Des diplômés petits commerçants au marché de Volo volo

Moroni, jeudi 12 juin 2008 (No Man’s Land) – Ils sont nombreux, pas moins d’une centaine, mais discrets ; ces jeunes diplômés, venus des différentes îles de l’Union des Comores, qui s’improvisent petits commerçants au marché de Volo Volo. Ils se prénomment Zaïdou, Saïd Ali, Maira, Ali Saïd Aboudou, etc. De la patience, ils n’en ont plus. De la frustration, ils en ont à revendre. Seul ce secteur informel, ce petit commerce, reste le recours de ces laissés-pour-compte. A l’ombre des marchands d’illusions, les vendeurs du désespoir se livrent. Reportage !

Kuni

Au marché de Volo Volo plus de cent petits commerçants sont diplômés. Les uns ont fait leurs études à l’étranger, à Madagascar surtout, les autres, la plus grande partie, sont issus des deux universités du pays, Mvouni et Patsy. Saïd Ali, âgé de 37 ans, a une Maîtrise de Géographie, dispensée par l’Université malgache de Tuléar. Ce père de famille, originaire de M’ramani, au sud de l’île d’Anjouan, est rentré au pays en 2004.

Dans l’espoir d’être recruté par l’île autonome d’Anjouan, il a été bénévole pendant six mois au Lycée de Louara, dans la presqu’île des Nyumakélé. En fait, il a dû tout arrêter parce qu’il ne pouvait plus payer ses frais de transports. A son arrivée à Moroni, en mai 2005, il a d’abord enseigné dans des écoles privées. Comme il était payé au rabais et avait plusieurs mois d’arriérés de salaires, il a fallu qu’il renonce. Encore une fois. Ne pouvant plus attendre une suite de sa demande d’emploi au ministère de l’Education Nationale, il s’est alors décidé à devenir petit commerçant au marché de Volo Volo.

Depuis, grâce au soutien de gros commerçants de la ville, il est là, devant le siège de la société d’eau et d’électricité (Ma-Mwé), en train de vendre des chaussures. « J’ai commencé à faire ce travail depuis l’âge de 20 ans, à Mayotte. Mais à cette époque, pendant mes années de collège et lycée, c’était pour pouvoir m’acheter des cahiers, des stylos et des vêtements. Maintenant, collaborer avec des gros commerçants est devenu ma seule issue. Je vends ici pour subvenir aux besoins de ma petite famille » confie Saïd Ali.

Loutfi, vendeur de vêtements, a lui aussi fait cinq ans à Madagascar- dommage qu’il n’ait pas répondu à nos questions. Parmi les bouchers de Volo Volo, des diplômés, il y en a plein. Ali Saïd Aboudou dit Victor en fait partie. Du village de Bandramadji la Mbadjini, il est titulaire d’une licence en Hôtellerie. Ayant travaillé, après son retour de Madagascar, pendant onze ans à l’Hôtel Galawa Beach jusqu’à sa fermeture en 2001, il a déposé plusieurs dossiers sur le marché du travail. Vainement.

Aujourd’hui, au côté de son ami Youssouf Madi Soilih, titulaire d’un DUT de l’Université des Comores – initiateur du Syndicat des Détaillants de Viande de Volo Volo (SDVV)- il nous a promis : « Je vais faire le plus d’économie possible. Après je vais me lancer dans une grande affaire. » Zaïdou Ben Daoud, 32 ans, originaire de Tsémbehou, qui ne se lasse jamais de traîner sa brouette pleine de tomates, nous a lancé, d’un air moqueur, dès qu’ils nous a vu : « J’ai un BTS en communication. Depuis 2005 que j’ai déposé un dossier à l’ORTC ( Office de la Radio et Télévision des Comores) , je n’ai toujours pas eu de réponse. Pourtant ma mère son rêve a toujours été de me voir devenir fonctionnaire. »
Ce qui est sûr, ces jeunes, que personne n’en parle, qui sombrent dans l’indifférence de l’Etat, ont tous des rêves brisés. Des rêves qui, se transformant en cauchemars, finissent par les rendre tous des desperados, comme tous ces jeunes diplômés dans l’espoir d’une vie meilleure ont péri dans la mer de Mayotte : où les plus chanceux, creusent des fossés ou deviennent taximen au noir.

Assade Moussa a lui un DEA en Physique Nucléaire. Il est rentré au pays depuis 2005. Jamais il n’a pu se trouver un job. Reprenant la phrase de Saïd Ali Bourhane, titulaire d’une licence en Biologie végétale de l’Université de Tananarive, « Toutes ces années de travail pour rien. »


Pendant ce temps que fait l’Etat ?

« L’Etat est pris dans l’engrenage. Il est obligé de scolariser les élèves, de plus en plus jeunes, de plus en plus nombreux. Et quand ils sont scolarisés, il les abandonne » déplore l’écrivain Aboubacar Saïd Salim. Abandonnés, sont sûrement ces jeunes diplômés, d’un pays selon Aboubacar Saïd Salim« on a éduqué depuis plusieurs générations les gens à devenir fonctionnaires ». 57, 4% de la population des Comores a moins de 20 ans, le taux net de scolarisation des 6-11 ans est de 60, 6%, mais le taux de chômage est de 14, 3%. Il est à rappeler ici qu’on dit chômeur toute personne à la recherche d’un emploi, sinon qui a postulé pour un emploi, et aux Comores rare sont les jeunes qui postulent sur le marché du travail ces derniers temps.

Après un tour à la Fonction Publique, un des responsables nous a mis dans la confidence : « Depuis 2006, à l’arrivée du président Sambi, on ne recrute plus à cause d’une masse salariale devenue insupportable. Toutefois, il y a eu une vingtaine de nouveaux recrus – qui n’ont subi aucun concours comme le suggère la loi -depuis le début de son mandat. Et c’est lui-même qui l’a dit lors d’un discours officiel. En tout cas, chaque jour il y a des nominations de gens qui ne sont pas fonctionnaires. D’ailleurs, s’ils l’étaient, ils auront, en plus de leurs salaires, perçu que des indemnités ; au lieu de ces salaires aux chiffres astronomiques. » Les Comores subissent discrètement depuis quelques années un plan d’ajustement structurel. Apparue vers 1980 , l’expression « ajustement structurel » est du FMI ( Fonds Monétaire International) . D’après cet organisme , pour développer un Etat déficitaire , il faut le dégraisser , réduire ses dépenses , privatiser les secteurs productifs , en l’occurrence ( aux Comores) , la société des hydrocarbures , les sociétés des entreprises de manutention maritime , la société des eaux et électricité etc… Toutefois , ce sont les effets à court terme des plans d’ajustement structurel que connaissent les Comores depuis , à savoir la hausse du chômage, inflation , et aggravation de la misère .

Selon toujours l’écrivain Aboubacar Saïd Salim, qui est secrétaire général à l’Assemblée nationale, « comme la filière vanille est morte, l’Etat doit créer une structure d’accueil des étudiants qui viennent d’être formés, encourager la création d’entreprises et d’une Ecole Nationale d’Administration ».

Et en parlant de ces jeunes diplômés « désoeuvrés » de Volo Volo dont « aucun recensement n’a été fait », d’après lui, « l’Etat doit, comme ces jeunes travailleurs se regroupent déjà, se cotisent pour envoyer quelqu’un à l’étranger [Dubai, Des-Es-Salam, etc.], leur construire un central d’achat, pour pouvoir améliorer leurs circuits de distribution par des points de ventes ». En tout cas , la créativité endogène nécessaire pour le développement d’un pays est belle et bien là , on le voit avec ces jeunes qui ont la fureur de vaincre … En fait la créativité endogène , sans relent de paternalisme , veut dire compter sur sa propre force et ses propres capacités pour résoudre ses problèmes . Cela dit ces jeunes n’attendent qu’un coup de main de l’Etat pour aller de l’avant.

En effet, le développement social, peu rentable par rapport au développement économique, mobilise moins les bailleurs de fonds, mais cela ne veut pas dire que les Comores qui ont participé au sommet social de Copenhague en 1995 doivent tout ignorer de ce qui a été convenu par les pays membres de l’ONU : « Les gens d’abord ». Et sans donner du travail à ces 2000 nouveaux jeunes cadres qui arrivent chaque année sur le marché de l’emploi, comment notre pays saura-t-il atteindre les objectifs du millénaire pour le développement (OMD) pour espérer réduire la pauvreté et relancer la croissance économique, à l’horizon 2015.

A mi-chemin de son mandat, le président Ahmed Abdallah Sambi est confronté à un défi majeur, qui fait partie des trois grands chantiers de son programme qu’il s’est engagé de réaliser. Les seuls beaux discours ne suffiront plus à calmer le désarroi légitime de toute une génération qui avait placé en lui tous ses espoirs.

Wenka renga

KAWENI enfin dans la république ?

Wenka renga

Pour qu’il y ait éducation, il faut qu’il y ait en présence une génération d’adultes et une génération de jeunes, et une action exercée par les premiers sur les seconds. Il nous reste à définir la nature de cette action.

Emile Durkheim

Ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons

Victor Hugo

 

Kawéni c’est avant tout deux mondes diamétralement opposés : une zone industrielle et un bourg aux allures de township. Réputé zone sensible et considéré comme étant le plus important bastion de sans-papiers français, les paniers à salade s’y rendent de tout temps. Reclus, discrédités, muselés se croient par le fait les jeunes de Kawéni. Ceux-là mêmes qui composent à eux seuls le 1/3 de la jeunesse mahoraise. Par ailleurs, Mayotte a le pourcentage de jeunes le plus élevé de tous les territoires français puisque 56% de sa population totale a moins de 20 ans. Cependant, derrière cette image négative que d’aucuns donnent  de Kawéni se cache une jeunesse forte et décente qui tente par tous les moyens de relever la tête.  Invitation à une plongée vertigineuse dans les arènes du bourg le plus complexe de Mayotte.

Manga-télé. 8h30. Housnou, 22 ans, et un groupe d’amis sont assis sous l’arbre à palabres. Housnou nous explique : « J’ai bien conscience que nombreux sont les gens à Mayotte qui n’aiment pas Kawéni. D’ailleurs, on est partout étiquetés délinquants ». « Même à l’école, on est mal vu. Par conséquent, on est renvoyé très tôt de l’école. Les professeurs n’ont que faire de la légalité, ils cherchent toujours la petite bête pour nous mettre à la porte. Les plus lésés sont ceux qui ont des parents qui sont en situation irrégulière. Comme ils espèrent régulariser leur situation grâce aux études, à leurs diplômes, et étant donné qu’une fois inscrit à un établissement scolaire on est inexpulsable, les professeurs font tout pour qu’ils deviennent des proies pour les gendarmes. » rajoute Saïd, âgé de 16 ans.

Au sénat, à l’entrée de Kawéni, Bolka, 19 ans, cheveux tressés, habillé comme une star de rap américaine, fait le pied de grue. Il raconte sous l’emprise de la frustration : « Quand on est jeune, renvoyé de l’école à 16 ans, et tout le temps en manque de liquidité, on n’a pas d’autre choix que voler. Tel est le système. » « Moi j’ai un CAP. Et j’ai cherché du travail sur le marché de l’emploi. En vain. Du coup, chaque après-midi, je me rends, comme beaucoup de jeunes de mon âge, sur le parking devant la SNIE de Kawéni où je noie mon chagrin dans l’alcool et me sers de la drogue comme exutoire. Et le soir venu je vais dévaliser les industries, les magasins et les maisons de tous ceux qui ont fait de ma vie un enfer. » conclut Bolka.

Sidi Nadjaydine est un enfant du pays. Il est fonctionnaire de la Direction de la Jeunesse et Sport du Conseil général. Et d’après lui «  les jeunes de Kawéni sont désœuvrés puisqu’ils n’ont ni plateau sportif ni Maison de la Jeunesse et de la Culture en tant que tels.  Le seul plateau sportif disponible à Kawéni est trop petit pour accueillir tous les jeunes du village. Il y a un temps, on a voulu faire une extension du plateau mais le terrain pour construire a fait défaut. En plus, bien que Kawéni accueille toutes les industries de Mayotte, il se trouve que le village enregistre un taux de chômage des plus importants. Et c’est inadmissible. Nos jeunes ont assez souffert de ce supplice de Tantale. Et si parfois, un des nôtres commet une déviance, casse une voiture ou cambriole une maison, c’est pour tout simplement dire qu’il en a marre de faire du lèche-vitrine. Êtes-vous au courant que dès qu’un CV est marqué Kawéni, il est directement mis de côté. Effectivement la mauvaise image qui nous colle à la peau  ne joue pas en notre faveur. » « Cette image erronée qu’on donne de Kawéni prend ses origines à l’époque où les habitants de Mamoudzou avaient leurs champs à Kawéni aux lieux-dits Majimbini, Kafeni, Pvilipvilini. En fait, quand les habitants de Mamoudzou se rendaient à leurs champs, les enfants de Kawéni, comme font tous les enfants du monde d’ailleurs, les taquinaient. Mais au jour d’aujourd’hui ces temps-là sont révolus. Autres temps, autres mœurs. Nos enfants se sont assagis. Néanmoins, ces mauvais souvenirs restent gravés dans les subconscients des habitants de Mamoudzou.  Aujourd’hui par contre comme il y a trop d’étrangers en situation irrégulière à Kawéni, à chaque descente des gendarmes, des enfants se retrouvent sans parents, sans repères. Donc pour survivre, ces jeunes sont obligés de se regrouper en bande et devenir en fin de compte des délinquants. » nous a appris Djamal, agent de la Mairie de Mamoudzou.

Pour relever l’image de Kawéni, une association s’est créée il y a deux ans.  L’association porte le nom de Wenka Culture. «  L’association Wenka Culture organise une remise de prix chaque année. Baptisé « La Nuit des Diplômés », nous remettons au cours de cet événement des cadeaux et des attestations de réussite à tous les jeunes fraîchement diplômés de Kawéni. Et nous avons remarqué que l’événement a un impact très positif sur les jeunes et leurs parents. Puisque ces deux dernières années, à chaque examen organisé sur le territoire, les pourcentages des jeunes diplômés de Kawéni surpassent ceux de tous les autres villages. Dommage qu’à chaque fois qu’on invite l’équipe de la radio et télévision Mayotte 1ère à venir couvrir l’événement elle ne vient jamais. Par contre, dès qu’il y a une bagarre, une grève, elle est la  première à être sur place ». nous a confié Ali Amassi alias Sakho, secrétaire de ladite association. En effet, les jeunes de Kawéni ont compris le mécanisme de l’effet Pygmalion visant à influencer l’évolution d’un élève ou d’une personne en émettant une hypothèse positive sur son devenir ( scolaire) .

Toutefois, depuis quelques temps, les gémissements de la jeunesse de Kawéni commencent à être entendus par les autorités françaises. No man’s land a pu prendre contact avec le sous-préfet délégué à la cohésion sociale et à la jeunesse M. Grégory KROMWELL : « En allant visiter Kawéni, nous nous sommes rendus compte qu’il y en a déjà une MJC, mais elle est complètement abandonnée. Elle est devenue un dépôt d’ordures. L’ État va  réhabiliter la MJC par l’intermédiaire d’un chantier école. C’est-à-dire nous allons remettre le bâtiment en état en collaboration avec les jeunes de Kawéni. Ce sont les jeunes eux-mêmes qui vont dire ce qu’ils veulent faire du bâtiment. Parce qu’il ne suffit pas d’avoir un bâtiment, une MJC, il faut surtout une vie culturelle autour ».

Et les autorités françaises ne comptent pas s’arrêter à une réhabilitation de la MJC de Kawéni. Elles ont à vrai dire fait d’une pierre deux coups après leur visite dans le village. Elles ont fait intégrer Kawéni sur la liste des secteurs pilotes d’où interviendra sous peu de temps les PEL. « Les PEL, c’est un dispositif d’accompagnement des communes pour les aider à construire une vraie politique de la jeunesse. Le projet se base sur ce qui existe déjà et associe tous les intervenants éducatifs ou sociaux. En particulier, nous associerons la parole des jeunes. Ce seront les jeunes eux-mêmes qui expliqueront ce qu’ils veulent vraiment. Dans la ville de Mamoudzou, nous avons ciblé un certains nombre de quartiers. Et nous avons fait intégrer Kawéni dans la liste  puisque c’est un quartier démuni et qui a toujours été délaissé. Pourtant c’est à Kawéni où se trouve une population de jeunes très importante. » a conclu M. Grégory KROMWELL.

Yssouf Rosette est chargée de mission au projet PEL. Elle nous explique : « Les PEL s’adressent aux jeunes de 0 à 28 ans des secteurs ci-nommés : M’gombani, Passamainty, Kavani et Kaweni. Et grâce aux PEL chaque problématique aura une réponse. Parce qu’avec des activités scolaires et extrascolaires, les PEL répondront à des besoins réels, notamment l’insertion professionnelle, la lutte contre l’illettrisme et l’analphabétisme, la prise en charge des enfants isolés, la prévention de la délinquance, l’éducation à l’environnement et à la citoyenneté, etc. En somme, les PEL (Politiques Educatives Locales) auront pour mission de mieux coordonner sur le plan territorial l’ensemble des actions et interventions éducatives en faveur de l’enfance et de la jeunesse. »

Il est à noter qu’il n’y a que la moitié des élèves scolarisés à Mayotte qui atteint la 6e et ce n’est que 16 % des bacheliers qui parviennent en 2ème année à l’Université. Et après s’être entretenus avec certains intellectuels mahorais, nous sommes arrivés à la conclusion suivante : l’école d’expression française à Mayotte est inadaptée aux situations et aux besoins réels des Mahorais. Puisque elle ne prend pas en compte la réalité socio-économique de l’île  ni ne prend racine dans ce qui forme l’identité culturelle et traditionnelle des Mahorais. En effet, la rapidité des changements socio-économiques actuels, les progrès précipités en matière d’infrastructures  et de technologies font perdre les repères socioculturels à de nombreux jeunes dont certains se retrouvent soit à la rue en devenant des inadaptés sociaux soit en prison.

Par ailleurs,  l’école doit viser sur le long terme. Elle doit essentiellement insérer l’élève dans son milieu naturel. Tout en l’aidant  à faire face aux défis de son temps, elle doit aussi toujours lui permettre d’être à jour à chaque transformation de sa société. De Socrate à Freinet en passant par Rousseau, l’éducation a toujours été perçue comme une sorte d’outil au service de la survie.  Cela dit, l’éducation doit assurer les meilleures chances à chacun de nous. Elle doit déclencher en chacun de nous les principes de la démarche scientifique, le besoin permanent d’une recherche constante et un esprit critique face au monde qui nous entoure. En somme, l’école moderne doit permettre à chaque membre des  différents groupes ethnolinguistiques de Mayotte et du reste de l’archipel des Comores d’influer sur son propre destin en suscitant chez lui des initiatives et des créations, individuelles et communautaires. Mais tout cela ne peut se faire sans une valorisation de la langue maternelle. Puisque c’est grâce à la langue de la mère, des premiers mots, des premières appellations, des premières réflexions,  des premières émotions que l’enfant développe ses capacités cognitives.

Notre équipe tient à rappeler qu’il est temps que les vrais acteurs de l’éducation des jeunes à Mayotte soient identifiés. Et une honnête identification ne peut se faire sans une comparaison entre éducation et instruction. Les jeunes mahorais, du moins ceux d’antan, ont toujours eu, avant de fréquenter l’école d’expression française, l’éducation de leurs parents et de leur maître du Coran. Dès le plus jeune âge, ces éducateurs traditionnels éduquaient les enfants à discerner le bien et le mal, à avoir du respect pour les grandes personnes et avoir des attitudes de tolérance, de justice et de solidarité.

Enfin, notre équipe a remarqué qu’à Kawéni, les enfants dont les parents arrivent à concilier traditions et modernités, éducation et instruction, s’en sortent facilement à l’école et s’épanouissent pleinement dans la vie, étant donné que ces parents  encadrent et soutiennent des enfants qui les écoutent et les respectent. Ce qui n’est pas effectivement le cas pour bon nombre de parents de Kawéni qui  croient que scolariser un enfant suffit ; que l’école du muzungu,  l’Européen, peut tout faire. En somme, il existe à Kawéni comme dans le reste des villages de Mayotte un conflit intergénérationnel aigu qui fait que parents et enfants ne communiquent plus. Beaucoup de jeunes sous-estimant et rejetant leurs parents qui sont pour la plupart pauvres, non francophones et analphabètes, et qui deviennent malgré eux des inadaptés sociaux.