan). Médecin et homme politique comorien,il est mort le 1 décembre 1995 dans sa ville natale. Formé à l’Ecole de Médecine de Befelatanana de Tananarive, il a été ministre de la santé sous le régime révolutionnaire d’Ali Soilihi, puis, ministre de la fonction publique et du travail sous Ahmed Abdallah Abdérémane. M. Ahamada Mohamed, natif de Foumbouni au sud de la Grande Comore (1er janvier 1952) , a connu docteur Benali. Il nous donne le privilège de le connaître à notre tour à travers cette interview.

Dr Benali Bacar. © M.B. Assoumani

Dr Benali Bacar. © M.B. Assoumani

No man’s land: A quelle occasion avez-vous rencontré pour la première fois Docteur Benali Bacar ?

Comme tout enfant issu d’une famille plus ou moins avertie, pendant la période coloniale, j’ai fait l’école des Blancs après l’école coranique. C’est au Lycée Said Mohamed Cheikh où, après le Brevet élémentaire, j’ai choisi de servir mon pays : c’est à la suite d’un concours organisée à l’époque par la Direction de la Sûreté Générale, que je suis devenu Inspecteur de Police, en 1971.
A partir de cette date, je vais tantôt travailler à Moroni, tantôt à Mutsamudu-Anjouan, où mon chemin va se croiser avec celui du Dr Benali Baco Bacar, à l’époque exerçant à l’hôpital de Missiri.

Ce n’était pas une rencontre fortuite, ce n’était pas non plus une rencontre voulue. J’avais mal à l’estomac, et c’est ainsi que j’étais amené à le consulter. J’ai vu le médecin et j’ai découvert un homme qui m’a immédiatement mis à l’aise en optant de s’adresser à moi en Grand comorien ou bien en « Ki Ngazidja ».

No man’s land:Parlez-nous du médecin qu’a été docteur Benali.

La génération des médecins autochtones que notre pays a eu la chance d’avoir, courant la période précédant et même après l’autonomie interne, a été formée à Madagascar, à l’Ecole de Médecine de Befelatanana. Après une formation intensive, nos médecins rentraient au pays pour y exercer en qualité de médecin résident et obtenaient par la suite une bourse pour aller se perfectionner et soutenir leur thèse de Doctorat en France (plus précisément à la faculté de Médecine de Marseille). Ils devaient passer le Bac en France, avant de franchir la faculté de Médecine.

Le Dr Benali faisait partie de cette génération, comme tant d’autres concitoyens, tel le Dr Halidi Boudra, un de nos meilleurs chirurgiens, le Dr Said Bacar Turqui, également un excellent chirurgien, le Dr Abasse, le Dr Mouhtare Ahmed, avant lui le Dr Youssouf Mdahoma et les autres.

Je saisis cette opportunité, pour rendre hommage à leurs ainés : le Dr Said Mohamed Cheikh, formé dans l’armée française, le Dr Youssouf Said, et le Dr Maturaf, que j’ai eu l’occasion de connaitre, lors de mon séjour professionnel à Mutsamudu-Anjouan.

No man’s land: Quels étaient ses traits de caractère ?

Mon Premier séjour à Mutsamudu-Anjouan datait du mois de mars 1971. Le Dr Benali va exercer à l’hôpital de Missiri. L’homme était très apprécié, le médecin aussi. Il était ouvert, courtois, humble, et, très attaché à son métier.

« Kabayla, Mmatsaha ou mchambara » sont des termes qui résonnaient très fort ces années-là. Malgré son statut « Mmatsaha », ou venant de la campagne, le Dr Benali a pu s’imposer dans la cité mutsamudienne. On n’avait pas intérêt à être « Mchambara » ou Mmatsaha » ces années-là à Mutsamudu. On était mal considéré.

A Mutsamudu, le Dr Benali B. Bacar n’était pas le seul médecin comorien; il y avait les Dr Boudra, Maturaf, Kassim, et aussi des Européens tel le Dr Mavic.

Benali Baco Bacar n’avait pas un cabinet privé. Il exerçait à l’hôpital public, et accueillait ses malades chaleureusement et ne quittait son poste qu’après s’être assuré que tout le monde a été reçu.

Attention, le Dr Benali Baco Bacar ne pouvait pas souffrir du clivage Kabaila et Mmatsaha car ne l’oublions pas, c’est un enfant bien né, issu de la grande famille Baco Bacar de la cuvette de Tsémbéhou.

M. Ahamada Mohamed. © M.B. Assoumani

M. Ahamada Mohamed. © M.B. Assoumani

No man’s land:Docteur Ben Ali a aussi occupé des postes politiques. Parlez-nous cette fois-ci de l’homme politique.

Le 3 Août 1975, Ali Soilihi a renversé le premier gouvernement issu de l’Indépendance déclarée unilatéralement le 6 Juillet de la même année.

Comme Ali Soilihi l’a martelé dans un de ses discours, le but de ce coup d’Etat n’était pas de remplacer un gouvernement par un autre gouvernement.

Le coup d’état du 3 août 1975 s’inscrit dans un processus logique d’une révolution qui a pris date le 6 juillet de la même année et qui ne doit donner aucunement à un mode de gouvernance basé sur un système féodal. La période qui va du 3 août 1975 au 2 janvier 1976, le camarade Ali Soilihi va occuper le poste de Délégué à la Défense et à la justice, et quant à moi, je continue à occuper mon poste à Mutsamudu où je fais fonction de Commissaire de police de la même juridiction.

Je rappelle que durant la même période le Dr Benali occupe toujours le poste de médecin, à l’hôpital El Maarouf de Moroni tout en suivant l’évolution de la révolution. L’ile d’Anjouan devient inaccessible car Ahmed Abdallah et les membres de son gouvernement s’y sont retirés quelques jours avant le coup d’Etat, pour un premier conseil de gouvernement délocalisé ; et M. Ahmed Abdallah a décidé par la suite de faire la résistance. Le camarade Ali Soilihi a vite compris qu’il fallait établir le pouvoir sur l’ensemble du territoire national et que de ce fait, la libération de cette ile s’impose. C’est à partir de ce moment-là que Bob Denard, le mercenaire, va entrer en scène.

No man’s land : Quel a été le contexte ?

Je n’ai pas eu l’occasion de mentionner un certain Yves Lebret, un ancien de la société coloniale SCB, dont le siège était basé à Bambao la M’tsanga, situé sur la route de Domoni vers le Nioumakélé. Cet homme, très proche d’Ali Soilihi, va jouer un rôle très important. Elevé au rang d’Ambassadeur itinérant plénipotentiaire, Yves Lebret va se rendre à Paris, où il prend contact avec Bob Denard qui va avoir la mission de recruter d’autres éléments aguerris en matière de combat, afin qu’avec des autochtones qu’il formera sur place, va faire le 29 septembre 1975, le débarquement d’Anjouan. Le débarquement d’Anjouan a eu lieu à la date susdite, et on va déplorer deux morts : un élément de l’armée nommé Mohamed Moissi qui va donner le nom du  » Commando Moissy » et un jeune garçon de Mutsamudu atteint mortellement par une balle perdue. Mutsamudu est sous contrôle, et Ahmed Abdallah se trouvant à Domoni décide de se rendre, après un entretien avec Ali Soilihi qui lui a promis la vie sauve.

No man’s land : Benali va-t-il jouer un rôle important ?

Le Dr Benali reste très actif, participe à toutes les réunions du Front National Uni, constitué par tous les partis de l’opposition à savoir : le parti Blanc, le Pasoco, le Mrenda, et le Pek Molinaco : faisant tous blocs autour du Camarade Ali Soilih. Le 3 Janvier 1976, Ali Soilihi succédant au Prince Said Mohamed Djaffar, devient Président de la République, et forme son premier Gouvernement et choisi Mr Abdillah Mohamed de Mutsamudu comme Premier Ministre : ce dernier occupait le poste de Préfet d’Anjouan jusqu’au 29 septembre 1975, date du débarquement. Le Dr Benali entre dans le Gouvernement et occupe le Ministère de la santé. Il y restera jusqu’à la dissolution de la fonction publique. Le Dr Benali est un homme honnête, dévoué et qui a témoigné loyauté au Camarade Ali Soilihi jusqu’à la fin du régime. Je ne m’engage pas aujourd’hui à vous parler des étapes de la révolution, puisque ce n’était pas l’objet de notre entretien. Le 13 Mai 1978 voit la fin de la révolution, et tous ses acteurs compris moi-même, sont emprisonnés excepté le camarade Ali Soilihi, qui fut lâchement et violemment poignardé et assassiné le 29 mai 1978.

En revanche, il faut savoir que le Dr Benali n’était pas homme à se laisser faire; il exerçait son métier certes, mais il restait fidèle à ses convictions politiques. Les années 60, correspondent à la période de l’Autonomie interne, et c’est une période où feu Ahmed Abdallah, régnait en maître sur l’ile d’Anjouan, sous le parti « Vert » puis sous le « Oudzima ». Malgré l’omniprésence de cet homme en politique sur l’île et même sur la Grande Comore, le Dr Benali n’a jamais cessé de marquer son opposition face au rouleau compresseur qu’était Ahmed Abdallah. Ce dernier, très fortuné, arrosait avec son argent toute la population de la région de Nioumakélé.

No man’s land :Quels souvenirs avez-vous gardé de vos voyages à Tsémbéhou ?

Honnêtement, je ne me rappelle pas des personnes que j’ai vues à Tsémbéhou, lors de ma tournée là-bas, accompagné de mon ami- paix à son âme- le Dr Benali. Tout ce que je sais et qui m’est resté en mémoire, c’est l’hospitalité, et la gentillesse de la Famille Baco Bacar. Je peux vous certifier que cette famille là ce n’est pas une quelconque famille à Tsémbéhou. Je profite d’ailleurs de cette occasion, pour remercier à titre posthume le Dr Benali pour m’avoir ouvert la porte de sa famille dont je ne regrette pas d’avoir fait connaissance.

Saïd AHAMADI

Interview avec Saïd Ahamadi « La rupéisation de Mayotte est une chance de développement pour les îles de l’Union des Comores « 

Saïd AHAMADI est, depuis le 3 avril 2011, le 3ème Vice-Président du Conseil Général de Mayotte : il est en charge de la coopération régionale et des affaires européennes. Rencontré par No man’s land, il évoque son combat mené autour de la rupéisation de Mayotte et ses nombreux projets axés sur la promotion d’une coopération régionale concrète et fructueuse entre Mayotte et l’ensemble des pays du Canal du Mozambique.

Saïd AHAMADI, 3ème Vice-Président du Conseil Général en charge de la coopération régionale et des affaires européennes depuis le 3 avril 2011.

1) No man’s land : En ce mois de juillet, Mayotte vient d’accéder au statut de Région ultrapériphérique de l’Union européenne (RUP). En votre qualité de vice-président chargé de la Coopération régionale et des Affaires Européennes, pouvez-vous nous dire ce que représente un tel statut pour Mayotte ?

Réponse : Après la consultation populaire du 2 juillet 2000, le législateur français fait évoluer par la loi du 11 juillet 2001 l’ancien statut de Collectivité territoriale de la République (TOM) en Collectivité Départementale qui prévoit la départementalisation à l’horizon 2010. La réforme constitutionnelle de 2003 permet l’inscription de notre archipel de Mayotte dans la Constitution de la 5ème République. Mayotte vient alors de tourner le dos définitivement au statut de territoire d’outre-mer (TOM) et par conséquent à la famille des pays et territoires d’outre-mer de l’Europe (PTOM). Par délibération du Conseil Général N°10/2003/CG du 31 janvier 2003 en effet, les conseillers généraux sous la Présidence du feu Younoussa BAMANA adoptent le principe de l’éligibilité de Mayotte au statut de région ultrapériphérique (RUP) à l’instar des 4 départements français d’outre-mer (Guadeloupe, Guyane, Martinique, La Réunion).
La validation du statut de RUP de Mayotte par la Commission Européenne, cet été, représente aujourd’hui l’aboutissement d’un combat politique initié par nos aînés, que nous avons su relayer avec efficacité. Mais, cette rupéisation va provoquer des conséquences économiques, sociales et culturelles majeures à Mayotte dès son entrée en vigueur en 2014.

2) No man’s land : Virtuellement, ce nouveau statut (RUP) ne devait être effectif qu’en 2014, pourquoi une anticipation du processus ?

Réponse : Le statut de « département d’outre-mer » approuvé le 29 mars 2009 à 95% des suffrages par les Mahorais, est intervenu le 31mars 2011 avec le renouvellement du Conseil Général. Cette anticipation du processus s’explique par les négociations liées à la réforme de l’Union européenne par l’adoption de la stratégie « Europe 2014-2020 » qui concerne également les régions ultrapériphériques (RUP).

3) No man’s land : Vous êtes en quelque sorte à l’origine de cette anticipation, dîtes-nous comment se sont déroulées les négociations ?

Réponse : Vous pouvez en effet le dire à propos des élus de Mayotte. Aux élections européennes de juin 2009, alors porte-parole des Forces progressistes (Alliance, MPM, Parti communiste rénové de Mayotte et Parti Social Mahorais), j’ai obtenu du député européen de la circonscription océan Indien Elie HOARAU, la nomination d’un cadre Mahorais en la personne d’ADACOLO Kira comme attaché parlementaire en charge du dossier « Europe » de Mayotte à Bruxelles.
Installé à Bruxelles dès janvier 2010 aux côtés d’Elie HOARAU, ADACOLO Kira a permis que Mayotte obtienne l’Instrument de préadhésion ; c’est à dire une enveloppe de près de deux millions d’euros pour assurer la formation des acteurs du public ou du privé qui auront à connaître l’utilisation des Fonds structurels européens.
Elu 3ème Vice Président du Conseil Général le 3 avril 2011, et chargé par le Président du Conseil Général de Mayotte Daniel ZAIDANI de la coopération régionale et des affaires européennes, je n’ai jamais ménagé mes efforts à propos de la mission qui m’a été confiée.
Les négociations se sont déroulées dans de bonnes conditions étant entendu que nous avons été capables de fédérer toutes les capitales européennes à notre projet porté par notre Gouvernement, et au final, par le Président de la République Nicolas SARKOZY lui-même.

4) No man’s land : Quels étaient les soutiens ?

Réponse : Depuis l’adoption du principe par la délibération du Conseil Général en 2003, les élus de Mayotte se sont contentés de voter des « vœux » transmis au Gouvernement par l’intermédiaire du Préfet de Mayotte. Mais, jamais un élu local avant moi ne s’est réellement attelé au travail de lobbying. A l’échelle de l’Europe et au sein des autres RUP, j’ai porté avec force et enthousiasme le dossier de Mayotte. On dit chez nous, « maji ya chijavou woujiva chijavouni[On défend mieux ses intérêts soi-même.]». Les soutiens ont été multiples.

Mon premier déplacement a eu lieu au Département et Région de La Réunion pour participer à la conférence de coopération régionale des 19 et 20 mai 2011. J’ai pu obtenir le soutien des collègues de La Réunion, notamment le Président de la Région ainsi que le Vice-Président délégué aux affaires européennes. Lors de cette conférence, j’ai rencontré madame Anne CROZAT, Chef de secteur-Secrétariat Général pour les affaires européennes au Ministère à Paris. Je l’ai sensibilisée sur la nécessité d’intégrer Mayotte dans les simulations financières dans le cadre des négociations européennes, notamment dans les perspectives financières concernant l’outre-mer.

En juin 2011, je me suis rendu en Sicile où j’ai sensibilisé, en marge des jeux des jeunes des îles européennes, les élus accompagnant leurs délégations sur le dossier RUP de Mayotte.

Du 26 au 30 septembre 2011, j’ai participé à l’assemblée générale de la Conférence des Régions Périphériques maritime d’Europe (CRPM) sous la présidence de Jean-Yves LE DRIAN qui a accepté d’être l’un des relais de la rupéisation de Mayotte dans les différents rencontres organisées avec les commissaires européens et le gouvernement français. A cette conférence, nous avons présenté notre département ; et nous avons insisté sur les atouts de notre archipel notamment dans la géopolitique et dans la richesse de sa biodiversité maritime. Notre présence a été saluée par tous les participants y compris les commissaires européens présents qui ont noté notre réel engagement d’intégrer la famille des RUP.

Du 11 au 16 octobre 2011, pendant la grève contre la vie chère, j’ai conduit une délégation de 27 personnes (cadres, élus et militants progressistes) à Bruxelles pour vivre l’Europe au Parlement. Durant ce déplacement, nous nous sommes entretenus le député européen Elie HOARAU et moi avec le Commissaire Michel BARNIER en charge du Marché intérieur et de la lutte contre les monopoles commerciaux, le mercredi 12.
A près avoir visité le parlement européen le 13 avec toute la délégation mahoraise, j’ai rencontré le 14, assisté de l’attaché du député européen et des camarades Darouèche BOINA, Hamada-Hamidou SIDI, Chamsidine BOURA à la Représentation française permanente à Bruxelles Jean- Noël LADOIS, chargé des RUP. Nous avons fait le point sur l’avancement de notre dossier RUP. Il m’a certifié que le dossier était bien ficelé et ne souffrait d’aucune contestation au niveau de la Commission européenne. Et que le Président de la République devait le déposer lui-même officiellement avant la fin du mois. Et que le Commissaire Johannes HAHN était favorable à notre proposition d’être acceptée comme « Membre observateur » au sein des RUP dès 2012.

Du 1er au 5 novembre 2011, je me suis rendu aux Antilles, en Martinique où a lieu la 17ème Conférence des Présidents des RUP sous la présidence de Serge LETCHIMY. Le vendredi 4 novembre, dans son intervention de clôture des travaux, le Commissaire Johannes HAHN a confirmé l’intégration de Mayotte dans la famille des RUP comme « Membre observateur » dès la 18ème Conférence des Présidents qui aura lieu en septembre 2012 aux Açores. A ce titre, j’ai été convié à la photo de famille des Présidents avec le Commissaire européen.
Ce travail de lobbying n’a pas été de tout repos. J’ai eu un agenda très chargé sur la scène nationale et européenne jusqu’au 6 juillet 2012.

5) No man’s land : Les conditions pour accéder au statut de RUP ?

Réponse : Seules les régions d’outre-mer des Etats membres de l’Union européenne peuvent accéder au statut de RUP. Les autres conditions tiennent à la bonne gouvernance (le respect de la démocratie, une transparence dans la gestion des fonds publics, etc.), à la capacité de respecter les directives européennes, autrement dit l’acquis communautaire…

6) No man’s land : Que bénéficiera Mayotte à travers ce statut ?

Réponse : Le département de Mayotte qui bénéficie seulement du FED à cause de son statut de PTOM jusqu’au 31 décembre 2013 recevra l’ensemble des Fonds structurels européens afin de rattraper ses retards en matière de développement économique et social. Le Fonds Européen Développement Régional (FEDER) et le Fonds Social Européen (FSE) restent les dispositifs financiers phares de l’Europe à propos des RUP. Mais il en existe au moins six, notamment le FEADER, le FEP. C’est une manne importante qui peut permettre la réalisation d’équipements d’envergure régionale ou internationale sur le territoire mahorais. A ces aspects économiques et financiers, les Mahorais renforcent en l’élargissant leur espace de liberté, de sécurité et de justice. Enfin, bien qu’éloigné du continent européen, Mayotte fait désormais partie de ce grand ensemble constitué de réseaux transeuropéens.

Saïd AHAMADI au milieu de ministres, Présidents de RUP, chefs de gouvernement des PTOM au 10ème Forum de l’OCTA-UE, le 25 janvier 2012, Bruxelles, au hall de « The Hotel »,

Saïd AHAMADI au milieu de ministres, Présidents de RUP, chefs de gouvernement des PTOM au 10ème Forum de l’OCTA-UE, le 25 janvier 2012, Bruxelles, au hall de « The Hotel »

 

7) No man’s land : L’Union des Comores, par la voix de son Ministère des affaires étrangères, a dénoncé la rupéisation de Mayotte par le Conseil Européen. Quel message adressez-vous à vos homologues de l’Union des Comores concernant la rupéisation de Mayotte ?

Réponse : La rupéisation de Mayotte est une chance de développement pour les îles de l’Union des Comores. Nos frères élus ou ministres comoriens ne doivent pas continuer à adopter une position rétrograde au vu de l’évolution du monde. Cette attitude qui consiste à critiquer toute évolution de l’archipel mahorais voisin pénalise en premier lieu les ressortissants comoriens sur place ou installés à Mayotte.
C’est surtout une position défendue par une élite politique et un corps intermédiaire (composé de journalistes, intellectuels, responsables d’associations) qui, même minoritaires, tentent de masquer leurs propres insuffisances dans la gestion des affaires publiques aux Comores.
Je leur demande enfin de regarder la vérité en face en abandonnant leur projet désuet de vouloir intégrer Mayotte dans l’ « Etat » comorien. Les autorités comoriennes ont tout à y gagner en nouant des relations saines de coopération régionale avec nous au lieu de pousser à la mer leurs ressortissants à bord d’embarcations de fortune, les « japawa » et périr le plus souvent dans les eaux du lagon de Mayotte.
Je voudrais qu’ils pensent au Jugement dernier puisqu’ils se disent musulmans.


8) No man’s land : Une mission sénatoriale française, composés d’élus de différents bords politiques, en visite ce mois-ci à Mayotte, préconise la suppression du visa Balladur et une coopération sérieuse entre la France et l’Union des Comores. Quelle est votre réaction vis-à-vis d’un tel projet ?

Réponse : La suppression de ce visa n’est pas la panacée, même si cela aura un effet positif psychologiquement aux Comores et dans les îles du Canal de Mozambique en général.

Les Mahorais et les habitants des trois îles autonomes (Anjouanais, Mohéliens et Grand- Comoriens) de l’Union des Comores doivent s’asseoir autour d’une table et régler les problèmes existentialistes qui se posent à nous. Le problème, ce n’est pas tant le « visa Balladur » même s’il cristallise les tensions. C’est plutôt le mal vivre aux Comores, le désespoir qui engendre l’immigration irrégulière disproportionnée à Mayotte, ravivant ainsi les haines primaires et les rancoeurs. La mauvaise gestion administrative et financière aux Comores est parmi les réelles de la faillite de l’Etat comorien. Il est urgent de réhabiliter la notion d’Etat dans la conscience des Comoriens, et surtout le respect des institutions fondées sur des bases démocratiques partagées par l’ensemble de la population.

9) No man’s land: Vous serez à Moroni au mois d’octobre prochain. Quel est le but de cette visite ? Autrement dit, que doit-on s’attendre de ce séjour ?

Réponse : Maire de Koungou de 2001 à 2007, j’allais régulièrement dans les îles de l’Union des Comores. Ainsi, j’ai appris beaucoup de l’histoire et de la société comorienne. J’ai pu relever les points de convergence et les points de discorde avec notre société mahoraise. J’ai noué des contacts précieux dans la recherche d’une solution au dilemme de nos îles du Canal de Mozambique.

Depuis 2007, le revirement politique inattendu du Président comorien Sambi m’a décontenancé, et je ne suis plus jamais retourné à Moroni. L’orientation islamique du régime était devenue un facteur de blocage. Les Comoriens, musulmans mais laïcs, ne parlent pas l’arabe pour la grande majorité d’entre eux.

Aujourd’hui, de par mes responsabilités au sein du Conseil Général de Mayotte, je me dois de ma rendre à Moroni après avoir rempli avec succès la mission européenne et après la conclusion de deux conventions stratégiques de coopération régionale avec deux régions malgaches, Diana au Nord et Boeny au Sud-ouest en octobre 2011.

Je me dois d’accompagner et de favoriser l’intensification des économiques et commerciaux avec les Comores, notre principal partenaire dans la région. Les sources de notre douane attestent que dans les échanges en valeur dans la zone océan Indien, les Comores restent le premier partenaire économique de Mayotte, de loin devant tous les autres. Les Mahorais exportent aux Comores à hauteur de 707 millions d’euros par an (chiffres douane France 2004). Dans le contexte de crise mondiale actuelle, nous devons travailler de manière intelligente avec nos principaux partenaires dans un esprit de co-développement ; autrement dite, la coopération « gagnant -gagnant ». Je m’inscris dans les orientations de notre Gouvernement, notamment celles du ministre des affaires étrangères et européennes Laurent FABIUS qui place le développement économique comme sa première priorité dans le cadre de la diplomatie française.

10) No man’s land : Le président du Conseil Général de Mayotte, notamment Daniel Zaïdani, envisage d’intégrer Mayotte dans la Commission de l’Océan indien. Sachant que seul un Etat a le droit d’intégrer la COI, que même Zanzibar après maintes demandes a toujours essuyé un refus et que c’est seulement la France qui est membre de la COI, mais pas la Réunion, dites-nous, vous qui êtes dans le secret des dieux, comment Mayotte va-t-elle procéder pour être membre de la COI ?

Réponse : Que Mayotte siège dans la COI, c’est un projet que je partage. Malgré la difficulté de la réalisation d’un tel projet comme vous le suggérez, nous travaillerons avec les différents acteurs (en particulier notre Etat et la région Réunion) pour relever le défi de la cohérence dans la coopération régionale avec notre reconnaissance comme Département et Région ultrapériphérique de l’Europe.


11) No man’s land : Une délégation de jeunes mahorais a participé au 8 ème jeu des îles de l’Océan Indien qui se sont déroulés ce mois-ci à Moroni. Quelles sont les leçons que nous devrions tirer de cet évènement ?

Réponse : Tout ce qui participe au développement des rencontres entre les jeunes de l’océan Indien doit être encouragé. Ces échanges permettent aux uns et aux autres de corriger leurs préjugés négatifs, et d’appréhender l’avenir avec sérénité. La connaissance mutuelle des populations de la zone océan Indien permettra de mieux identifier des projets communs de développement. Mayotte doit se doter des équipements sportifs adéquats pour accueillir un jour ces jeux, en 2020 par exemple. Au-delà nos devises nationales respectives (Unité, Solidarité et Développement pour l’Union des Comores, et Liberté, Égalité et Fraternité pour la France), j’invite les différents responsables à plus de courage et d’audace dans nos relations communes afin de relever les nombreux défis qui se présentent à nous. Assez de faux-fuyants!