Patrice Cronier / Photo ElPadre

« Il est urgent de conserver la musique traditionnelle comorienne »

Patrice Cronier est formateur à l’Institut de Formation des Maîtres de Dembéni, à Mayotte. Il mène des recherches sur les instruments de musique traditionnels des îles Comores, notamment le gabusi, le dzendzé et le ngoma. Dans un entretien qu’il nous a accordé, il fait part des découvertes et des rencontres qu’il a faites dans l’archipel. Interview !

Patrice Cronier / Photo ElPadre

Patrice Cronier / Photo ElPadre

No Man’s Land : Qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser aux instruments de musique comoriens ?

Patrice Cronier : Je suis arrivé à Mayotte en 2008 pour travailler à l’Institut de Formation des Maîtres de Dembéni. Je devais y former les futurs instituteurs de Mayotte dans le domaine de l’éducation musicale. La musique à l’école, ce n’est pas uniquement Mozart ou Beethoven. Il faut au contraire partir de ce que les élèves connaissent bien et les amener peu à peu à découvrir et à savoir apprécier d’autres univers sonores. Par conséquent, je devais tenir compte de la culture musicale de mes stagiaires et des jeunes élèves dont ils auraient la charge à la fin de leur formation. Or, cette culture musicale, je ne la connaissais pas du tout. Il m’a donc fallu me documenter très sérieusement sur cette musique mahoraise qui est une des branches de la musique comorienne.

J’ai donc entrepris une longue enquête qui est loin d’être achevée. J’ai commencé à filmer toutes les manifestations musicales dont j’étais témoin : concerts, cérémonies, festivités… Je présentais ensuite ces petits films aux stagiaires de l’IFM, ce qui donnait lieu à des échanges très fructueux. Ils m’apportaient des éléments du contexte social, rituel ou historique que j’ignorais, tandis que de mon côté, je leur présentais un regard extérieur, plus spécifiquement musicologique, en leur fournissant les termes techniques qui leur manquaient.

Ceci, c’est l’aspect professionnel. Mais il y a aussi l’aspect humain, plus immédiat qui veut que j’aime la musique, les gens qui en jouent et les instruments qu’ils utilisent. La première fois que j’ai entendu des mbiwi en descendant de l’avion à l’aéroport de Pamandzi, je suis tombé sous le charme de ces petits bouts de bambous. Ensuite, j’ai découvert le gabusi , le dzendzé et de nombreux autres instruments très peu connus en dehors des Comores.

No Man’s Land : D’où viennent ces instruments ? Connaissez-vous des instruments similaires en Afrique ou ailleurs ?

Patrice Cronier : Les instruments comoriens sont les témoins de la grande diversité des peuples qui au cours des siècles ont élaboré dans l’archipel une culture originale. J’aimerais en donner trois exemples caractéristiques :

Le plus lointain ancêtre du dzendzé est une cithare tubulaire sur bambou qui vient d’Indonésie où elle est encore utilisée de nos jours. Cette cithare s’est perfectionnée à Madagascar sous le nom de valiha. Puis, toujours à Madagascar, des musiciens se sont mis à fabriquer des valiha, non plus sur des bambous, mais sur des caisses en bois. De petites cithares sur caisse étaient utilisées par des pêcheurs malgaches pour se concilier certains esprits marins. Ce sont ces instruments qui sont connus sous le nom de dzendzé aux Comores.

L’exemple le plus célèbre et le plus vivant d’instruments d’origine bantu est la famille des ngoma qui sont des tambours à deux membranes utilisés sous ce nom dans toute l’Afrique de l’Est.

Enfin le gabusi est le lointain cousin du qanbus yéménite qui s’est diffusé dans l’Océan Indien, le long de la côte africaine, jusqu’aux Comores et à Madagascar, mais aussi jusqu’en Indonésie et en Malaisie.


No Man’s Land : Pouvez-vous nous parler des rencontres musicales que vous avez faites dans l’archipel ?

Patrice Cronier : D’une façon générale, toutes les personnes que j’ai interrogées au sujet de la musique comorienne et de ses instruments m’ont toujours répondu avec beaucoup de bienveillance. Parmi ces nombreux informateurs, je ne citerai que ceux que je consulte le plus souvent. À Mayotte, ce sont principalement Colo Hassani de Chiconi, connu également sous le nom de Zama Colo, ainsi que Soundi de Chirongui. Tous deux sont des fundi qui fabriquent des instruments remarquables. On trouve également des musiciens plus proche de la world music mais qui ont gardé un bon contact avec les instruments et les styles traditionnels. Je pense notamment à Lathéral et à sa passion pour le gabusi ou à Diho qui continue à faire vivre le dzendzé la shitsuva.

À Anjouan, j’ai rencontré dans la médina de Mutsamudu un flûtiste nommé Moulé. Malheureusement, la flûte firimbi dont il joue en virtuose modeste a fini par disparaître de Mayotte du fait des très grandes difficultés que connaissent les Anjouanais qui veulent résider à Mayotte.

Un autre Anjouanais m’a beaucoup impressionné, c’est Saïd Abassi, dit Chirondro, un ancien pilier du groupe Gaboussi des îles de Domoni. Ce monsieur porte en lui une mémoire musicale d’une valeur exceptionnelle et pourtant, après une riche carrière musicale, il vit de la pêche, très simplement et dans un anonymat paisible.

Dans un autre registre, j’ai rencontré à Mamoudzou, Mwényé Mmadi, un musicien de Ngazidja qui était de passage pour un concert. Il joue du dzendzé et chante dans un style très personnel. Nous nous étions trouvés chez des amis et avions passé plusieurs soirées à jouer ensemble. C’est pour moi un véritable bonheur de jouer avec lui. C’est d’ailleurs pour lui rendre visite que je suis venu à Moroni où, grâce à lui, j’ai pu rencontrer et filmer dans de bonnes conditions Soubi, le célèbre joueur de dzendzé de Mohéli. Comme Saïd Abassi, Soubi est lui aussi un des derniers gardiens d’un patrimoine très fragile.

No Man’s Land : Justement, ce patrimoine, comment peut-on le préserver ?

Patrice Cronier : C’est une question qui présente plusieurs aspects très compliqués et à laquelle on ne peut pas répondre en quelques mots. Par exemple, il est très difficile de maintenir vivante une tradition en train de se perdre et qui semble ne plus correspondre au goût de l’époque. La meilleure politique culturelle ne pourrait rien changer au fait qu’il est normal que les musiques et les instruments évoluent. Il est cependant tout à fait souhaitable que le capital culturel soit préservé en dépit des effets de mode et des changements du goût. C’est une question d’identité culturelle, et cette identité a nécessairement un arrière-plan historique. Un comorien du XXIe siècle peut très bien préférer le rap au toirab et le synthétiseur au gabusi, mais ce serait pour lui une perte si voyant ou entendant un gabusi il ne ressentait pas, faute d’un minimum de connaissances, cette émotion particulière qu’un être humain éprouve devant un symbole fort de sa culture, même si ce symbole est éventuellement ancien. On voit qu’il y a là un travail pédagogique à fournir et une réflexion à développer sur l’identité culturelle.

Cependant, d’un point de vue matériel, la préservation de ces symboles n’est pas si compliquée que cela, mais c’est une tâche urgente car la musique traditionnelle n’est pas écrite. Si elle n’est plus pratiquée régulièrement, elle disparaît avec les derniers interprètes qui savent la jouer et ce sont alors des pans entiers de la mémoire d’un peuple qui s’effondrent. C’est pourquoi il est important de conserver et de rendre facilement accessibles des enregistrements audio et vidéo des derniers musiciens qui connaissent encore le répertoire qui a ému les générations précédentes, les a modelées et a contribué à leur donner leur identité propre.

Lors de mon voyage à Moroni, j’ai eu le plaisir de voir qu’un travail de ce genre était engagé au CNDRS dans le cadre d’un projet de numérisation et de conservation des archives audio-visuelles. J’espère que le futur musée de Mayotte, actuellement en projet, contribuera également à conserver les éléments de ce patrimoine immatériel commun à tout l’archipel.

Pour amples informations, prière de consulter les sites internet :

http://www.instruments-mahorais.site90.net
http://gaboussi.blogspot.com