Etudiants mahorais en Hexagone, AUTOPSIE D’UN ÉCHEC

Les Mahorais qui étudient en Hexagone dans le supérieur sont estimés à 2 200. Les uns s’orientent vers des études courtes, les autres, peu nombreux, font des études longues. Néanmoins, il n’y a que 16 % des primo étudiants qui parviennent en 2èmeannée à l’Université : un taux de réussite très faible, comparé au taux national qui avoisine les 50%. Aussi, 18 % mettent-ils fin à leurs études dès la première année contre une moyenne de 6% en Hexagone. Cette situation alarmante a fait couler beaucoup d’encre et de salive, mais jamais une réponse appropriée n’a été apportée à ce problème qui hypothèque l’avenir du nouveau département. Des étudiants ont accepté de décortiquer ce problème avec nous, ils se prénomment Bensoumeitte Diva Toybou, étudiant à l’Institut National des Sciences Appliquées de Rennes, Ibrahim Assane , étudiant en Lettres Arabes à Aix-Marseille Université, Radhuya Saïd , étudiante en seconde année de BTS Science Technologie des Aliments à Limoges , Ali Amir , doctorant en Droit et chargé de Travaux dirigés à l’Université Paul-Cézanne d’Aix-en-Provence et, enfin, Fahoullia Mohamadi, doctorante en Chimie à l’Université de Perpignan . A l’ombre des statistiques et des discours politiciens, ces derniers se livrent.

Bensoumeitte Diva Toybou / Rennes

Limoges, vendredi 23 mars. Entre deux arrêts de bus, Radhuya Saïd, née à Labatoire il y a 22 ans et étudiante en seconde année de BTS Science Technologie des Aliments, nous confie : « Je suis arrivée en Hexagone en 2009 pour faire des études de sociologie. Une filière que j’ai dû abandonner au bout d’une année en raison de difficultés d’ordre pédagogique. Déjà mon Bac STG Communication n’était pas adapté à la filière que je faisais et surtout mon niveau de français n’était pas bon pour pouvoir me frayer un chemin à la faculté. Je ne suis pas la seule dans ce cas, comme à Mayotte on ne parle pas français entre nous dans les foyers, le niveau de langue laisse à désirer. Du coup, je n’ai pas pu valider mon premier semestre, Le second, je l’ai réussi mais difficilement. Suite à cet échec, j’ai décidé de faire un BTS Science Technologie des Aliments. Et depuis, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. »

Né à Kaweni il y a vingt ans, Bensoumeitte Diva Toybou est arrivé en Hexagone en aout 2010. Il est titulaire d’un Bac S option Mathématiques. Rencontré à Rennes où il est en 1ère année dans une école d’Ingénieur connue sous le nom d’INSA, il nous raconte : « J’ai fait une année de Prépa PCSI (Physique, Chimie et Sciences de l’Ingénieur), que j’ai validé tant bien que mal. Donc j’ai changé pour faire une 1ère année à l’INSA de Rennes. J’ai remarqué que le système de prépa classique qui est en vigueur dans la première école où j’étais n’est pas adapté aux étudiants mahorais désireux de faire un cursus d’Ingénieur. Par contre, le système de ma nouvelle école est beaucoup plus souple, il est à la portée des étudiants mahorais. En fait, à Mayotte le niveau de français en particulier et le niveau scolaire en général sont défaillants. Je faisais partie des meilleurs de ma classe et même du lycée Younoussa Bamana. Ici, je me sens perdu, parce que je me rends compte que je ne suis pas du tout à la hauteur des attentes des professeurs, et pour que je réussisse, je suis obligé de redoubler d’efforts. Pourtant un de mes anciens professeurs de mathématiques au lycée m’avait prévenu qu’à Mayotte les professeurs s’adaptent aux élèves en fonction de leur niveau scolaire et de leur tempérament. Ils favorisent le travail collectif afin que tout le monde avance ensemble presque au même rythme… Donc je ne devais pas dormir sur mes lauriers m’avait-il conseillé. Mais comme j’étais trop sûr de moi et de mes compétences, je m’étais dit qu’avec mon niveau scolaire de Mayotte je pouvais tout surmonter en Hexagone. Hélas, en arrivant ici, je me suis vite rendu compte que mon professeur avait raison. Les professeurs en Hexagone sont très stricts et rigides, ils ont un programme à finir dans un temps donné et privilégient surtout le travail individuel. A Mayotte, on se contente des cours donnés à l’école et on ne révise qu’à la veille des examens. Ici, au contraire, il faut un grand apport en matière de travail personnel pour combler les lacunes, du coup il faut beaucoup lire, faire des recherches sur Internet, en somme, travailler de manière intensive. » En effet, le psychologue et pédagogue Rosenthal soutient à travers ce qu’il a appelé « l’effet Pygmalion » qu’on peut influencer l’évolution d’un élève en émettant une hypothèse positive sur son devenir scolaire. Ainsi des étudiants à qui on avait fait croire à Mayotte qu’ils étaient géniaux et qui avaient fini par le croire tombent des nues quand ils se retrouvent avec des notes en dessous de la moyenne à l’université.

Adaptation des étudiants à la vie hexagonale

Beaucoup amputent l’échec des étudiants mahorais en Hexagone aux us et coutumes locaux. Certains condescendant et adoptant une position de relativisme culturel, considèrent l’étudiant mahorais comme un être fermé sur lui-même, qui, à cause de son ethnocentrisme , refuse d’aller vers autrui. Ainsi lit-on dans un rapport du Conseil Général de Mayotte en date de février 2008 : « Le jeune Mahorais a la fâcheuse réputation de s’enfermer sur lui-même et de ne côtoyer que les personnes da sa communauté. Ce manque d’ouverture de l’étudiant dans son lieu d’études l’empêche d’aller vers l’Autre, n’ayant pas les mêmes référents culturels que lui. Cet état d’esprit est renforcé par la logique villageoise, donc familiale, prédominante à Mayotte. » Cet argument est court compte tenu du fait qu’en Hexagone les jeunes mahorais entretiennent des liens très étroits [voire des relations amoureuses] avec des jeunes d’autres communautés, notamment européennes , sub-sahariennes et nord-africaines. Par ailleurs, une vérité est manifeste : un tiers des étudiants mahorais s’installe dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, notamment à Marseille où il y a une très forte population mahoraise. Une autre partie qui n’est pas moindre s’établit en Ile-de-France où la population mahoraise est aussi importante. Limoges est une ville où il y a autant d’étudiants mahorais que de familles mahoraises. « Les 460euros de bourse que me verse le CROUS ne sont pas suffisants pour me payer un studio. Ma tante et mon oncle m’ont donc proposé de vivre chez eux. » nous dit Radhuya Saïd. Enfin, il est à souligner que beaucoup d’étudiants étrangers en France, notamment asiatiques, américains et africains vivent en communauté, que ce soit dans la vie réelle ou que ce soit sur internet à travers les réseaux sociaux. Pourtant ils s’en sortent sans difficulté à l’université, parce que décidés à aller au bout de leur motivation.

« Certes dans ce pays, l’anonymat prime, la solitude prévaut, l’individualisme est roi, on est en permanence seul au monde. On peut crever dans une foule de gens, personne ne viendra à notre secours. Mais ce n’est pas la raison de l’échec des étudiants mahorais. La raison, selon moi, est le manque de persévérance des étudiants. A Mayotte, ce sont les parents qui font tout que ce soit les affaires administratives que ce soit les affaires familiales. Plus les familles se modernisent, plus les parents donnent de la valeur à leurs enfants : ils les traitent comme des petits princes. Du coup, arrivés en Hexagone, les étudiants mahorais se sentent abandonnés à eux-mêmes. N’ayant pas la culture administrative, ils ont du mal à régler leur problème administratifs ou le moindre pépin : un retard de versement de bourse et ils paniquent. Défaitistes, au moindre échec à l’Université, ils abandonnent les études ou ils optent pour des études courtes. Moi je suis né à Moya, sur l’île d’Anjouan. J’ai commencé ma scolarité à Mayotte. Depuis tout petit j’ai appris à me débrouiller tout seul, à ne jamais baisser les bras malgré la dureté de la vie, et venant d’une famille très pauvre, je me suis toujours dit que je n’avais pas droit à l’erreur, et je me suis fixé la réussite scolaire comme unique but. Cette année, je suis en Master de lettres arabes à Aix-Marseille Université. Honnêtement j’ai connu péripéties. Je suis tout le temps endetté, parce que le CROUS verse tardivement les 500 euros de bourse. Pourtant je n’ai jamais lâché prise, je distribue chaque matin des journaux pour pouvoir arrondir mes fins de mois » nous apprend Ibrahim Hassane, âgé de 24 ans, et originaire de Labattoire. « Depuis Mayotte les étudiants considèrent l’Hexagone comme un eldorado, ce qui brouille complètement la vision des jeunes et du coup les pousse à faire n’importe quoi une fois sur place. Sinon ,certains viennent ici pour de mauvaises raisons. En ce qui concerne l’éloignement familial, il ne se ressent qu’après de grosses difficultés scolaires, quand on se rend compte qu’on n’a pas d’épaule pour pleurer. Et cet éloignement restreint alors la motivation et annihile complètement l’envie d’intégration ici et réduit à zéro toute envie de remonter la pente. » insiste Bensoumeitte Diva Toybou.

Pour Fahoullia Mohamadi, doctorante en Chimie à l’Université de Perpignan « Les difficultés ont été présentes mais grâce à l’aide et le soutien de ma mère j’ai pu m’en sortir. J’ai également connu des difficultés pédagogiques la première année en Hexagone, mais j’ai persévéré et j’ai travaillé plus dur encore pour réussir. La réussite dans les études dépend souvent du facteur « motivation » : en effet c’est celui qui sera le plus persévérant, bosseur, et ambitieux qui se distinguera. Il ne suffit pas d’être intelligent, il faut aussi le vouloir et être motivé, avoir un objectif et s’y investir. Malheureusement pour beaucoup les problèmes financiers, d’adaptation et autres auront eu raison de leur motivation. »

La DASU est-elle responsable de l’échec des étudiants mahorais ?

La DASU (Division des affaires scolaires et universitaires) est une institution du Conseil Général de Mayotte. Elle a pour but d’accompagner les étudiants mahorais en les octroyant des prestations sociales, c’est-à-dire, des versements d’argent. Néanmoins, certains étudiants se plaignent que les prestations arrivent tardivement, d’autres affirment que la DASU n’a jamais respecté l’engagement de verser leurs bourses. « J’ai envoyé toutes les pièces nécessaires pour avoir droit à la bourse de la DASU. Et on m’a répondu par l’affirmatif. Mais depuis que je suis arrivée en Hexagone, jamais ils ont tenu leur engagement. », nous a appris Radhuya Saïd. « D’ailleurs, si j’avais cette bourse j’aurais fait des études longues. Parce que, si j’ai arrêté la faculté c’est pour raisons pécuniaires. » rajoute Radhuya . «Je perçois 82,4 euros de la DASU et 160€ du CROUS. Le CROUS a toujours respecté son engagement, mais la DASU ,je ne sais pour quelle raison , a souvent du retard. Vous savez que ça nous arrive d’envoyer 5 voire 10 fois le même document à la DASU et ,enfin de compte , on nous dit que ce même document manque à notre dossier. On ne comprend pas comment cela puisse être possible alors qu’on multiplie les communications téléphoniques à Mayotte et surtout que les documents sont remis en main propre par nos parents aux agents de la DASU. De toute façon, on m’a dit à mon arrivée en Hexagone de ne pas trop compter sur la bourse de la DASU! », confie Bensoumeitte Diva Toybou. «Heureusement pour moi , je fais partie des chanceux qui ont des parents qui ont fait des études et qui peuvent envoyer de l’argent tous les mois » conclut Bensoumeitte, dont le père est professeur au lycée Younoussa Bamana et la mère, conseillère pédagogique. « Depuis toujours ma mère nous a poussé mes sœurs et moi à travailler à l’école et avoir de bonne notes. Elle a beaucoup investi financièrement dans du matériel pédagogiques et dans nos études en général. Mes grandes sœurs ont fait de longues études. C’est également un exemple pour moi et une motivation. J’ai fait des études car je suis curieuse : plus j’en apprends, plus je veux en savoir. Je suis vraiment passionnée pas les énigmes de la vie et c’est au fur et à mesure que mon parcours s’est construit. En somme, c’est surtout grâce à l’aide et au soutien de ma mère que j’ai pu m’en sortir. En ce qui concerne la DASU , elle a toujours assuré ses prestations mais ces dernières étaient irrégulières . Or l’étudiant doit s’acquitter de certains règlements financiers à des dates régulières (loyer, factures, transports). Le retard apportait donc des disfonctionnement à ces niveaux. Et si l’étudiant n’est pas dans de bonnes conditions mentales car trop préoccupé par des problèmes financiers, son travail et sa concentration en sont directement affectés. Je pense que beaucoup ont arrêté pour travailler et subvenir aux besoins vitaux et primaires, mais encore une fois c’est au cas par cas. Il y en a qui se tournent vers des études courtes notamment le BTS puisqu’il conduit le plus souvent à un métier, ce qui peut être une motivation et un très bon argument quand on a peu de moyens. Mais je ne crois pas que le fort taux d’échec soit uniquement lié au problème du retard de prestations de la part de la DASU . » affirme Fahoullia Mohamadi.

Pour Ali Amir, natif de Passamainty, chargé de travaux dirigés en Droit civil à l’Université Paul-Cézanne : « le fait que la DASU fasse des promesses et ne les tienne pas est une chose, mais ce n’est pas une raison pour amputer toutes les responsabilités à la DASU. Je prends l’exemple des étudiants africains qui sont inscrits dans les Universités françaises : beaucoup arrivent sur le territoire sans connaître personne. Ils sont obligés de travailler pour financer leurs études, payer leur logement et se nourrir. Pourtant , ils s’en sortent sans difficulté dans leurs études. D’ailleurs, c’est grâce à eux que le taux de thésards est en hausse en France. Par contre, les étudiants mahorais bénéficient de tous les avantages pour réussir sans ambages leur cursus universitaire. Ils ont droit à un logement en résidence universitaire, et ils perçoivent la bourse du CROUS, sans compter celle de la DASU. Certes cette dernière arrive en retard, mais bon ! »

Pour conclure , la défaillance du système scolaire à Mayotte est la principale cause du taux élevé d’échecs des étudiants mahorais en Hexagone. Les chiffres sont là pour le confirmer :seulement 20% des élèves du CM2 ont des acquis convenables. Et ces 20% sont des enfants issus des milieux favorisés. Notons qu’il n’y a que la moitié des élèves scolarisés à Mayotte qui atteint la 6e . Et seulement 15 % d’une tranche d’âge qui arrive au bac. En outre, le fait que les élèves mahorais n’ont pas l’habitude de la lecture est problématique , puisque par manque de lecture , on a du mal à déterminer le contexte d’utilisation d’une expression . Par conséquent , les étudiants mahorais confondent les registres de langues , certains utilisent le registre pour s’exprimer par écrit à l’Université . Et comme la documentation est importante à l’université , si on a pas l’habitude de la lecture , on ne peut pas s’en sortir . Quand bien même le système scolaire à Mayotte est de toute évidence lacunaire, certains Mahorais parviennent à mener leurs études de front. Il y a donc aussi une question de motivation personnelle qui est en jeu.