Saïd AHAMADI

Interview avec Saïd Ahamadi « La rupéisation de Mayotte est une chance de développement pour les îles de l’Union des Comores « 

Saïd AHAMADI est, depuis le 3 avril 2011, le 3ème Vice-Président du Conseil Général de Mayotte : il est en charge de la coopération régionale et des affaires européennes. Rencontré par No man’s land, il évoque son combat mené autour de la rupéisation de Mayotte et ses nombreux projets axés sur la promotion d’une coopération régionale concrète et fructueuse entre Mayotte et l’ensemble des pays du Canal du Mozambique.

Saïd AHAMADI, 3ème Vice-Président du Conseil Général en charge de la coopération régionale et des affaires européennes depuis le 3 avril 2011.

1) No man’s land : En ce mois de juillet, Mayotte vient d’accéder au statut de Région ultrapériphérique de l’Union européenne (RUP). En votre qualité de vice-président chargé de la Coopération régionale et des Affaires Européennes, pouvez-vous nous dire ce que représente un tel statut pour Mayotte ?

Réponse : Après la consultation populaire du 2 juillet 2000, le législateur français fait évoluer par la loi du 11 juillet 2001 l’ancien statut de Collectivité territoriale de la République (TOM) en Collectivité Départementale qui prévoit la départementalisation à l’horizon 2010. La réforme constitutionnelle de 2003 permet l’inscription de notre archipel de Mayotte dans la Constitution de la 5ème République. Mayotte vient alors de tourner le dos définitivement au statut de territoire d’outre-mer (TOM) et par conséquent à la famille des pays et territoires d’outre-mer de l’Europe (PTOM). Par délibération du Conseil Général N°10/2003/CG du 31 janvier 2003 en effet, les conseillers généraux sous la Présidence du feu Younoussa BAMANA adoptent le principe de l’éligibilité de Mayotte au statut de région ultrapériphérique (RUP) à l’instar des 4 départements français d’outre-mer (Guadeloupe, Guyane, Martinique, La Réunion).
La validation du statut de RUP de Mayotte par la Commission Européenne, cet été, représente aujourd’hui l’aboutissement d’un combat politique initié par nos aînés, que nous avons su relayer avec efficacité. Mais, cette rupéisation va provoquer des conséquences économiques, sociales et culturelles majeures à Mayotte dès son entrée en vigueur en 2014.

2) No man’s land : Virtuellement, ce nouveau statut (RUP) ne devait être effectif qu’en 2014, pourquoi une anticipation du processus ?

Réponse : Le statut de « département d’outre-mer » approuvé le 29 mars 2009 à 95% des suffrages par les Mahorais, est intervenu le 31mars 2011 avec le renouvellement du Conseil Général. Cette anticipation du processus s’explique par les négociations liées à la réforme de l’Union européenne par l’adoption de la stratégie « Europe 2014-2020 » qui concerne également les régions ultrapériphériques (RUP).

3) No man’s land : Vous êtes en quelque sorte à l’origine de cette anticipation, dîtes-nous comment se sont déroulées les négociations ?

Réponse : Vous pouvez en effet le dire à propos des élus de Mayotte. Aux élections européennes de juin 2009, alors porte-parole des Forces progressistes (Alliance, MPM, Parti communiste rénové de Mayotte et Parti Social Mahorais), j’ai obtenu du député européen de la circonscription océan Indien Elie HOARAU, la nomination d’un cadre Mahorais en la personne d’ADACOLO Kira comme attaché parlementaire en charge du dossier « Europe » de Mayotte à Bruxelles.
Installé à Bruxelles dès janvier 2010 aux côtés d’Elie HOARAU, ADACOLO Kira a permis que Mayotte obtienne l’Instrument de préadhésion ; c’est à dire une enveloppe de près de deux millions d’euros pour assurer la formation des acteurs du public ou du privé qui auront à connaître l’utilisation des Fonds structurels européens.
Elu 3ème Vice Président du Conseil Général le 3 avril 2011, et chargé par le Président du Conseil Général de Mayotte Daniel ZAIDANI de la coopération régionale et des affaires européennes, je n’ai jamais ménagé mes efforts à propos de la mission qui m’a été confiée.
Les négociations se sont déroulées dans de bonnes conditions étant entendu que nous avons été capables de fédérer toutes les capitales européennes à notre projet porté par notre Gouvernement, et au final, par le Président de la République Nicolas SARKOZY lui-même.

4) No man’s land : Quels étaient les soutiens ?

Réponse : Depuis l’adoption du principe par la délibération du Conseil Général en 2003, les élus de Mayotte se sont contentés de voter des « vœux » transmis au Gouvernement par l’intermédiaire du Préfet de Mayotte. Mais, jamais un élu local avant moi ne s’est réellement attelé au travail de lobbying. A l’échelle de l’Europe et au sein des autres RUP, j’ai porté avec force et enthousiasme le dossier de Mayotte. On dit chez nous, « maji ya chijavou woujiva chijavouni[On défend mieux ses intérêts soi-même.]». Les soutiens ont été multiples.

Mon premier déplacement a eu lieu au Département et Région de La Réunion pour participer à la conférence de coopération régionale des 19 et 20 mai 2011. J’ai pu obtenir le soutien des collègues de La Réunion, notamment le Président de la Région ainsi que le Vice-Président délégué aux affaires européennes. Lors de cette conférence, j’ai rencontré madame Anne CROZAT, Chef de secteur-Secrétariat Général pour les affaires européennes au Ministère à Paris. Je l’ai sensibilisée sur la nécessité d’intégrer Mayotte dans les simulations financières dans le cadre des négociations européennes, notamment dans les perspectives financières concernant l’outre-mer.

En juin 2011, je me suis rendu en Sicile où j’ai sensibilisé, en marge des jeux des jeunes des îles européennes, les élus accompagnant leurs délégations sur le dossier RUP de Mayotte.

Du 26 au 30 septembre 2011, j’ai participé à l’assemblée générale de la Conférence des Régions Périphériques maritime d’Europe (CRPM) sous la présidence de Jean-Yves LE DRIAN qui a accepté d’être l’un des relais de la rupéisation de Mayotte dans les différents rencontres organisées avec les commissaires européens et le gouvernement français. A cette conférence, nous avons présenté notre département ; et nous avons insisté sur les atouts de notre archipel notamment dans la géopolitique et dans la richesse de sa biodiversité maritime. Notre présence a été saluée par tous les participants y compris les commissaires européens présents qui ont noté notre réel engagement d’intégrer la famille des RUP.

Du 11 au 16 octobre 2011, pendant la grève contre la vie chère, j’ai conduit une délégation de 27 personnes (cadres, élus et militants progressistes) à Bruxelles pour vivre l’Europe au Parlement. Durant ce déplacement, nous nous sommes entretenus le député européen Elie HOARAU et moi avec le Commissaire Michel BARNIER en charge du Marché intérieur et de la lutte contre les monopoles commerciaux, le mercredi 12.
A près avoir visité le parlement européen le 13 avec toute la délégation mahoraise, j’ai rencontré le 14, assisté de l’attaché du député européen et des camarades Darouèche BOINA, Hamada-Hamidou SIDI, Chamsidine BOURA à la Représentation française permanente à Bruxelles Jean- Noël LADOIS, chargé des RUP. Nous avons fait le point sur l’avancement de notre dossier RUP. Il m’a certifié que le dossier était bien ficelé et ne souffrait d’aucune contestation au niveau de la Commission européenne. Et que le Président de la République devait le déposer lui-même officiellement avant la fin du mois. Et que le Commissaire Johannes HAHN était favorable à notre proposition d’être acceptée comme « Membre observateur » au sein des RUP dès 2012.

Du 1er au 5 novembre 2011, je me suis rendu aux Antilles, en Martinique où a lieu la 17ème Conférence des Présidents des RUP sous la présidence de Serge LETCHIMY. Le vendredi 4 novembre, dans son intervention de clôture des travaux, le Commissaire Johannes HAHN a confirmé l’intégration de Mayotte dans la famille des RUP comme « Membre observateur » dès la 18ème Conférence des Présidents qui aura lieu en septembre 2012 aux Açores. A ce titre, j’ai été convié à la photo de famille des Présidents avec le Commissaire européen.
Ce travail de lobbying n’a pas été de tout repos. J’ai eu un agenda très chargé sur la scène nationale et européenne jusqu’au 6 juillet 2012.

5) No man’s land : Les conditions pour accéder au statut de RUP ?

Réponse : Seules les régions d’outre-mer des Etats membres de l’Union européenne peuvent accéder au statut de RUP. Les autres conditions tiennent à la bonne gouvernance (le respect de la démocratie, une transparence dans la gestion des fonds publics, etc.), à la capacité de respecter les directives européennes, autrement dit l’acquis communautaire…

6) No man’s land : Que bénéficiera Mayotte à travers ce statut ?

Réponse : Le département de Mayotte qui bénéficie seulement du FED à cause de son statut de PTOM jusqu’au 31 décembre 2013 recevra l’ensemble des Fonds structurels européens afin de rattraper ses retards en matière de développement économique et social. Le Fonds Européen Développement Régional (FEDER) et le Fonds Social Européen (FSE) restent les dispositifs financiers phares de l’Europe à propos des RUP. Mais il en existe au moins six, notamment le FEADER, le FEP. C’est une manne importante qui peut permettre la réalisation d’équipements d’envergure régionale ou internationale sur le territoire mahorais. A ces aspects économiques et financiers, les Mahorais renforcent en l’élargissant leur espace de liberté, de sécurité et de justice. Enfin, bien qu’éloigné du continent européen, Mayotte fait désormais partie de ce grand ensemble constitué de réseaux transeuropéens.

Saïd AHAMADI au milieu de ministres, Présidents de RUP, chefs de gouvernement des PTOM au 10ème Forum de l’OCTA-UE, le 25 janvier 2012, Bruxelles, au hall de « The Hotel »,

Saïd AHAMADI au milieu de ministres, Présidents de RUP, chefs de gouvernement des PTOM au 10ème Forum de l’OCTA-UE, le 25 janvier 2012, Bruxelles, au hall de « The Hotel »

 

7) No man’s land : L’Union des Comores, par la voix de son Ministère des affaires étrangères, a dénoncé la rupéisation de Mayotte par le Conseil Européen. Quel message adressez-vous à vos homologues de l’Union des Comores concernant la rupéisation de Mayotte ?

Réponse : La rupéisation de Mayotte est une chance de développement pour les îles de l’Union des Comores. Nos frères élus ou ministres comoriens ne doivent pas continuer à adopter une position rétrograde au vu de l’évolution du monde. Cette attitude qui consiste à critiquer toute évolution de l’archipel mahorais voisin pénalise en premier lieu les ressortissants comoriens sur place ou installés à Mayotte.
C’est surtout une position défendue par une élite politique et un corps intermédiaire (composé de journalistes, intellectuels, responsables d’associations) qui, même minoritaires, tentent de masquer leurs propres insuffisances dans la gestion des affaires publiques aux Comores.
Je leur demande enfin de regarder la vérité en face en abandonnant leur projet désuet de vouloir intégrer Mayotte dans l’ « Etat » comorien. Les autorités comoriennes ont tout à y gagner en nouant des relations saines de coopération régionale avec nous au lieu de pousser à la mer leurs ressortissants à bord d’embarcations de fortune, les « japawa » et périr le plus souvent dans les eaux du lagon de Mayotte.
Je voudrais qu’ils pensent au Jugement dernier puisqu’ils se disent musulmans.


8) No man’s land : Une mission sénatoriale française, composés d’élus de différents bords politiques, en visite ce mois-ci à Mayotte, préconise la suppression du visa Balladur et une coopération sérieuse entre la France et l’Union des Comores. Quelle est votre réaction vis-à-vis d’un tel projet ?

Réponse : La suppression de ce visa n’est pas la panacée, même si cela aura un effet positif psychologiquement aux Comores et dans les îles du Canal de Mozambique en général.

Les Mahorais et les habitants des trois îles autonomes (Anjouanais, Mohéliens et Grand- Comoriens) de l’Union des Comores doivent s’asseoir autour d’une table et régler les problèmes existentialistes qui se posent à nous. Le problème, ce n’est pas tant le « visa Balladur » même s’il cristallise les tensions. C’est plutôt le mal vivre aux Comores, le désespoir qui engendre l’immigration irrégulière disproportionnée à Mayotte, ravivant ainsi les haines primaires et les rancoeurs. La mauvaise gestion administrative et financière aux Comores est parmi les réelles de la faillite de l’Etat comorien. Il est urgent de réhabiliter la notion d’Etat dans la conscience des Comoriens, et surtout le respect des institutions fondées sur des bases démocratiques partagées par l’ensemble de la population.

9) No man’s land: Vous serez à Moroni au mois d’octobre prochain. Quel est le but de cette visite ? Autrement dit, que doit-on s’attendre de ce séjour ?

Réponse : Maire de Koungou de 2001 à 2007, j’allais régulièrement dans les îles de l’Union des Comores. Ainsi, j’ai appris beaucoup de l’histoire et de la société comorienne. J’ai pu relever les points de convergence et les points de discorde avec notre société mahoraise. J’ai noué des contacts précieux dans la recherche d’une solution au dilemme de nos îles du Canal de Mozambique.

Depuis 2007, le revirement politique inattendu du Président comorien Sambi m’a décontenancé, et je ne suis plus jamais retourné à Moroni. L’orientation islamique du régime était devenue un facteur de blocage. Les Comoriens, musulmans mais laïcs, ne parlent pas l’arabe pour la grande majorité d’entre eux.

Aujourd’hui, de par mes responsabilités au sein du Conseil Général de Mayotte, je me dois de ma rendre à Moroni après avoir rempli avec succès la mission européenne et après la conclusion de deux conventions stratégiques de coopération régionale avec deux régions malgaches, Diana au Nord et Boeny au Sud-ouest en octobre 2011.

Je me dois d’accompagner et de favoriser l’intensification des économiques et commerciaux avec les Comores, notre principal partenaire dans la région. Les sources de notre douane attestent que dans les échanges en valeur dans la zone océan Indien, les Comores restent le premier partenaire économique de Mayotte, de loin devant tous les autres. Les Mahorais exportent aux Comores à hauteur de 707 millions d’euros par an (chiffres douane France 2004). Dans le contexte de crise mondiale actuelle, nous devons travailler de manière intelligente avec nos principaux partenaires dans un esprit de co-développement ; autrement dite, la coopération « gagnant -gagnant ». Je m’inscris dans les orientations de notre Gouvernement, notamment celles du ministre des affaires étrangères et européennes Laurent FABIUS qui place le développement économique comme sa première priorité dans le cadre de la diplomatie française.

10) No man’s land : Le président du Conseil Général de Mayotte, notamment Daniel Zaïdani, envisage d’intégrer Mayotte dans la Commission de l’Océan indien. Sachant que seul un Etat a le droit d’intégrer la COI, que même Zanzibar après maintes demandes a toujours essuyé un refus et que c’est seulement la France qui est membre de la COI, mais pas la Réunion, dites-nous, vous qui êtes dans le secret des dieux, comment Mayotte va-t-elle procéder pour être membre de la COI ?

Réponse : Que Mayotte siège dans la COI, c’est un projet que je partage. Malgré la difficulté de la réalisation d’un tel projet comme vous le suggérez, nous travaillerons avec les différents acteurs (en particulier notre Etat et la région Réunion) pour relever le défi de la cohérence dans la coopération régionale avec notre reconnaissance comme Département et Région ultrapériphérique de l’Europe.


11) No man’s land : Une délégation de jeunes mahorais a participé au 8 ème jeu des îles de l’Océan Indien qui se sont déroulés ce mois-ci à Moroni. Quelles sont les leçons que nous devrions tirer de cet évènement ?

Réponse : Tout ce qui participe au développement des rencontres entre les jeunes de l’océan Indien doit être encouragé. Ces échanges permettent aux uns et aux autres de corriger leurs préjugés négatifs, et d’appréhender l’avenir avec sérénité. La connaissance mutuelle des populations de la zone océan Indien permettra de mieux identifier des projets communs de développement. Mayotte doit se doter des équipements sportifs adéquats pour accueillir un jour ces jeux, en 2020 par exemple. Au-delà nos devises nationales respectives (Unité, Solidarité et Développement pour l’Union des Comores, et Liberté, Égalité et Fraternité pour la France), j’invite les différents responsables à plus de courage et d’audace dans nos relations communes afin de relever les nombreux défis qui se présentent à nous. Assez de faux-fuyants!

Des diplômés petits commerçants au marché de Volo volo

Moroni, jeudi 12 juin 2008 (No Man’s Land) – Ils sont nombreux, pas moins d’une centaine, mais discrets ; ces jeunes diplômés, venus des différentes îles de l’Union des Comores, qui s’improvisent petits commerçants au marché de Volo Volo. Ils se prénomment Zaïdou, Saïd Ali, Maira, Ali Saïd Aboudou, etc. De la patience, ils n’en ont plus. De la frustration, ils en ont à revendre. Seul ce secteur informel, ce petit commerce, reste le recours de ces laissés-pour-compte. A l’ombre des marchands d’illusions, les vendeurs du désespoir se livrent. Reportage !

Kuni

Au marché de Volo Volo plus de cent petits commerçants sont diplômés. Les uns ont fait leurs études à l’étranger, à Madagascar surtout, les autres, la plus grande partie, sont issus des deux universités du pays, Mvouni et Patsy. Saïd Ali, âgé de 37 ans, a une Maîtrise de Géographie, dispensée par l’Université malgache de Tuléar. Ce père de famille, originaire de M’ramani, au sud de l’île d’Anjouan, est rentré au pays en 2004.

Dans l’espoir d’être recruté par l’île autonome d’Anjouan, il a été bénévole pendant six mois au Lycée de Louara, dans la presqu’île des Nyumakélé. En fait, il a dû tout arrêter parce qu’il ne pouvait plus payer ses frais de transports. A son arrivée à Moroni, en mai 2005, il a d’abord enseigné dans des écoles privées. Comme il était payé au rabais et avait plusieurs mois d’arriérés de salaires, il a fallu qu’il renonce. Encore une fois. Ne pouvant plus attendre une suite de sa demande d’emploi au ministère de l’Education Nationale, il s’est alors décidé à devenir petit commerçant au marché de Volo Volo.

Depuis, grâce au soutien de gros commerçants de la ville, il est là, devant le siège de la société d’eau et d’électricité (Ma-Mwé), en train de vendre des chaussures. « J’ai commencé à faire ce travail depuis l’âge de 20 ans, à Mayotte. Mais à cette époque, pendant mes années de collège et lycée, c’était pour pouvoir m’acheter des cahiers, des stylos et des vêtements. Maintenant, collaborer avec des gros commerçants est devenu ma seule issue. Je vends ici pour subvenir aux besoins de ma petite famille » confie Saïd Ali.

Loutfi, vendeur de vêtements, a lui aussi fait cinq ans à Madagascar- dommage qu’il n’ait pas répondu à nos questions. Parmi les bouchers de Volo Volo, des diplômés, il y en a plein. Ali Saïd Aboudou dit Victor en fait partie. Du village de Bandramadji la Mbadjini, il est titulaire d’une licence en Hôtellerie. Ayant travaillé, après son retour de Madagascar, pendant onze ans à l’Hôtel Galawa Beach jusqu’à sa fermeture en 2001, il a déposé plusieurs dossiers sur le marché du travail. Vainement.

Aujourd’hui, au côté de son ami Youssouf Madi Soilih, titulaire d’un DUT de l’Université des Comores – initiateur du Syndicat des Détaillants de Viande de Volo Volo (SDVV)- il nous a promis : « Je vais faire le plus d’économie possible. Après je vais me lancer dans une grande affaire. » Zaïdou Ben Daoud, 32 ans, originaire de Tsémbehou, qui ne se lasse jamais de traîner sa brouette pleine de tomates, nous a lancé, d’un air moqueur, dès qu’ils nous a vu : « J’ai un BTS en communication. Depuis 2005 que j’ai déposé un dossier à l’ORTC ( Office de la Radio et Télévision des Comores) , je n’ai toujours pas eu de réponse. Pourtant ma mère son rêve a toujours été de me voir devenir fonctionnaire. »
Ce qui est sûr, ces jeunes, que personne n’en parle, qui sombrent dans l’indifférence de l’Etat, ont tous des rêves brisés. Des rêves qui, se transformant en cauchemars, finissent par les rendre tous des desperados, comme tous ces jeunes diplômés dans l’espoir d’une vie meilleure ont péri dans la mer de Mayotte : où les plus chanceux, creusent des fossés ou deviennent taximen au noir.

Assade Moussa a lui un DEA en Physique Nucléaire. Il est rentré au pays depuis 2005. Jamais il n’a pu se trouver un job. Reprenant la phrase de Saïd Ali Bourhane, titulaire d’une licence en Biologie végétale de l’Université de Tananarive, « Toutes ces années de travail pour rien. »


Pendant ce temps que fait l’Etat ?

« L’Etat est pris dans l’engrenage. Il est obligé de scolariser les élèves, de plus en plus jeunes, de plus en plus nombreux. Et quand ils sont scolarisés, il les abandonne » déplore l’écrivain Aboubacar Saïd Salim. Abandonnés, sont sûrement ces jeunes diplômés, d’un pays selon Aboubacar Saïd Salim« on a éduqué depuis plusieurs générations les gens à devenir fonctionnaires ». 57, 4% de la population des Comores a moins de 20 ans, le taux net de scolarisation des 6-11 ans est de 60, 6%, mais le taux de chômage est de 14, 3%. Il est à rappeler ici qu’on dit chômeur toute personne à la recherche d’un emploi, sinon qui a postulé pour un emploi, et aux Comores rare sont les jeunes qui postulent sur le marché du travail ces derniers temps.

Après un tour à la Fonction Publique, un des responsables nous a mis dans la confidence : « Depuis 2006, à l’arrivée du président Sambi, on ne recrute plus à cause d’une masse salariale devenue insupportable. Toutefois, il y a eu une vingtaine de nouveaux recrus – qui n’ont subi aucun concours comme le suggère la loi -depuis le début de son mandat. Et c’est lui-même qui l’a dit lors d’un discours officiel. En tout cas, chaque jour il y a des nominations de gens qui ne sont pas fonctionnaires. D’ailleurs, s’ils l’étaient, ils auront, en plus de leurs salaires, perçu que des indemnités ; au lieu de ces salaires aux chiffres astronomiques. » Les Comores subissent discrètement depuis quelques années un plan d’ajustement structurel. Apparue vers 1980 , l’expression « ajustement structurel » est du FMI ( Fonds Monétaire International) . D’après cet organisme , pour développer un Etat déficitaire , il faut le dégraisser , réduire ses dépenses , privatiser les secteurs productifs , en l’occurrence ( aux Comores) , la société des hydrocarbures , les sociétés des entreprises de manutention maritime , la société des eaux et électricité etc… Toutefois , ce sont les effets à court terme des plans d’ajustement structurel que connaissent les Comores depuis , à savoir la hausse du chômage, inflation , et aggravation de la misère .

Selon toujours l’écrivain Aboubacar Saïd Salim, qui est secrétaire général à l’Assemblée nationale, « comme la filière vanille est morte, l’Etat doit créer une structure d’accueil des étudiants qui viennent d’être formés, encourager la création d’entreprises et d’une Ecole Nationale d’Administration ».

Et en parlant de ces jeunes diplômés « désoeuvrés » de Volo Volo dont « aucun recensement n’a été fait », d’après lui, « l’Etat doit, comme ces jeunes travailleurs se regroupent déjà, se cotisent pour envoyer quelqu’un à l’étranger [Dubai, Des-Es-Salam, etc.], leur construire un central d’achat, pour pouvoir améliorer leurs circuits de distribution par des points de ventes ». En tout cas , la créativité endogène nécessaire pour le développement d’un pays est belle et bien là , on le voit avec ces jeunes qui ont la fureur de vaincre … En fait la créativité endogène , sans relent de paternalisme , veut dire compter sur sa propre force et ses propres capacités pour résoudre ses problèmes . Cela dit ces jeunes n’attendent qu’un coup de main de l’Etat pour aller de l’avant.

En effet, le développement social, peu rentable par rapport au développement économique, mobilise moins les bailleurs de fonds, mais cela ne veut pas dire que les Comores qui ont participé au sommet social de Copenhague en 1995 doivent tout ignorer de ce qui a été convenu par les pays membres de l’ONU : « Les gens d’abord ». Et sans donner du travail à ces 2000 nouveaux jeunes cadres qui arrivent chaque année sur le marché de l’emploi, comment notre pays saura-t-il atteindre les objectifs du millénaire pour le développement (OMD) pour espérer réduire la pauvreté et relancer la croissance économique, à l’horizon 2015.

A mi-chemin de son mandat, le président Ahmed Abdallah Sambi est confronté à un défi majeur, qui fait partie des trois grands chantiers de son programme qu’il s’est engagé de réaliser. Les seuls beaux discours ne suffiront plus à calmer le désarroi légitime de toute une génération qui avait placé en lui tous ses espoirs.

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Interview : « La vraie richesse des Comores ce sont les produits de rente »

Venu pour la première fois aux Comores en 1983 pour repartir en 1987, après avoir travaillé pour la société Bambao à Anjouan et à la Grande-Comore, le responsable sur place de la société Huiles Essentielles Comores (HEC), sise à Domoni sur l’île d’Anjouan, et qui est d’origine française, a accepté de répondre à nos questions. Mais pour des raisons personnelles, notre interlocuteur n’a pas souhaité que son nom soit mentionné ici.

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No Man’s Land : Comment avez-vous découvert les Comores ? Quelles sont les raisons qui ont motivé votre venue dans l’archipel ?

Le Responsable local HEC : Je suis revenu aux Comores en 2007 pour des raisons professionnelles. Un des actionnaires d’Huiles Essentielles Comores cherchait quelqu’un pour construire une distillerie d’ylang. Et comme on était en contact depuis bien longtemps, il a fait appel à moi. Pour dire que je ne suis pas propriétaire d’Huiles Essentielles Comores comme beaucoup le pensent. Je suis juste salarié.
Les actionnaires de HEC ont pris la décision de construire la distillerie dans laquelle je travaille parce qu’il fut un temps, à Anjouan, toutes les huiles d’ylang étaient frelatées. 55% ont été adultérés.
Ce qui fait qu’on est dans la situation actuelle. La fraude avait pris de l’ampleur, surtout, parce qu’il y avait une pénurie d’essence d’ylang. Et du coup, un beau jour, le commerce s’est arrêté. Les clients ont cessé d’acheter l’essence d’ylang venant d’Anjouan.
Donc, comme il n’était pas facile de trouver de l’ylang en collecte, pour satisfaire les clients, relancer le commerce, il avait fallu distiller l’ylang nous-mêmes.

No Man’s Land : De 1983 à 1987 par rapport à aujourd’hui comment se porte le commerce de l’ylang ?

RLHEC : On est dans une période qui est extrêmement difficile. Et avec les hauts et les bas de la crise mondiale, le marché de l’ylang a globalement baissé. Les clients ont réduit leurs commandes.
Pour ce qui est du marché de l’ylang aux Comores, il faut savoir que de 1983 à 2008, il est passé de 150 tonnes par an à 80 tonnes par an. D’où une baisse de 50%. Mayotte, qui était un grand fournisseur, a représenté la moitié de cette baisse. Elle qui produisait 30 à 35 tonnes par an est passée aujourd’hui à 7 tonnes par an. On ne peut pas être département et produire de l’ylang. Economiquement il n’est pas rentable de produire de l’ylang à Mayotte. Malgré les aides, s’il fallait payer les agriculteurs autour du Smig [salaire minimum garanti] ça s’arrêterait tout de suite. Aujourd’hui les exploitants sont obligés de faire travailler des clandestins. A la Grande-comore, les exploitations sont abandonnées. Et la production qui était de 10 tonnes avant est passée aujourd’hui à 2,3 tonnes. Par contre ce n’est pas trop grave pour Anjouan comme pour l’île malgache de Nosy-Be. Puisqu’Anjouan produit 50 tonnes par an.

No Man’s Land : Au jour d’aujourd’hui les producteurs d’ylang se plaignent que les prix ont baissé. Est-ce que cela est lié aux fluctuations des cours mondiaux ?

RLHEC : Il n’y a pas de cours mondial dans le commerce de l’ylang. Ce n’est pas un produit qui a une cotation boursière. C’est un marché de fournisseur à client. C’est une question de qualité. Il y a beaucoup de variétés de qualité d’ylang. Et chaque qualité a son prix. Je ne peux pas donner les prix actuels. Le marché est inactif depuis 6 mois. On ne vent quasiment plus.


No Man’s Land : Les matières semi-finies vous les acheminez où ? Vers quelles entreprises ?

RLHEC : Les meilleures qualités d’huile comme l’extra-sup et l’extra sont destinées à la parfumerie, à titre d’exemple à la préparation de l’eau de toilette. Et nos clients sont en Europe et aux Etats-Unis. Et les basses qualités sont destinées à la fabrication des lessives et des produits bas de gamme en cosmétique.

No Man’s Land : Ne peut-on pas transformer l’ylang comorien sur place ? En faire un produit fini sur place ?

RLHEC : Les Comores resteront un fournisseur d’ylang. On ne peut pas mettre plus de valeur à l’ylang comorien. On n’utilise pas l’ylang pour faire du parfum. Un parfum a une quantité variable d’alcool. Et dans l’essence d’ylang il y a plus de 50 produits différents. Ce n’est pas jouable. Les firmes qui produisent les parfums sont des grosses entreprises internationales.

No Man’s Land : Les petits distillateurs d’ylang déboisent la forêt pour pouvoir faire fonctionner leurs alambics. Y a-t-il une solution qui puisse éviter le déboisement sans que les petits distillateurs soient lésés ?

RLHEC : Il est facile d’accuser les distillateurs. Pourtant il faut qu’ils mangent. Il faut que chacun travaille et gagne de l’argent. On ne peut pas dire qu’il ne faut pas distiller au bois si on n’a rien à proposer. La solution n’est pas technique. Elle est économique. Il faut de l’argent. Aussi est-il que les distillateurs ne sont pas ouverts à l’idée de progrès. Tout ce qui est nouveau pour eux est difficile. Regardez depuis que je suis là, personne n’est jamais venue me questionner sur comment on fait fonctionner une distillerie INOX.
Même si c’est vrai, le Comorien ne vit pas pour demain. Il y a eu un temps, les distillateurs ont gagné beaucoup d’argent. Ils n’ont jamais pensé renouvelé leur alambic.
Le système à pétrole peut fonctionner partout du moins tant qu’il y a de l’électricité. S’il n’y a pas de courant, le distillateur ne peut pas fonctionner. Le système coûte moins cher que le bois. Mais ce n’est pas le paysan tout seul qui peut le faire. Il doit avoir le soutien de l’Etat puisque je sais qu’il y a des fonds internationaux aujourd’hui pour la protection de l’environnement. L’alambic traditionnel installé, prêt à fonctionner coûte 800 000 FC. Le petit paysan ne pourra jamais se le payer. Il est temps que l’Etat comorien pense acheter comme cela a été fait à Mayotte des alambics Inoxydables. A Mayotte, par l’intermédiaire du Conseil Général de l’île, 15 alambics INOX qui permettent de produire l’ylang aux normes européennes ont été financés par le STABEX (Système de stabilisation des exportations [des produits agricoles] financé par l’Union Européenne).

No Man’s Land : Votre métier a-t-il un avenir dans l’archipel des Comores ?

RLHEC : Il y a un avenir pour l’ylang. A condition de ne pas reproduire les bêtises qui ont été faites à Anjouan auparavant. L’ylang a un avenir étant donné que l’ylang est un produit de base de la parfumerie. Et tant qu’il y aura de la parfumerie, on vendra toujours de l’ylang. Dans 50 ans, l’ylang se vendra encore. La nature a protégé les Comores. Il faut savoir que l’ylang c’est les Comores. La meilleure qualité d’ylang, aujourd’hui, c’est Mayotte. Mais avec la départementalisation, il faut mettre une croix. Dans dix ans, c’est sûr il n’y aura plus d’ylang à Mayotte. Quand les gens sont riches ils ne veulent plus cultiver.
Il ne faut pas s’imaginer que le distillateur de la brousse fait de la mauvaise qualité d’ylang. Il faut faire un effort sur la modernité, mais ce n’est pas la peine de faire du luxe. Les paysans ont, durant ces dernières années, planté beaucoup d’ylang. D’ailleurs c’est la raison pour laquelle aujourd’hui on arrive à en produire 50 à 60 tonnes par an. Maintenant il reste à entretenir ce qu’on a planté malgré la crise. Parce que je sais que d’ici peu la crise va passer.
Il est bon à savoir que la vraie richesse des Comores c’est sont les produits de rente. L’argent des « Je viens » est une fausse richesse. Donc, il est temps que l’Etat comorien s’intéresse à l’agriculture.
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L’ylang l’or des îles de la Lune

L’ylang est une plante importée des Philippines au début du siècle dernier pour reboiser les pentes caillouteuses et les padza .Elle appartient à l’espèce cananga odora var macrophylla. Sa fleur aux reflets d’or et de safran, exhalant une senteur douce et capiteuse, est un ingrédient essentiel pour les parfumeurs du monde entier . Du moins son hexane qui est utilisée pour l’extraction de l’essence. La première distillation des fleurs d’ilang remonte vers 1860 à Manille ,aux Philippines , et est l’œuvre du marin Albert Schwenger. Mais la première production commerciale de l’ylang-ylang à grande échelle sera entreprise par les planteurs des possessions françaises de l’océan Indien pour le compte des parfumeurs français. D’abord à la Réunion, puis à Nosy-Be ( Madagascar) et aux Comores .
Les Comores, malgré la mévente sur le marché international, avec 60 tonnes d’essence d’ylang distillées chaque année sur 100 tonnes au niveau mondiale, reste le premier producteur d’ylang du monde.
« Des pays comme l’île Maurice et le Ghana se sont mis récemment à planter de l’ylang. Mais leur ylang n’est pas de bonne qualité comme celui des Comores » nous a confié le responsable sur place de HEC à Domoni . Pour dire que l’ylang comorien est le meilleur du monde. « On cueille deux fois par mois l’ylang. Mais l’important ce sont les qualités d’essence. Parce que qu’il y a plusieurs qualités après fractionnement du produit eu après distillation : Extra S, Extra première, Seconde et Troisième. Donc les acheteurs nous payent selon le poids et le degré de l’huile » nous a dit Nakibou Souf , un jeune paysan âgé de 38 ans , père de 10 enfants et vivant à Limbi .
Deuxième source de devise pour le pays, l’ylang dont son élaboration et sa commercialisation durent toute l’année, reste, comme les autres produits de rente, le moyen de survie de 80% de paysans comoriens. « Nous, on nous paye pour cueillir l’ylang dans les champs. Nous cueillons l’ylang pendant 6 heures de temps, et on nous paye par kilos. Chaque kilo cueilli, on nous donne 75 fc. Honnêtement pour avoir un kilo de fleurs d’ilang, il faut faire au moins 3 heures de cueillette » nous a confié Makiliko de Mromaji , âgée de 60 ans et mère de 2 enfants . Par ailleurs, il faut compter environ 100 kg de fleurs pour faire 2 kg d’essence.
Même si les paysans ne produisent pas l’ylang comme avant, comme nous a confié Issouf Abdallah de la société Bambao Tropikal , la culture de l’ylang reste le moyen de survie de toute une population voire même l’avenir de tout un archipel .
Selon la note de conjoncture de la Banque centrale de mars 2009 , le prix plancher de vente du kg de fleurs est passé de 150 fc en 2007 à 350fc en 2008. L’on a observé une amélioration du prix de vente d’un degré variant de 1280 et 1350 fc en 2008 , contre une fourchette de 900 à 1300 fc l’année précédente.

Des enfants tentés par la drogue/Photo Ibn Bilal

Les Comores, plaque tournante du trafic de drogue ?

L’archipel des Comores, en raison de sa position géostratégique et de ses difficultés socio-économiques et politiques, est devenu une plaque tournante du trafic international de drogue à destination de l’Europe et de l’Océan indien. Puisque les contrôles sont de plus en plus stricts sur les frontières entre l’Amérique du Sud et l’Amérique du Nord et aussi sur les frontières entre l’Afrique du Nord et l’Europe, les cartels sud-américains et libanais par la complicité de Comoriens travaillant dans le commerce, à la Douane, à la Chambre de Commerce, dans la police et dans l’armée, ont fait des Comores un point de transit de drogue, notamment la cocaïne et l’héroïne, vers l’Europe et d’autres îles de l’Océan indien à l’exemple de Mayotte, Maurice et la Réunion. Néanmoins, le bangue, herbe de cannabis, une drogue de mauvaise qualité et à bon marché, est en circulation sur le territoire national où il est cultivé et consommé par de nombreux jeunes en raison du relâchement des mœurs par les parents, de la perte de repères socioculturels due à la rapidité des mutations sociales et économiques et surtout à cause du dénuement et de l’absence d’un Etat en tant que tel dans le pays.

Des enfants tentés par la drogue/Photo Ibn Bilal

Des enfants tentés par la drogue/Photo Ibn Bilal

Wazé a 26 ans et habite à Madjadjou, quartier défavorisé de Moroni. Il raconte : « En 1997, alors âgé de 12 ans, un ami m’a invité à fumer du cannabis avec lui. J’ai répondu à son invite. Et depuis, j’ai continué. A chaque fois que je consomme de l’alcool, je fume forcément de l’herbe de cannabis. Et dieu seul sait combien de fois je consomme d’alcool par semaine. » Al Pachino est âgé de 29 ans, ces propos reflètent une crise de dépersonnalisation puisque parle de mimétisme. « Je suis arrivé à la consommation de drogue en 1988 parce que je voulais devenir rasta. J’avais des dreadlocks. Et je fumais tous les jours. Et comme je n’avais pas de travail, je volais pour pouvoir me payer de l’herbe de cannabis. D’ailleurs, en 1989, j’ai été jugé et incarcéré pour vol. Etant souvent indexé, marginalisé et rejeté par mon entourage, je me suis exilé à Mayotte en 1992. Et c’est là-bas où une petite-amie créole réunionnaise m’a poussé à consommer pour la première fois du shit et aussi de la cocaïne et de l’héroïne par injection intraveineuse. Aujourd’hui, comme j’ai un travail, je ne vole plus pour acheter de la drogue. Toutefois, comme ici la cocaïne et l’héroïne ne sont pas à ma portée, puisque elles coutent les yeux de la tête, je suis obligé de fumer malheureusement de l’herbe de cannabis. La pression communautaire n’est plus comme avant, elle a perdu de sa force, la drogue est devenue quelque chose de banal, du coup je fume au su et au vu de tout le monde. Chaque jour je dépense 3500 fc… j’ai besoin de fumer et boire pour me sentir vivant ».

Franky a la quarantaine. Il est dealer au marché de Volo-Volo. Assis dans le coin des bouchers et des vendeurs de poisson, il fait semblant d’être lui-aussi boucher pour pouvoir se fondre dans la masse, pour pouvoir tromper la vigilance des policiers qui guettent dans les parages. Il nous a confiés « Je ne vends pas de la drogue pour faire fortune. Je risque plutôt ma vie pour survivre. J’ai une famille, une femme et des enfants en bas âge, et je n’ai pas de travail, la drogue est ma seule issue. » « Entre le vol des douaniers, le mensonge des politiques et la drogue, moi j’ai choisi la drogue. Quand on est sans-argent, on a des enfants qui ne mangent pas à leur faim, quand on n’arrive pas à soigner sa progéniture en cas de maladie ou à la scolariser, parfois on est appelé à faire des choses terribles, injustes. Je sais que je corrompe cette jeunesse peu éduquée, sans avenir, qui n’a d’autres choses à faire que se tourner vers la drogue comme passe-temps. Mais devant un cul-de-sac, on fait des pieds et des mains pour se frayer un chemin. C’est ce qu’on appelle l’instinct de survie, qui est propre à l’homme. En vendant de la drogue, je me soulève contre Dieu, qu’il pardonne mon péché, et surtout contre cet Etat qui m’a délaissé. La drogue me permet seulement de survivre, de pallier la misère. D’ailleurs, je vis dans la clandestinité, je suis obligé de me soustraire aux yeux des policiers, ma famille m’a tourné le dos, elle a honte de moi. Mais je ne peux arrêter ce travail bien que risqué, sinon ma petite famille et moi mourrons de faim » nous a appris Z, âgé de 36 ans.

« Les stupéfiants forcent même les portes de l’hôpital. Je vais vous raconter l’anecdote de Dany, un jeune de 14 ans qui a été hospitalisé à l’hôpital de Hombo pour greffe de peau sur brûlure des 2 membres inférieurs. A 14 ans, il fume du chanvre indien comme une locomotive. Etant dépendant, l’hospitalisation a sûrement été pour lui une sorte de séquestration, de sevrage. Etant en manque, Dany a activé son réseau depuis sa chambre d’hôpital. Sitôt une flopée d’enfants et de galopins, les amis de Dany, pénètre à l’hôpital, et glisse des tiges fortement roulées par les fenêtres. Dans tous ses états, il s’en prend aux infirmiers, provoque un remue-ménage dans les couloirs de l’hôpital, s’autoflagelle en arrachant les greffons de sa peau que lui avait faits un chirurgien venu de Belgique. La scène se répète tous les jours. L’hôpital a identifié la flopée de jeunes fournisseurs de Dany, et a porté plainte, mais l’affaire a été tout de suite classée » nous a témoigné Docteur Anssoufouddine Mohamed, cardiologue à l’hôpital de Hombo.

Jeannine est née au début des années 70. A 25 ans, alors mère de 7 enfants, elle a été dealer jusqu’à son arrestation. «  A l’époque, j’avais un voisin qui était dans le marché de la drogue. Je voyais les gens, des petits dealers, affluaient chez lui, et ressortir avec le sourire. Certains laissaient même entendre que le commerce de la drogue est vraiment juteux. Du coup, comme j’étais dans le besoin, je n’arrivais même pas à acheter du lait pour mon bébé de 3 mois, j’ai été tenté par la vente de drogue. Mais un mois après, j’ai été arrêté après avoir comparu devant la justice. En tout cas, je peux vous assurer que ce n’est pas un marché juteux du tout, du moins pour nous les petits».

Les gros bonnets restent impunis

En effet, les petits dealers ne sont que des victimes du système, ils sont l’arbre qui cache la forêt. Et la drogue de mauvaises qualité et à bon marché qu’ils vendent à savoir l’herbe de cannabis « ou la drogue des pauvres », si on peut reprendre le terme d’un rapport de la BRIMAD, ne sert qu’à brouiller les pistes, ou sinon qu’à camoufler la réalité. On inquiète le petit dealer pour faire croire à travers les médias qu’on lutte contre les narcotrafiquants, pendant que secrètement les gros bonnets s’enrichissent sur le trafic d’héroïne et de cocaïne. Ils sont souvent autorités de l’Etat, armateurs, transitaires, douaniers, hommes d’affaires, policiers, militaires, etc. D’ailleurs, un douanier s’est enrichi ces dernières années grâce au trafic, et est même devenu un homme influent du pays. Il corrompt les jeunes grâce au pactole. Il fait venir la drogue d’Afrique australe dans des conteneurs sous scellés, pour envoyer par la suite la marchandise vers l’Europe. En 1998, la BRIMAD (Brigade Mixte Anti-Drogue) dont la Coopération Française, à travers le service de Coopération Technique Internationale de Police [le S.C.T.I.P.] a contribué à sa mise en place en 1995, avait interpelé des militaires, des douaniers, et des agents de la Chambre de Commerce, impliqués dans une affaire de drogue. Ces derniers avaient tous été libérés pour manque de charges suffisantes.

« Le problème qui se pose c’est l’efficacité des sanctions. Nous au tribunal nous jugeons les suspects et quand ils sont coupables, nous les transférons à la maison d’arrêt. Et c’est là où beaucoup demandent une liberté provisoire pour se retrouver au-dehors. Toutefois, le marché de la drogue, étant juteux, a toujours été en expansion dans notre pays. Maintenant il est temps que l’Etat, la douane et la justice travaillent main dans la main afin de lutter efficacement contre le narcotrafic. La douane doit renforcer la surveillance sur les frontières, la justice doit juger d’une manière impartiale les coupables, et l’Etat doit aller au bout des sanctions. Et pour l’instant ce n’est pas le cas » nous a appris Youssouf Ali Djaé, 1er substitut du Procureur.

« Des Libanais, il y a quelques années, avaient fait venir de la drogue aux Comores depuis leur pays via le Zaïre. La drogue était destinée au marché français. Les trafiquants ont été expulsés manu militari des Comores » a-t-on appris de source militaire. A défaut d’informations suffisantes, nous n’avons pas pu remonter les réseaux sud-américains, toutefois nous savons que leurs marchandises transitent par des pays lusophones d’Afrique pour arriver aux Comores. Depuis 1995, pas moins de 9 tonnes ont été saisies sur le territoire national. Les saisies de cocaïnes sont fréquentes à Mayotte. Récemment deux cas d’overdose par injections intraveineuses ont nécessité une hospitalisation à l’hôpital El-Maarouf. En 2010 une ressortissante comorienne a été arrêtée dans un aéroport de l’île Maurice avec 600 grammes d’héroïne. En 2011, une jeune fille de 18 ans connue sous le nom de Roukia originaire de Mayotte est décédée à la suite d’une consommation d’héroïne qui provenait des Comores indépendantes.

Dans un rapport de la BRIMAD de Moroni de cette année 2011 lit-on : « D’une manière générale, l’entrée des drogues de toutes sortes étaient constatée, pour preuve le GIR [Groupe d’Intervention Régional, initié par M. Nicolas Sarkozy, alors ministre français de l’Intérieur pour lutter contre tout ce qui est économie souterraine] de la Réunion a témoigné dans un rapport du shite en provenance de Dar Es Salam [via les Comores] […] Il serait souhaitable de donner les moyens nécessaires à la BRIMAD pour mettre des garde-fous en vue d’endiguer ce trafic aux Comores, pays qui sert aussi de transit de drogue vers Mayotte et la Métropole. »

Comme au temps des mercenaires avec le trafic d’armes à feu, les Comores sont devenues un oasis de blanchiment d’argent sale, une plaque tournante du trafic international de drogue et de bois précieux. L’île d’Anjouan est surtout le point de transit idéal des trafiquants de tout bord, puisque depuis 1997, date à laquelle a été amorcée la crise séparatiste, l’île est devenue incontrôlée et incontrôlable.

Le laxisme des autorités de l’Etat

« La position géographique et le fond culturel swahili, arabe et européen de l’archipel font des Comores un lien, sinon un nœud entre l’Afrique continental et l’Océan indien. N’importe qui peut passer dans l’archipel sans se faire remarquer. Aussi est-il que le laxisme qui sévit dans l’Etat, le manque de contrôle au niveau des douanes, et le fait que la corruption est généralisée, il est facile de s’assurer des complicités. Quand même les quelques mouvements d’avion devraient facilement être contrôlés, du moins à l’arrivée. Les Comores ne sont pas tout de même une plate-forme touristique ? D’ailleurs, ce n’est un secret pour personne, le trafic maritime est tout à fait incontrôlé. Etant donné que le marché comorien n’est pas solvable, la drogue est envoyée vers Mayotte et ailleurs où l’écoulement est rentable » s’étonne M. Saïd Abdallah Mchangama, Président de la Fédération Comorienne des Consommateurs.

Aboubacar Ahmed Mzé, officier de police à la BRIMAD, nous apprend : « 90% de drogue importée saisie localement et aux frontières provient de Madagascar contre 10% de la Tanzanie. La production locale est vraiment moindre. La drogue une fois dans le pays circule entre les îles par le biais de vedettes rapides . Souvent elle est enfouie dans des produits vivriers quand elle n’est pas débarquée sur les côtes de nos îles. Et une fois dans le port de Moroni, elle passe inaperçue dans la mesure où les colis en provenance d’Anjouan et Mohéli ne font pas l’objet d’un contrôle systématique. Notre problème c’est que nous n’avons pas de moyens de locomotion, de détection et d’identification modernes nous permettant de faire face au fléau de la drogue. » Même son de cloche du côté de la Brigade de surveillance du port de Moroni. « Nous n’avons pas beaucoup de moyens pour contrôler le trafic des navires. Faute de moyens pour acheter les renseignements, du matériel d’identification et des chiens détectives pour détecter les stupéfiants, nous sommes obligés de faire avec nos petits moyens » se plaint le chef de brigade Djalim Ben Mohamed.

« Jusqu’en 2002, la BRIMAD a fait ses preuves. Ce n’est qu’entre 2005 et 2007 que les choses ont commencé à se détériorer. Les efforts entrepris ont été délaissés, ce qui a contribué à décourager tous les partenaires, jusqu’à la dispersion des éléments ayant servi à la cause de la lutte de narcotrafic au sein de la BRIMAD » s’attriste Elhad Abdérémane, secrétaire général de l’Association Comorienne de Prévention contre la Drogue.

Un citoyen est avant tout une personne qui, dans un pays, jouit des droits civils et politiques en particulier. Et parmi ces droits civils et politiques, il y a le droit à la vie et le droit à la santé. Et selon l’OMS, la santé est à la fois un bien-être physique, mental et social. Alors comment peut-on laisser ces 56% de jeunes de moins de 20 ans qui composent la population de ce pays, se noyer dans une marre de substances nocives et illicites. Dans quatre secteurs où nous avons été 2 jeunes sur 6 consomment de la drogue, 1 jeune sur 6 en vend, c’est un fait réel. Fait favorisé par l’absence d’un Etat en tant que tel et du fait que les parents et les maîtres du Coran se sont détournés de leur mission d’éducateurs. Peu éduqués, moins instruits, les jeunes comoriens ont un surmoi tellement fragile ; n’ayant pas de personnalité, ils sont, du coup, influençables. Et les narcotrafiquants en profitent pour faire du pays à la fois un fumoir et un bordel à ciel ouvert.