Saïd Ahamadi

Interview avec le Vice-président Saïd Ahamadi sur la Coopération Régionale

Saïd AHAMADI est Conseiller Général PSM de Koungou. 3ème Vice-président au Conseil Général de Mayotte, il est à la tête de la commission chargée de la Coopération Régionale et des Affaires Européennes. Fin diplomate, profondément humaniste, doté naturellement d’un sens de la communication et de la politique, il est celui qui a pu constituer in extremis la nouvelle majorité, qui gère depuis le mois d’avril 2011, le Conseil général du nouveau département français. Il nous parle, à travers cette interview, de la coopération régionale entre Mayotte et les autres îles de l’Océan indien.

Saïd Ahamadi

Mr Saïd Ahamadi

No man’s land : Tout juste après être désigné Vice-président chargé de la Coopération Régionale et des Affaires Européennes au Conseil Général de Mayotte, votre première volonté a été d’importer des produits de Madagascar, des zébus surtout. Où en est le projet ?

Saïd AHAMADI : Le projet est en bonne voie. Le Conseil Général a donné son accord en Commission Permanente, le 13 juillet 2011. Une mission officielle se rendra à Madagascar, où sera signé début octobre 2011 « l’Accord de Coopération décentralisée » entre le Président du Conseil Général de Mayotte , Daniel Zaïdani, et le Chef de Région Boeny (Majunga). Cet Accord est transmis à l’Ambassade de France à Madagascar dans un souci de transparence avec notre Etat qui a la charge de faciliter notre insertion dans la région Océan indien et la sous région.

No man’s land : Mayotte et Madagascar se limiteront à des échanges économiques, ou étendront-ils leur coopération sur d’autres champs ?

Saïd AHAMADI : Les échanges avec Madagascar concerneront plusieurs domaines :
• La connaissance réciproque des populations et des territoires ;
• Le développement des deux territoires entraînant une amélioration des conditions de vie des populations ;
• L’amélioration des échanges commerciaux entre la Région Boeny et Mayotte ;
• Le développement économique et touristique des deux territoires ;
• L’agriculture et l’élevage ;
• Les échanges professionnels ;
• La formation professionnelle, technique et universitaire.


No man’s land : On a l’impression que vous vous intéressez peu aux échanges entre Mayotte et l’Union des Comores. Est-ce exact ?

Saïd AHAMADI : Ce n’est pas exact. Nous nous intéressons aux échanges avec l’Union des Comores.

No man’s land : Alors qu’envisagez-vous entreprendre, dans le cadre de votre fonction, pour les échanges entre Mayotte et l’Union des Comores ?

Saïd AHAMADI : Nous attendons cependant une évolution de la vision politique des autorités de l’Union des Comores. Les nouveaux élus de l’Union et des îles autonomes doivent enfin accepter que le Choix des Mahorais de rester Français est définitif. Le statut de Mayotte, Département français d’outre Mer (depuis le 31 mars 2011) et bientôt Région Ultra Périphérique de L’Union Européenne (2014), est également une chance pour les pays du Canal de Mozambique, et en particulier l’Union des Comores qui entretient des liens de proximité et historique.
De ma part, il ne doit plus y avoir de contentieux politicien à propos d’un prétendu « Contentieux franco-comorien sur l’île de Mayotte ».
Nos préoccupations communes doivent s’inscrire dans le développement des échanges économiques indispensables à la création des richesses, d’emplois durables dans l’intérêt de nos populations respectives. C’est dans ce cadre que des filières économiques stratégiques, telles que l’élevage de cabris, de volailles, de bovins sans oublier la pêche dont les Anjouanais ont une grande maîtrise, doivent être développées dans un réel esprit de partenariat dans un respect mutuel et dans un climat de confiance.
Dans le domaine de la santé, Mayotte dispose d’un plateau technique performant et de normes européennes accessible à nos partenaires et voisins comoriens dans le cadre d’une coopération décentralisée comportant des droits et des obligations réciproques.

No man’s land : Avez-vous des projets pour Maurice, les Seychelles, le Mozambique et les autres pays anglophones et lusophones de la zone ?

Saïd AHAMADI : Je suis ravi de la question. Nos avons des projets économiques, éducatifs et culturels à développer avec ces pays. Nous projetons de signer des conventions de coopération décentralisée avec Maurice, les Seychelles et l’Afrique du Sud pour former nos jeunes qui souhaitent se perfectionner en Anglais ou qui souhaitent travailler dans le domaine du tourisme. Avec le Mozambique, les projets porteraient sur le bois et la culture. Vous n’êtes pas sans savoir que l’essentiel des ethnies qui composent le peuplement originel de Mayotte vient de cette partie du continent africain. Nous ne devons pas nous couper de nos racines africaines sous aucun prétexte.

No man’s land : Mayotte participe aux 8ème jeux des îles de l’Océan Indien en ce mois d’août aux Seychelles, mais sans emblème ni hymne national. D’après vous, est-ce normal que Mayotte soit le seul pays au monde qui participe à des compétitions internationales sans symboles particuliers ?

Saïd AHAMADI : Mayotte participe aux jeux des îles avec l’hymne des jeux et le drapeau olympique ; c’est le règlement de la charte organisant ces compétitions depuis 2003.
Je propose qu’à l’avenir Mayotte participe avec le drapeau de notre île « RAHACHIRI » et l’hymne produit par un jeune artiste talentueux BO HOUSS. Cela permettrait de faire mieux connaître notre archipel au lagon dans la région. Et les Réunionnais garderaient le drapeau français et l’hymne national. L’essentiel pour moi, c’est que les jeunes se rencontrent dans un bon esprit de partage, de reconnaissance mutuelle et dans la fraternité.

No man’s land : Avec la départementalisation de Mayotte, une flopée de jeunes diplômés des pays membres de l’Union Européenne arrivera sur le marché du travail de l’île. Que vont devenir les jeunes mahorais qu’on dit peu formés, moins qualifiés, et, avant le changement statutaire de l’île, on disait déjà peiner à s’insérer dans la vie active ?

Saïd AHAMADI : Les jeunes diplômés de l’Union Européenne, une fois à Mayotte, sont sur leur territoire au même titre que les jeunes mahorais qui sont en Europe. La question de l’emploi dépend aujourd’hui du positionnement personnel et des entreprises. En développant tous les secteurs de productions endogènes, les jeunes mahorais ont une longueur d’avance sur les autres candidats venus de l’extérieur dès lors qu’ils maîtrisent l’environnement insulaire et régional. Ils n’auront pas de problème d’intégration. Ils seront immédiatement opérationnel, ce que recherchent en réalité les employeurs.

No man’s land : L’Union Européenne, à travers l’accord unanime de ses Etats membres, en votant les différentes résolutions de l’ONU, reconnaît Mayotte comme partie à part entière de l’Union des Comores. En toute franchise, la rupéisation de Mayotte sera-t-elle possible ?

Saïd AHAMADI : L’Union Européenne a déjà reconnu la personnalité juridique des Mahorais depuis très longtemps. Les Mahorais sont des citoyens européens depuis 1979. Pour preuve, les citoyens européens originaires de Mayotte ont participé à l’élection des députés européens en juin 2009.
Département d’outre-mer le 31 mars 2011, la rupéïsation de Mayotte est de fait acquise. Il reste aux élus que nous sommes de la construire effectivement en répondant aux exigences d’adhésion (bonne gouvernance à travers un plan de mandature 2011-2013). Pour votre gouverne, l’Union Européenne n’est pas membre de l’ONU.

No man’s land : Dans le dernier numéro de la revue XXI, dans un article intitulé « Mayotte, une « sentinelle » dans l’Océan indien », lit-on que le centre d’écoute qui se trouve en Petite-terre, à Mayotte, « associé aux autres sites implantés sur le territoire français, permet de contrôler la quasi-totalité des appels téléphoniques, e-mails, SMS et fax, échangés sur la planète, sur le modèle du réseau Echelon, conduit par les Etats-Unis ». D’après vous, quand on voit le peu de développement qu’il y a à Mayotte, le Département ne serait-il pas, en conscience, qu’une simple base arrière de l’espionnage français ?

Saïd AHAMADI : je ne m’intéresse pas à ce genre d’élucubrations. Ma mission, c’est de participer à l’amélioration des conditions de vie des habitants de Mayotte et de sa région.

No man’s land : Pourtant le Préfet Hubert Derache a presque approuvé l’affirmation de la revue XXI dans un documentaire diffusé sur France Télévision, à la veille de la Départementalisation de Mayotte ?

Saïd AHAMADI : Pour la sûreté de notre Patrie, je suis fier que ces installations soient sur notre territoire ; c’est la marque d’une reconnaissance et de la valeur géostratégique de Mayotte.
En matière de développement, notre archipel au lagon est devenu une référence dans le Canal de Mozambique. Et certains ressortissants des pays de la zone risquent leur vie chaque jour, malheureusement, pour entrer illégalement dans le pays à bord d’embarcation de fortune : « les kwassa-kwassa ».

Bakri Nadhurou , primatologue comorien

Bakri Nadhurou, jeune primatologue comorien

Disons-le d’entrée, Bakri NADHUROU a un parcours atypique. Dans une société en proie à une dérive consumériste, diluée dans une bureaucratie et une technocratie à outrance, où il n’y a plus d’autres valeurs que l’économique, le matériel, ce dernier a fait le choix original de suivre un cursus qui le met en contact permanent avec la nature. Primatologue de formation, ce biologiste est spécialiste des espèces de l’ordre des primates et de leur habitat, notamment les lémuriens des Comores et de Madagascar. Il soutiendra prochainement un mémoire de thèse dirigé par l’éminente professeure italienne Cristina Giacoma, du Département de la Science de la vie et des Systèmes, à l’Université de Turin.

Bakri Nadhurou , primatologue comorien

Bakri Nadhurou , primatologue comorien

On ne rentre pas bredouille d’une rencontre avec Bakri NADHUROU, tellement son propos est nourrissant. Cet érudit des lémuriens des Comores et de Madagascar explique toujours, avec le plus grand soin, comment se sont opérés les échanges faunistiques et floristiques entre la Grande île et l’archipel des Comores. « Il n’y a qu’une seule espèce de lémurien aux Comores. Et c’est le Lémur mongoz (Eulemur mongoz). Cette espèce qu’on retrouve dans les forêts d’Anjouan et de Mohéli est endémique de Madagascar et serait introduite par l’homme aux Comores. Les quelques individus rencontrés à la Grande Comore sont par contre introduits à partir d’Anjouan et Mohéli. » dixit M. Nadhurou. Bien que les îles des Comores aient une même zone climatique tropicale maritime, une même origine volcanique, chaque île constitue une entité singulière au niveau de la flore et de la faune. « Le nombre de lémuriens se réduit progressivement surtout du côté d’Anjouan ,en raison des pressions anthropiques tant sur les animaux que sur leur milieu naturel. On détruit la forêt pour la plantation de culture vivrière et aussi pour la construction de maison. A Ngazidja, les forêts ne sont pas totalement détruites. Certes les pressions anthropiques y sont fréquentes mais ce n’est pas comme à Anjouan. Anjouan est l’île la plus menacée, et la déforestation ne cesse d’accroitre de jour en jour. Si les autorités comoriennes ne prennent pas rapidement des mesures adéquates pour la protection des zones sensibles anjouanaises, la couverture forestière restante disparaitra complètement de la carte les années à venir. A l’inverse, l’île de Mohéli était épargnée par les activités humaines mais depuis peu elle commence à y être touchée. Et selon les Mohéliens ce sont les personnes venant des îles voisines qui sont à l’origine de ces dégâts. Il est temps de tirer la sonnette d’alarme car Mohéli est l’île la moins touchée : il s’agit en plus d’une zone propice pour la conservation des espèces végétales et animales, entre autres, les lémuriens, les tortues marines géantes et les roussettes de Livingston. » alerte M. Nadhurou.

L’écosystème comorien comme source de revenus

Lémur mongoz (Eulemur mongoz)

Lémur mongoz (Eulemur mongoz)

De nos jours, beaucoup de pays de la zone Océan Indien, soucieux d’un développement endogène de leur pays, s’inscrivent dans des initiatives de tourisme responsable et équitable. Un tourisme qui prend en compte le respect de l’environnement naturel et culturel, et, privilégie les rencontres et les échanges entre les touristes et les autochtones. Randonnée, bivouac, plongée sous-marine, sont autant des activités génératrices de revenus qui peuvent être développées pour le développement du pays. Mais pour ce faire, il faut « sensibiliser et responsabiliser la population quant à la protection de la flore et de la faune. Les Comores ont une spécificité faunistique et floristique exceptionnelle à l’instar des tortues, des oiseaux, des baleines, des dauphins et autres espèces animales et végétales. Toute cette richesse peut attirer du monde si elle est bien valorisée. On peut ajouter le Karthala et le Lac Dzialandzé, des sites qui peuvent être prisés par les aventuriers de la nature une fois valorisés. Par ailleurs, un des grands problèmes qui prévalent en ce moment aux Comores c’est que les chemins menant à des zones de cette nature sont inaccessibles pour les touristes -parce que enclavées. La mer constitue une autre alternative pour des activités génératrices de revenus; le modèle qui me parait idéale serait « l’écotourisme marin et littoral » qui consisterait à organiser des circuits en mer pour les touristes à partir de la capitale des Comores vers Mutsamudu (Anjouan) et Fomboni (Mohéli) afin que les visiteurs puissent apprécier la beauté de la mer avec ses merveilles à l’exemple des dauphins et des baleines au large de notre Parc maritime. Qui sait si on ne tombera pas sur un cœlacanthe ? »

Bakri Nadhurou est né le 12 mars 1981 à Tsembehu. Après un Master 2 de science naturelle –Option primatologie et évolution- de l’Université malgache de Majunga, il s’inscrit, sur les conseils d’un de ses professeurs, en thèse au Département de la Science de la vie et des Systèmes, à l’Université de Turin, en Italie. En 2010, avec le concours du projet européen BIRD (Biodiversity Integration and Rural Development), il a travaillé au sein de l’Université des Comores en qualité de guide de recherche. Depuis il arpente monts et vaux des Comores et de Madagascar pour étudier les lémuriens- ceux-là mêmes qui sont appelés communément makis par les profanes. Des études qui sont portées par des revues scientifiques de langues italienne, anglaise et française. Il a été à maintes reprises conférencier dans l’Océan indien et en Europe. Il défendra son mémoire de thèse fin 2013. On ne peut qu’encourager Bakri Nadhurou à l’heure où la revue scientifique britannique Nature Geoscience révèle la découverte d’un micro-continent préhistorique sous les îles de la Réunion et Maurice, confirmant la thèse des auteurs Jules Hermann de l’île de la Réunion, Robert Edward Hart et Malcom de Chazal de l’île Maurice, qui stipule que l’Océan indien est le vestige d’un continent englouti habité par des lémuriens. Lequel continent qu’ils ont baptisé la Lémurie. Enfin, qu’on se le dise : « M. Nadhurou a embrassé un métier d’avenir ! »

Des diplômés petits commerçants au marché de Volo volo

Moroni, jeudi 12 juin 2008 (No Man’s Land) – Ils sont nombreux, pas moins d’une centaine, mais discrets ; ces jeunes diplômés, venus des différentes îles de l’Union des Comores, qui s’improvisent petits commerçants au marché de Volo Volo. Ils se prénomment Zaïdou, Saïd Ali, Maira, Ali Saïd Aboudou, etc. De la patience, ils n’en ont plus. De la frustration, ils en ont à revendre. Seul ce secteur informel, ce petit commerce, reste le recours de ces laissés-pour-compte. A l’ombre des marchands d’illusions, les vendeurs du désespoir se livrent. Reportage !

Kuni

Au marché de Volo Volo plus de cent petits commerçants sont diplômés. Les uns ont fait leurs études à l’étranger, à Madagascar surtout, les autres, la plus grande partie, sont issus des deux universités du pays, Mvouni et Patsy. Saïd Ali, âgé de 37 ans, a une Maîtrise de Géographie, dispensée par l’Université malgache de Tuléar. Ce père de famille, originaire de M’ramani, au sud de l’île d’Anjouan, est rentré au pays en 2004.

Dans l’espoir d’être recruté par l’île autonome d’Anjouan, il a été bénévole pendant six mois au Lycée de Louara, dans la presqu’île des Nyumakélé. En fait, il a dû tout arrêter parce qu’il ne pouvait plus payer ses frais de transports. A son arrivée à Moroni, en mai 2005, il a d’abord enseigné dans des écoles privées. Comme il était payé au rabais et avait plusieurs mois d’arriérés de salaires, il a fallu qu’il renonce. Encore une fois. Ne pouvant plus attendre une suite de sa demande d’emploi au ministère de l’Education Nationale, il s’est alors décidé à devenir petit commerçant au marché de Volo Volo.

Depuis, grâce au soutien de gros commerçants de la ville, il est là, devant le siège de la société d’eau et d’électricité (Ma-Mwé), en train de vendre des chaussures. « J’ai commencé à faire ce travail depuis l’âge de 20 ans, à Mayotte. Mais à cette époque, pendant mes années de collège et lycée, c’était pour pouvoir m’acheter des cahiers, des stylos et des vêtements. Maintenant, collaborer avec des gros commerçants est devenu ma seule issue. Je vends ici pour subvenir aux besoins de ma petite famille » confie Saïd Ali.

Loutfi, vendeur de vêtements, a lui aussi fait cinq ans à Madagascar- dommage qu’il n’ait pas répondu à nos questions. Parmi les bouchers de Volo Volo, des diplômés, il y en a plein. Ali Saïd Aboudou dit Victor en fait partie. Du village de Bandramadji la Mbadjini, il est titulaire d’une licence en Hôtellerie. Ayant travaillé, après son retour de Madagascar, pendant onze ans à l’Hôtel Galawa Beach jusqu’à sa fermeture en 2001, il a déposé plusieurs dossiers sur le marché du travail. Vainement.

Aujourd’hui, au côté de son ami Youssouf Madi Soilih, titulaire d’un DUT de l’Université des Comores – initiateur du Syndicat des Détaillants de Viande de Volo Volo (SDVV)- il nous a promis : « Je vais faire le plus d’économie possible. Après je vais me lancer dans une grande affaire. » Zaïdou Ben Daoud, 32 ans, originaire de Tsémbehou, qui ne se lasse jamais de traîner sa brouette pleine de tomates, nous a lancé, d’un air moqueur, dès qu’ils nous a vu : « J’ai un BTS en communication. Depuis 2005 que j’ai déposé un dossier à l’ORTC ( Office de la Radio et Télévision des Comores) , je n’ai toujours pas eu de réponse. Pourtant ma mère son rêve a toujours été de me voir devenir fonctionnaire. »
Ce qui est sûr, ces jeunes, que personne n’en parle, qui sombrent dans l’indifférence de l’Etat, ont tous des rêves brisés. Des rêves qui, se transformant en cauchemars, finissent par les rendre tous des desperados, comme tous ces jeunes diplômés dans l’espoir d’une vie meilleure ont péri dans la mer de Mayotte : où les plus chanceux, creusent des fossés ou deviennent taximen au noir.

Assade Moussa a lui un DEA en Physique Nucléaire. Il est rentré au pays depuis 2005. Jamais il n’a pu se trouver un job. Reprenant la phrase de Saïd Ali Bourhane, titulaire d’une licence en Biologie végétale de l’Université de Tananarive, « Toutes ces années de travail pour rien. »


Pendant ce temps que fait l’Etat ?

« L’Etat est pris dans l’engrenage. Il est obligé de scolariser les élèves, de plus en plus jeunes, de plus en plus nombreux. Et quand ils sont scolarisés, il les abandonne » déplore l’écrivain Aboubacar Saïd Salim. Abandonnés, sont sûrement ces jeunes diplômés, d’un pays selon Aboubacar Saïd Salim« on a éduqué depuis plusieurs générations les gens à devenir fonctionnaires ». 57, 4% de la population des Comores a moins de 20 ans, le taux net de scolarisation des 6-11 ans est de 60, 6%, mais le taux de chômage est de 14, 3%. Il est à rappeler ici qu’on dit chômeur toute personne à la recherche d’un emploi, sinon qui a postulé pour un emploi, et aux Comores rare sont les jeunes qui postulent sur le marché du travail ces derniers temps.

Après un tour à la Fonction Publique, un des responsables nous a mis dans la confidence : « Depuis 2006, à l’arrivée du président Sambi, on ne recrute plus à cause d’une masse salariale devenue insupportable. Toutefois, il y a eu une vingtaine de nouveaux recrus – qui n’ont subi aucun concours comme le suggère la loi -depuis le début de son mandat. Et c’est lui-même qui l’a dit lors d’un discours officiel. En tout cas, chaque jour il y a des nominations de gens qui ne sont pas fonctionnaires. D’ailleurs, s’ils l’étaient, ils auront, en plus de leurs salaires, perçu que des indemnités ; au lieu de ces salaires aux chiffres astronomiques. » Les Comores subissent discrètement depuis quelques années un plan d’ajustement structurel. Apparue vers 1980 , l’expression « ajustement structurel » est du FMI ( Fonds Monétaire International) . D’après cet organisme , pour développer un Etat déficitaire , il faut le dégraisser , réduire ses dépenses , privatiser les secteurs productifs , en l’occurrence ( aux Comores) , la société des hydrocarbures , les sociétés des entreprises de manutention maritime , la société des eaux et électricité etc… Toutefois , ce sont les effets à court terme des plans d’ajustement structurel que connaissent les Comores depuis , à savoir la hausse du chômage, inflation , et aggravation de la misère .

Selon toujours l’écrivain Aboubacar Saïd Salim, qui est secrétaire général à l’Assemblée nationale, « comme la filière vanille est morte, l’Etat doit créer une structure d’accueil des étudiants qui viennent d’être formés, encourager la création d’entreprises et d’une Ecole Nationale d’Administration ».

Et en parlant de ces jeunes diplômés « désoeuvrés » de Volo Volo dont « aucun recensement n’a été fait », d’après lui, « l’Etat doit, comme ces jeunes travailleurs se regroupent déjà, se cotisent pour envoyer quelqu’un à l’étranger [Dubai, Des-Es-Salam, etc.], leur construire un central d’achat, pour pouvoir améliorer leurs circuits de distribution par des points de ventes ». En tout cas , la créativité endogène nécessaire pour le développement d’un pays est belle et bien là , on le voit avec ces jeunes qui ont la fureur de vaincre … En fait la créativité endogène , sans relent de paternalisme , veut dire compter sur sa propre force et ses propres capacités pour résoudre ses problèmes . Cela dit ces jeunes n’attendent qu’un coup de main de l’Etat pour aller de l’avant.

En effet, le développement social, peu rentable par rapport au développement économique, mobilise moins les bailleurs de fonds, mais cela ne veut pas dire que les Comores qui ont participé au sommet social de Copenhague en 1995 doivent tout ignorer de ce qui a été convenu par les pays membres de l’ONU : « Les gens d’abord ». Et sans donner du travail à ces 2000 nouveaux jeunes cadres qui arrivent chaque année sur le marché de l’emploi, comment notre pays saura-t-il atteindre les objectifs du millénaire pour le développement (OMD) pour espérer réduire la pauvreté et relancer la croissance économique, à l’horizon 2015.

A mi-chemin de son mandat, le président Ahmed Abdallah Sambi est confronté à un défi majeur, qui fait partie des trois grands chantiers de son programme qu’il s’est engagé de réaliser. Les seuls beaux discours ne suffiront plus à calmer le désarroi légitime de toute une génération qui avait placé en lui tous ses espoirs.

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Interview : « La vraie richesse des Comores ce sont les produits de rente »

Venu pour la première fois aux Comores en 1983 pour repartir en 1987, après avoir travaillé pour la société Bambao à Anjouan et à la Grande-Comore, le responsable sur place de la société Huiles Essentielles Comores (HEC), sise à Domoni sur l’île d’Anjouan, et qui est d’origine française, a accepté de répondre à nos questions. Mais pour des raisons personnelles, notre interlocuteur n’a pas souhaité que son nom soit mentionné ici.

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No Man’s Land : Comment avez-vous découvert les Comores ? Quelles sont les raisons qui ont motivé votre venue dans l’archipel ?

Le Responsable local HEC : Je suis revenu aux Comores en 2007 pour des raisons professionnelles. Un des actionnaires d’Huiles Essentielles Comores cherchait quelqu’un pour construire une distillerie d’ylang. Et comme on était en contact depuis bien longtemps, il a fait appel à moi. Pour dire que je ne suis pas propriétaire d’Huiles Essentielles Comores comme beaucoup le pensent. Je suis juste salarié.
Les actionnaires de HEC ont pris la décision de construire la distillerie dans laquelle je travaille parce qu’il fut un temps, à Anjouan, toutes les huiles d’ylang étaient frelatées. 55% ont été adultérés.
Ce qui fait qu’on est dans la situation actuelle. La fraude avait pris de l’ampleur, surtout, parce qu’il y avait une pénurie d’essence d’ylang. Et du coup, un beau jour, le commerce s’est arrêté. Les clients ont cessé d’acheter l’essence d’ylang venant d’Anjouan.
Donc, comme il n’était pas facile de trouver de l’ylang en collecte, pour satisfaire les clients, relancer le commerce, il avait fallu distiller l’ylang nous-mêmes.

No Man’s Land : De 1983 à 1987 par rapport à aujourd’hui comment se porte le commerce de l’ylang ?

RLHEC : On est dans une période qui est extrêmement difficile. Et avec les hauts et les bas de la crise mondiale, le marché de l’ylang a globalement baissé. Les clients ont réduit leurs commandes.
Pour ce qui est du marché de l’ylang aux Comores, il faut savoir que de 1983 à 2008, il est passé de 150 tonnes par an à 80 tonnes par an. D’où une baisse de 50%. Mayotte, qui était un grand fournisseur, a représenté la moitié de cette baisse. Elle qui produisait 30 à 35 tonnes par an est passée aujourd’hui à 7 tonnes par an. On ne peut pas être département et produire de l’ylang. Economiquement il n’est pas rentable de produire de l’ylang à Mayotte. Malgré les aides, s’il fallait payer les agriculteurs autour du Smig [salaire minimum garanti] ça s’arrêterait tout de suite. Aujourd’hui les exploitants sont obligés de faire travailler des clandestins. A la Grande-comore, les exploitations sont abandonnées. Et la production qui était de 10 tonnes avant est passée aujourd’hui à 2,3 tonnes. Par contre ce n’est pas trop grave pour Anjouan comme pour l’île malgache de Nosy-Be. Puisqu’Anjouan produit 50 tonnes par an.

No Man’s Land : Au jour d’aujourd’hui les producteurs d’ylang se plaignent que les prix ont baissé. Est-ce que cela est lié aux fluctuations des cours mondiaux ?

RLHEC : Il n’y a pas de cours mondial dans le commerce de l’ylang. Ce n’est pas un produit qui a une cotation boursière. C’est un marché de fournisseur à client. C’est une question de qualité. Il y a beaucoup de variétés de qualité d’ylang. Et chaque qualité a son prix. Je ne peux pas donner les prix actuels. Le marché est inactif depuis 6 mois. On ne vent quasiment plus.


No Man’s Land : Les matières semi-finies vous les acheminez où ? Vers quelles entreprises ?

RLHEC : Les meilleures qualités d’huile comme l’extra-sup et l’extra sont destinées à la parfumerie, à titre d’exemple à la préparation de l’eau de toilette. Et nos clients sont en Europe et aux Etats-Unis. Et les basses qualités sont destinées à la fabrication des lessives et des produits bas de gamme en cosmétique.

No Man’s Land : Ne peut-on pas transformer l’ylang comorien sur place ? En faire un produit fini sur place ?

RLHEC : Les Comores resteront un fournisseur d’ylang. On ne peut pas mettre plus de valeur à l’ylang comorien. On n’utilise pas l’ylang pour faire du parfum. Un parfum a une quantité variable d’alcool. Et dans l’essence d’ylang il y a plus de 50 produits différents. Ce n’est pas jouable. Les firmes qui produisent les parfums sont des grosses entreprises internationales.

No Man’s Land : Les petits distillateurs d’ylang déboisent la forêt pour pouvoir faire fonctionner leurs alambics. Y a-t-il une solution qui puisse éviter le déboisement sans que les petits distillateurs soient lésés ?

RLHEC : Il est facile d’accuser les distillateurs. Pourtant il faut qu’ils mangent. Il faut que chacun travaille et gagne de l’argent. On ne peut pas dire qu’il ne faut pas distiller au bois si on n’a rien à proposer. La solution n’est pas technique. Elle est économique. Il faut de l’argent. Aussi est-il que les distillateurs ne sont pas ouverts à l’idée de progrès. Tout ce qui est nouveau pour eux est difficile. Regardez depuis que je suis là, personne n’est jamais venue me questionner sur comment on fait fonctionner une distillerie INOX.
Même si c’est vrai, le Comorien ne vit pas pour demain. Il y a eu un temps, les distillateurs ont gagné beaucoup d’argent. Ils n’ont jamais pensé renouvelé leur alambic.
Le système à pétrole peut fonctionner partout du moins tant qu’il y a de l’électricité. S’il n’y a pas de courant, le distillateur ne peut pas fonctionner. Le système coûte moins cher que le bois. Mais ce n’est pas le paysan tout seul qui peut le faire. Il doit avoir le soutien de l’Etat puisque je sais qu’il y a des fonds internationaux aujourd’hui pour la protection de l’environnement. L’alambic traditionnel installé, prêt à fonctionner coûte 800 000 FC. Le petit paysan ne pourra jamais se le payer. Il est temps que l’Etat comorien pense acheter comme cela a été fait à Mayotte des alambics Inoxydables. A Mayotte, par l’intermédiaire du Conseil Général de l’île, 15 alambics INOX qui permettent de produire l’ylang aux normes européennes ont été financés par le STABEX (Système de stabilisation des exportations [des produits agricoles] financé par l’Union Européenne).

No Man’s Land : Votre métier a-t-il un avenir dans l’archipel des Comores ?

RLHEC : Il y a un avenir pour l’ylang. A condition de ne pas reproduire les bêtises qui ont été faites à Anjouan auparavant. L’ylang a un avenir étant donné que l’ylang est un produit de base de la parfumerie. Et tant qu’il y aura de la parfumerie, on vendra toujours de l’ylang. Dans 50 ans, l’ylang se vendra encore. La nature a protégé les Comores. Il faut savoir que l’ylang c’est les Comores. La meilleure qualité d’ylang, aujourd’hui, c’est Mayotte. Mais avec la départementalisation, il faut mettre une croix. Dans dix ans, c’est sûr il n’y aura plus d’ylang à Mayotte. Quand les gens sont riches ils ne veulent plus cultiver.
Il ne faut pas s’imaginer que le distillateur de la brousse fait de la mauvaise qualité d’ylang. Il faut faire un effort sur la modernité, mais ce n’est pas la peine de faire du luxe. Les paysans ont, durant ces dernières années, planté beaucoup d’ylang. D’ailleurs c’est la raison pour laquelle aujourd’hui on arrive à en produire 50 à 60 tonnes par an. Maintenant il reste à entretenir ce qu’on a planté malgré la crise. Parce que je sais que d’ici peu la crise va passer.
Il est bon à savoir que la vraie richesse des Comores c’est sont les produits de rente. L’argent des « Je viens » est une fausse richesse. Donc, il est temps que l’Etat comorien s’intéresse à l’agriculture.
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L’ylang l’or des îles de la Lune

L’ylang est une plante importée des Philippines au début du siècle dernier pour reboiser les pentes caillouteuses et les padza .Elle appartient à l’espèce cananga odora var macrophylla. Sa fleur aux reflets d’or et de safran, exhalant une senteur douce et capiteuse, est un ingrédient essentiel pour les parfumeurs du monde entier . Du moins son hexane qui est utilisée pour l’extraction de l’essence. La première distillation des fleurs d’ilang remonte vers 1860 à Manille ,aux Philippines , et est l’œuvre du marin Albert Schwenger. Mais la première production commerciale de l’ylang-ylang à grande échelle sera entreprise par les planteurs des possessions françaises de l’océan Indien pour le compte des parfumeurs français. D’abord à la Réunion, puis à Nosy-Be ( Madagascar) et aux Comores .
Les Comores, malgré la mévente sur le marché international, avec 60 tonnes d’essence d’ylang distillées chaque année sur 100 tonnes au niveau mondiale, reste le premier producteur d’ylang du monde.
« Des pays comme l’île Maurice et le Ghana se sont mis récemment à planter de l’ylang. Mais leur ylang n’est pas de bonne qualité comme celui des Comores » nous a confié le responsable sur place de HEC à Domoni . Pour dire que l’ylang comorien est le meilleur du monde. « On cueille deux fois par mois l’ylang. Mais l’important ce sont les qualités d’essence. Parce que qu’il y a plusieurs qualités après fractionnement du produit eu après distillation : Extra S, Extra première, Seconde et Troisième. Donc les acheteurs nous payent selon le poids et le degré de l’huile » nous a dit Nakibou Souf , un jeune paysan âgé de 38 ans , père de 10 enfants et vivant à Limbi .
Deuxième source de devise pour le pays, l’ylang dont son élaboration et sa commercialisation durent toute l’année, reste, comme les autres produits de rente, le moyen de survie de 80% de paysans comoriens. « Nous, on nous paye pour cueillir l’ylang dans les champs. Nous cueillons l’ylang pendant 6 heures de temps, et on nous paye par kilos. Chaque kilo cueilli, on nous donne 75 fc. Honnêtement pour avoir un kilo de fleurs d’ilang, il faut faire au moins 3 heures de cueillette » nous a confié Makiliko de Mromaji , âgée de 60 ans et mère de 2 enfants . Par ailleurs, il faut compter environ 100 kg de fleurs pour faire 2 kg d’essence.
Même si les paysans ne produisent pas l’ylang comme avant, comme nous a confié Issouf Abdallah de la société Bambao Tropikal , la culture de l’ylang reste le moyen de survie de toute une population voire même l’avenir de tout un archipel .
Selon la note de conjoncture de la Banque centrale de mars 2009 , le prix plancher de vente du kg de fleurs est passé de 150 fc en 2007 à 350fc en 2008. L’on a observé une amélioration du prix de vente d’un degré variant de 1280 et 1350 fc en 2008 , contre une fourchette de 900 à 1300 fc l’année précédente.