Interview-hommage à feu docteur Benali Bacar avec l’inspecteur Ahamada Mohamed

Benali BACAR, né sur l’île d’Anjouan, à Tsémbéhou, le 14 mai 1933. Il est issu d’une famille noble (famille Baco Bacar, du nom d’un commis sous les ordres des exploitants de la société coloniale de Bambao à Anjouan). Médecin et homme politique comorien,il est mort le 1 décembre 1995 dans sa ville natale. Formé à l’Ecole de Médecine de Befelatanana de Tananarive, il a été ministre de la santé sous le régime révolutionnaire d’Ali Soilihi, puis, ministre de la fonction publique et du travail sous Ahmed Abdallah Abdérémane. M. Ahamada Mohamed, natif de Foumbouni au sud de la Grande Comore (1er janvier 1952) , a connu docteur Benali. Il nous donne le privilège de le connaître à notre tour à travers cette interview.

Dr Benali Bacar. © M.B. Assoumani

Dr Benali Bacar. © M.B. Assoumani

No man’s land: A quelle occasion avez-vous rencontré pour la première fois Docteur Benali Bacar ?

Comme tout enfant issu d’une famille plus ou moins avertie, pendant la période coloniale, j’ai fait l’école des Blancs après l’école coranique. C’est au Lycée Said Mohamed Cheikh où, après le Brevet élémentaire, j’ai choisi de servir mon pays : c’est à la suite d’un concours organisée à l’époque par la Direction de la Sûreté Générale, que je suis devenu Inspecteur de Police, en 1971.
A partir de cette date, je vais tantôt travailler à Moroni, tantôt à Mutsamudu-Anjouan, où mon chemin va se croiser avec celui du Dr Benali Baco Bacar, à l’époque exerçant à l’hôpital de Missiri.

Ce n’était pas une rencontre fortuite, ce n’était pas non plus une rencontre voulue. J’avais mal à l’estomac, et c’est ainsi que j’étais amené à le consulter. J’ai vu le médecin et j’ai découvert un homme qui m’a immédiatement mis à l’aise en optant de s’adresser à moi en Grand comorien ou bien en « Ki Ngazidja ».

No man’s land:Parlez-nous du médecin qu’a été docteur Benali.

La génération des médecins autochtones que notre pays a eu la chance d’avoir, courant la période précédant et même après l’autonomie interne, a été formée à Madagascar, à l’Ecole de Médecine de Befelatanana. Après une formation intensive, nos médecins rentraient au pays pour y exercer en qualité de médecin résident et obtenaient par la suite une bourse pour aller se perfectionner et soutenir leur thèse de Doctorat en France (plus précisément à la faculté de Médecine de Marseille). Ils devaient passer le Bac en France, avant de franchir la faculté de Médecine.

Le Dr Benali faisait partie de cette génération, comme tant d’autres concitoyens, tel le Dr Halidi Boudra, un de nos meilleurs chirurgiens, le Dr Said Bacar Turqui, également un excellent chirurgien, le Dr Abasse, le Dr Mouhtare Ahmed, avant lui le Dr Youssouf Mdahoma et les autres.

Je saisis cette opportunité, pour rendre hommage à leurs ainés : le Dr Said Mohamed Cheikh, formé dans l’armée française, le Dr Youssouf Said, et le Dr Maturaf, que j’ai eu l’occasion de connaitre, lors de mon séjour professionnel à Mutsamudu-Anjouan.

No man’s land: Quels étaient ses traits de caractère ?

Mon Premier séjour à Mutsamudu-Anjouan datait du mois de mars 1971. Le Dr Benali va exercer à l’hôpital de Missiri. L’homme était très apprécié, le médecin aussi. Il était ouvert, courtois, humble, et, très attaché à son métier.

« Kabayla, Mmatsaha ou mchambara » sont des termes qui résonnaient très fort ces années-là. Malgré son statut « Mmatsaha », ou venant de la campagne, le Dr Benali a pu s’imposer dans la cité mutsamudienne. On n’avait pas intérêt à être « Mchambara » ou Mmatsaha » ces années-là à Mutsamudu. On était mal considéré.

A Mutsamudu, le Dr Benali B. Bacar n’était pas le seul médecin comorien; il y avait les Dr Boudra, Maturaf, Kassim, et aussi des Européens tel le Dr Mavic.

Benali Baco Bacar n’avait pas un cabinet privé. Il exerçait à l’hôpital public, et accueillait ses malades chaleureusement et ne quittait son poste qu’après s’être assuré que tout le monde a été reçu.

Attention, le Dr Benali Baco Bacar ne pouvait pas souffrir du clivage Kabaila et Mmatsaha car ne l’oublions pas, c’est un enfant bien né, issu de la grande famille Baco Bacar de la cuvette de Tsémbéhou.

M. Ahamada Mohamed. © M.B. Assoumani

M. Ahamada Mohamed. © M.B. Assoumani

No man’s land:Docteur Ben Ali a aussi occupé des postes politiques. Parlez-nous cette fois-ci de l’homme politique.

Le 3 Août 1975, Ali Soilihi a renversé le premier gouvernement issu de l’Indépendance déclarée unilatéralement le 6 Juillet de la même année.

Comme Ali Soilihi l’a martelé dans un de ses discours, le but de ce coup d’Etat n’était pas de remplacer un gouvernement par un autre gouvernement.

Le coup d’état du 3 août 1975 s’inscrit dans un processus logique d’une révolution qui a pris date le 6 juillet de la même année et qui ne doit donner aucunement à un mode de gouvernance basé sur un système féodal. La période qui va du 3 août 1975 au 2 janvier 1976, le camarade Ali Soilihi va occuper le poste de Délégué à la Défense et à la justice, et quant à moi, je continue à occuper mon poste à Mutsamudu où je fais fonction de Commissaire de police de la même juridiction.

Je rappelle que durant la même période le Dr Benali occupe toujours le poste de médecin, à l’hôpital El Maarouf de Moroni tout en suivant l’évolution de la révolution. L’ile d’Anjouan devient inaccessible car Ahmed Abdallah et les membres de son gouvernement s’y sont retirés quelques jours avant le coup d’Etat, pour un premier conseil de gouvernement délocalisé ; et M. Ahmed Abdallah a décidé par la suite de faire la résistance. Le camarade Ali Soilihi a vite compris qu’il fallait établir le pouvoir sur l’ensemble du territoire national et que de ce fait, la libération de cette ile s’impose. C’est à partir de ce moment-là que Bob Denard, le mercenaire, va entrer en scène.

No man’s land : Quel a été le contexte ?

Je n’ai pas eu l’occasion de mentionner un certain Yves Lebret, un ancien de la société coloniale SCB, dont le siège était basé à Bambao la M’tsanga, situé sur la route de Domoni vers le Nioumakélé. Cet homme, très proche d’Ali Soilihi, va jouer un rôle très important. Elevé au rang d’Ambassadeur itinérant plénipotentiaire, Yves Lebret va se rendre à Paris, où il prend contact avec Bob Denard qui va avoir la mission de recruter d’autres éléments aguerris en matière de combat, afin qu’avec des autochtones qu’il formera sur place, va faire le 29 septembre 1975, le débarquement d’Anjouan. Le débarquement d’Anjouan a eu lieu à la date susdite, et on va déplorer deux morts : un élément de l’armée nommé Mohamed Moissi qui va donner le nom du  » Commando Moissy » et un jeune garçon de Mutsamudu atteint mortellement par une balle perdue. Mutsamudu est sous contrôle, et Ahmed Abdallah se trouvant à Domoni décide de se rendre, après un entretien avec Ali Soilihi qui lui a promis la vie sauve.

No man’s land : Benali va-t-il jouer un rôle important ?

Le Dr Benali reste très actif, participe à toutes les réunions du Front National Uni, constitué par tous les partis de l’opposition à savoir : le parti Blanc, le Pasoco, le Mrenda, et le Pek Molinaco : faisant tous blocs autour du Camarade Ali Soilih. Le 3 Janvier 1976, Ali Soilihi succédant au Prince Said Mohamed Djaffar, devient Président de la République, et forme son premier Gouvernement et choisi Mr Abdillah Mohamed de Mutsamudu comme Premier Ministre : ce dernier occupait le poste de Préfet d’Anjouan jusqu’au 29 septembre 1975, date du débarquement. Le Dr Benali entre dans le Gouvernement et occupe le Ministère de la santé. Il y restera jusqu’à la dissolution de la fonction publique. Le Dr Benali est un homme honnête, dévoué et qui a témoigné loyauté au Camarade Ali Soilihi jusqu’à la fin du régime. Je ne m’engage pas aujourd’hui à vous parler des étapes de la révolution, puisque ce n’était pas l’objet de notre entretien. Le 13 Mai 1978 voit la fin de la révolution, et tous ses acteurs compris moi-même, sont emprisonnés excepté le camarade Ali Soilihi, qui fut lâchement et violemment poignardé et assassiné le 29 mai 1978.

En revanche, il faut savoir que le Dr Benali n’était pas homme à se laisser faire; il exerçait son métier certes, mais il restait fidèle à ses convictions politiques. Les années 60, correspondent à la période de l’Autonomie interne, et c’est une période où feu Ahmed Abdallah, régnait en maître sur l’ile d’Anjouan, sous le parti « Vert » puis sous le « Oudzima ». Malgré l’omniprésence de cet homme en politique sur l’île et même sur la Grande Comore, le Dr Benali n’a jamais cessé de marquer son opposition face au rouleau compresseur qu’était Ahmed Abdallah. Ce dernier, très fortuné, arrosait avec son argent toute la population de la région de Nioumakélé.

No man’s land :Quels souvenirs avez-vous gardé de vos voyages à Tsémbéhou ?

Honnêtement, je ne me rappelle pas des personnes que j’ai vues à Tsémbéhou, lors de ma tournée là-bas, accompagné de mon ami- paix à son âme- le Dr Benali. Tout ce que je sais et qui m’est resté en mémoire, c’est l’hospitalité, et la gentillesse de la Famille Baco Bacar. Je peux vous certifier que cette famille là ce n’est pas une quelconque famille à Tsémbéhou. Je profite d’ailleurs de cette occasion, pour remercier à titre posthume le Dr Benali pour m’avoir ouvert la porte de sa famille dont je ne regrette pas d’avoir fait connaissance.

Koni, le paradis des damnés

Si quelqu’un te dit qu’il a le courage de supporter la faim, c’est qu’il n’a jamais été abandonné en sa compagnie

Le Livre de la sagesse nègre

Nombreux sont ceux qui croient à tort que les populations des localités comoriennes sont clairsemées à cause des mouvements migratoires vers la France ou Mayotte. Sachant que Mayotte est pour l’Anjouanais ce qu’est Marseille pour le Grand-comorien. Evidemment la répartition de la densité entre les îles reste importante et inégalitaire : 517h/km² pour Anjouan, 227 h/km² pour la Grand-comore et 99 h/km² pour Mohéli : soit une moyenne de 273 h/km² pour l’ensemble du pays. Cette surpopulation résulte aussi d’une absence de centres d’intérêt en tant que tels pour les jeunes, qui se tournent facilement vers le sexe, et, deviennent précocement parents. Encore si la lutte contre la mortalité infantile enregistre des succès éloquents, les campagnes de sensibilisation pour le planning familial restent vaines. Conséquence, l’insécurité alimentaire ou la dépendance de l’agriculteur vis-à-vis de la prochaine récolte n’est plus que source d’exode rural, elle incite l’homme à détruire la faune et la flore pour étendre ses parcelles, mais aussi pour avoir du bois de chauffe, du charbon de bois, du sable pour construire un gîte. Reportage.

Dimanche 18 avril. Après avoir parcouru durant une heure layons et monts, croisé bambins en proie à la sous-alimentation, avec moins de 2000 calories par jour, [squelettiques, ventres ballonnés, cheveux jaunâtres] et des femmes en haillons que ne leur restent que la peau sur les os, nous arrivons enfin à Koni N’gani.

« Ce faix de bois, je vais le vendre, si jamais il y a quelqu’un qui veut bien le prendre, à 1000fc (2 euros) maximum. Puis avec cet argent je vais payer une dette à l’épicier pour pouvoir encore acheter à crédit deux autres kilos de riz. J’ai commencé à couper les arbres pour avoir du bois de chauffe depuis 2002, après que je me suis fait expulser de Mayotte. Je fais de la culture maraîchère à côté .Mais ce n’est pas tous les jours qu’on récolte ce qu’on a semé. C’est grâce au bois de chauffe que j’arrive à entretenir mes 3 enfants et ma femme. Bien sûr qu’on détruit l’environnement, mais on n’a pas le choix. On doit vivre… » nous a confié, tout méfiant, Maoulida Saïd, âgé de 25 ans et analphabète en français.

A Koni Jojo et Koni N’gani, la misère se lit dans les yeux des gens. La pauvreté crève les yeux. A part quelques bornes fontaines, empruntes vivaces de la présidence de Bacar, personne n’a l’eau dans sa case. Et il faut aller la puiser dans une rivière qui tarit tous les jours, comme une centaine d’autres sources d’eau de l’archipel. Et bien qu’Anjouan soit réputée d’avoir des cours d’eau en abondance, c’est seulement 15% de sa population qui a accès à l’eau courante. Pour ne pas dire eau potable vu les nombreuses maladies qu’elle provoque pendant les saisons de pluies : typhoïde, choléra etc. A la Grande-Comore et Mohéli, se sont respectivement 30% et 80% des habitants qui ont accès à l’eau courante.

« Tous ces padzas sont récents. Avant les plaines étaient parsemées d’arbres. Mais au fur et à mesure que le village s’agrandit, les villageois coupent les arbres pour en faire du fagot et les vendre. La vente du fagot nous permet juste d’acheter le riz. On mange rarement de la viande ou du poisson. Par contre on mange beaucoup de feuilles de tarots ou de maniocs. Comme élever des bœufs n’est plus possible à cause des voleurs, la vente de fagot est la seule activité génératrice de revenue » nous a dit Ahmadi Halidi de Koni Jojo, la soixantaine, père de 9 enfants, et qui dans ses bras, il tenait un enfant rachitique dont les yeux affichaient une manque de protéine.

Les padzas, la mise à nu ou la stérilisation des sols prévaut dans tout l’archipel. Et personne n’ignore que le déboisement accéléré par les délestages et la hausse du prix du pétrole lampant et la construction de maisons a favorisé comme érosions et inondations ces dernières semaines. Et si la faune comorienne est appelée à disparaître bientôt, si rien ne se fait rapidement, la flore quant à elle n’est pas épargnée. En plus des ordures et déchets qui longent, pullulent et polluent les côtes des îles, les gens s’y pressent chaque jour pour extraire du sable et différentes roches pour la revente.

« Pour extraire du sable les chauffeurs de camions payent 10 000 fc (20 euros) pour le trajet. L’argent recueilli permet la construction d’un marché et d’une mosquée dont les travaux ont déjà commencé » nous a dit à Bambao M’tsanga Amadi Houmadi. Qui bien que né vers 1975, ignore, puisque pas informé, tout ce que l’extraction du sable peut avoir comme retombés sur l’environnement.

Néanmoins, tous les opérateurs économiques d’Anjouan, comme à la Grande-Comore, se sont tournés vers l’extraction du sable et de différentes roches qui est devenue un business vraiment juteux. Si florissant que créer une pseudo-association de protection de l’environnement. Ces businessmen sont convaincus que le Comorien, trop rattaché à ses coutumes, consomme plus de fers et de ciment que de riz. D’ailleurs, comme partout dans le monde les riches polluent et détruisent plus la terre que les pauvres étant donné que leur commerces reposent en partie sur cette destruction.

En parlant de construction, il est à savoir que toutes les belles maisons des médinas sont le fruit d’une importante destruction de divers écosystèmes puisque anciennement construite de coraux et de bois. Toutefois, la pêche au filet, source de nombreux conflits inter-villageois, et au thephrosia vogelii, que pratiquent beaucoup de femmes de Bimbini à l’instar de Salima Mouendhui, ne sont point du reste dans la dégradation de la nature.

Enfin, ce qui est surprenant dans l’histoire, c’est que tous les gens qu’on a eu à rencontrer étaient méfiants parce qu’ils croyaient qu’on était des policiers. Parce qu’ils sont tout le temps persécutés et sanctionnés par ces derniers. Nous, en tout cas, nous faisons part aux autorités étatiques cette phrase tirée du Livre de la sagesse nègre : « Si quelqu’un te dit qu’il a le courage de supporter la faim, c’est qu’il n’a jamais été abandonné en sa compagnie ».

Au lieu de construire un bureau de poste et télécommunication- mettre en place une machine à arnaque, à Koni Djodjo- il fallait d’abord savoir que dans ce village les gens n’ont ni accès à l’électricité, à l’eau courante, à la santé, à l’école (le taux de déscolarisés atteint les 60%). Reste à dire qu’il est temps de suivre à la lettre et ce qui a été dit lors du Sommet de la Terre de Rio de Janeiro de 1992 et les Objectifs du Millénaire pour le Développement. « Pour faire des grandes choses, il ne faut pas être au-dessus des hommes, il faut être avec eux » disait Montesquieu. Pour dire que le développement doit prendre en compte la réalité du pays.