Nassurdine Haïdari, élu français d'origine comorienne

« La délinquance des jeunes comoriens est une réalité de plus en plus prégnante à Marseille » rencontre avec Nassurdine Haïdari

Né en 1978 à Marseille, Nassurdine Haïdari, de parents originaires des Comores, est adjoint au maire du 1er secteur de la cité phocéenne, en charge de la vie associative, des sports et de la jeunesse. Après une maîtrise de littérature et langue arabe, il intègre l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, où il est admis en thèse doctorale après avoir obtenu un DESS et un Master II recherche. Sa thèse est consacrée aux pratiques de l’Islam en France. Interview.

Nassurdine Haïdari, adjoint au maire du 1er secteur de Marseille

Nassurdine Haïdari, adjoint au maire du 1er secteur de Marseille

No man’s land : Peut-on vraiment parler de diaspora comorienne en France ?

Il faut une conscience « diasporique » pour faire diaspora. Or, chez les Comoriens il n’y a pas cette conscience et cette unité de corps. Quoique ce qui est intéressant, c’est qu’il y a une logique d’aide aux Comores. Cette aide financière n’a pourtant pas d’ancrage économique. Car cette aide financière est très localisée. Elle commence et s’arrête au périmètre de la famille. Cette diaspora n’est donc pas arrivée à créer des structures d’aides globales, qui sortiraient du cadre villageois. Par exemple il n’y a pas de grande structure comorienne à Marseille ou en France qui aide les Comores sans prendre en compte les logiques villageoises. C’est-à-dire aider les plus pauvres, ceux qui en ont le plus besoin. Donc, il n’y a pas d’unité d’action et de vision. Cependant, il y a ici plus qu’ailleurs deux dénominateurs communs qui sont l’ « origine » et l’« expérience commune ».

No man’s land : Qu’entendez-vous par expérience commune ?

L’expérience commune est un parcours d’intégration et d’insertion sociale qui pour la communauté comorienne a d’importantes similitudes. En France cette expérience commune repose sur une grande précarité de la communauté comorienne. Sur une incapacité à travailler avec les administrations locales et les institutions nationales. Et sur un repli communautaire qui s’accompagne par une certaine violence notamment des plus jeunes qui, exposés à la souffrance et au manque de moyen dû à une aide outrancière des parents vers les Comores, se réfugient malheureusement dans la délinquance. Je condamne tout en essayant de comprendre.

No man’s land : Donc ce qui est dit dans les médias au sujet des Comoriens comme étant la cause de la plus grande partie de la délinquance à Marseille est vrai ?

Non. Cependant la délinquance des jeunes comoriens est une réalité de plus en plus prégnante à Marseille. Cette triste réalité a des racines économiques et sociales, elle est la résultante d’un déséquilibre financier entre une aide vers les Comores qui palie aux défaillances d’un Etat qui n’assume pas ses responsabilité et qui n’a jamais su gérer son indépendance. Telle est la réalité. L’Etat comorien tue aux Comores comme il tue aussi en France. Les propos que je tiens sont durs, ce sont des accusations lourdes mais c’est la réalité. Tuer quelqu’un ce n’est pas l’éliminer physiquement, c’est en premier lieu l’éliminer socialement. Et quand vous avez un Etat qui ne fait pas ce qu’un Etat devrait faire, et, que vous avez parallèlement des personnes qui se substituent à cet Etat, qui vont lever des sommes importantes vers les Comores ; c’est l’éducation de leurs propres enfants qui est mise en péril.
Ces sommes ponctionnées directement du foyer créent de la frustration, de la révolte, de la délinquance, voire même un rejet de la communauté comorienne.


No man’s land : C’est-à-dire ?

Ces enfants-là rejettent même la culture comorienne parce qu’ils pensent qu’elle ne repose que sur un rapport mercantile. Ces enfants ne sont pas dans le rejet de la culture française parce qu’ils sont profondément Français. Ils sont en révolte contre le système dans lequel la France les a mis. Ils sont en révolte contre cette réalité française qui est discriminante à leur égard et qui ne leur donne pas les mêmes possibilités d’accès au travail, d’accès à l’éducation, d’accès à la culture. Mais la révolte ne veut pas dire le rejet. Par contre ces jeunes-là sont en rejet de la culture comorienne, ou de ce qu’ils pensent être la culture comorienne. C’est-à-dire que ces jeunes-là ne comprennent pas comment une communauté n’arrive pas à se structurer, comment aujourd’hui l’entre soi ne fonctionne pas. Enfin, comment expliquer à ces jeunes qu’une partie non négligeable de la communauté ne pense qu’à construire un pays dans lequel ils ne vivent pas, tout en délaissant complètement la vie dans laquelle ils sont. Ces jeunes ont des besoins et souvent les familles ont d’autres préoccupations. On ne peut pas vivre ici comme si on n’était pas là. Je pense que cette appartenance à la communauté comorienne devient problématique pour une partie des plus jeunes d’entre nous.

No man’s land : Corrigez-moi si je me trompe mais à Marseille qui dit Comorien dit Grand-comorien. Les autres compatriotes sont désignés par le qualificatif Anjouanais, Mohélien, Mahorais ou tout simplement m’masiwa (insulaire).

C’est vrai, en France comme aux Comores il n’y a pas d’unité comorienne. C’est une chose que notre génération devra construire. Nous devons construire l’unité nationale. C’est quelque chose que nous ne connaissons pas. Le sentiment d’appartenance ne dépasse pas pour certains le village. Par exemple à Marseille nous devons avoir des relations plus qu’intimes avec nos frères Anjouanais, nos frères Mohéliens et nos frères Mahorais. Et cela implique un défi culturel et linguistique. En effet, nous avons une belle langue commune mais qui connait des variantes que nous devons respecter et apprendre pour créer cette unité linguistique. Je pense que la France est un terrain extraordinaire pour apprendre des Anjouanais, des Mohéliens, des Mahorais, et des gens de Ngazidja. Mais pour créer cette culture comorienne que nous appelons tous de nos vœux, il faut un effort collectif. Et cet effort collectif n’est pas présent. Il ne se prononce pas. Peut-être acculée par nos problèmes du quotidien, la communauté comorienne ne peut se projeter. Cette absence de projection est accentuée par des conditions de vie extrêmement difficile dans les quartiers sensibles de Marseille et notamment dans les quartiers nord de la ville. Des quartiers qui sont ravagés par le trafic de drogue, par le chômage de masse, par l’insécurité, par la violence et par tous les maux. Donc nous avons cette expérience-là, cette expérience de l’immigration, de l’insertion, de l’intégration, qui est une expérience traumatologique.

Néanmoins, c’est bien d’avoir parlé de cela. Parce que moi je viens de Ngazidja. Je pense qu’en raison du repli communautaire à dimension villageoise, certain ne voit pas plus loin que le bout de leur nez. Il faut que nous puissions d’une manière collective insérer tous les Comoriens dans un projet commun. Parce que lorsque vous êtes à Marseille, que vous êtes de Mayotte, d’Anjouan, de Mohéli, ou de Ngazidja, vous êtes Comorien. De plus, nos familles respectives ont des liens historiques avec les Anjouanais, les Mahorais, et les Mohéliens. Donc vous voyez qu’il y a un brassage naturel et historique. Maintenant il faut que nous puissions fortifier ces liens en donnant une consistance socio-pratique tout en inventant les Comores de demain.

No man’s land : Cela veut dire ?

Cela veut dire que ce sentiment d’appartenance à une communauté existe. Je l’ai rencontré à plusieurs reprises où la communauté dans son ensemble a été éprouvée, par exemple lors du meurtre d’Ibrahim Ali, ou lors du crash du vol Yemenia. Toutes les barrières que nous avons citées se sont envolées. Il n’y avait que des Comoriens. Une seule communauté. Tous unis face à l’adversité. Mais cette même union que l’on peut voir dans ces moments de peine, de drame, on ne la rencontre pas toujours dans les moments où il faut construire ensemble. On ne la rencontre que dans l’épreuve. Et je pense qu’il faudrait rencontrer cette énergie-là lorsqu’on est appelé à construire quelque chose ensemble. Mais il faut un cap. Maintenant je pense qu’au sein de cette communauté il va falloir voir apparaître des leaders d’opinion. Des gens qui poussent, qui parlent, qui dénoncent, qui pointent les véritables problèmes de la communauté et qui trouvent les solutions appropriées.

No man’s land : Mais des leaders ont toujours existé au sein de la communauté comorienne ?

Oui, mais des leaders de tables ! Pour moi ces gens-là ne sont pas des leaders d’opinion, ce sont plutôt des « conteurs ». Ceux qui ont cette mémoire collective, qui ont cette prestance, qui ont ce langage pour faire passer quelque chose, mais il n’y pas de message politique. Nous sommes (si vous voulez) dans une crise politique qui ne dit pas son nom, car il n’y a pas de vision. Il n’y a pas de perspective d’avenir. Quand on regarde les autres communautés à Marseille ils ont une perspective. Ils ont des écoles de formations dans lesquels les plus jeunes sont suivis scolairement. Aujourd’hui, nous ce que nous faisons, c’est reproduire le système des shioni (école coranique) que nous avons aux Comores, sans y apporter une once de modernité, sans y apporter une once d’adaptabilité.

Aujourd’hui nous devons, nous nouvelle génération, être au rendez-vous de tous les défis que nous pose la vie en France. Il faut des gens qui feront référence, qui donneront à la jeunesse l’envie de progresser. Mais de grâce évitez de nous parler de ces notables comme seule remède aux maux de la communauté ! Ou de cette notabilité à acquérir pour devenir un homme ou une femme au sein de la communauté. Pensez-vous qu’il suffise de faire le anda (Grand mariage) pour être et devenir respectable ? Moi ce n’est pas de cette façon-là que je vois les choses. Pour moi un leader d’opinion, c’est quelqu’un qui, par sa droiture, son humanité, son parcours de vie, professionnel, universitaire, son exemplarité dans la société, son engagement social, donne envie de réussir. La société qui est la nôtre est une société qui se base sur le travail, le mérite, la méritocratie, l’effort, mais pas sur un simple anda qui ouvre souvent les portes de la respectabilité à des personnes qui en sont très éloignées.

Nassurdine Haïdari, élu français d'origine comorienne

Nassurdine Haïdari, élu français d’origine comorienne

No man’s land : On a l’impression que deux habitus, sinon deux visions du monde, s’affrontent au sein de la communauté comorienne à Marseille. D’un côté, il y aurait les ainés qui vivent avec des mécanismes villageois, sinon holiste et fataliste, et d’un autre des cadets animés par des mécanismes individualiste et cartésien dont seule la société capitaliste connait le secret.

Je me suis construit dans un autre monde que celui de mon père. Et, ceux qui naissent ici ne peuvent pas prendre une culture qui n’est pas adaptée à leur environnement. Aujourd’hui, la communauté comorienne c’est quoi ? Vous avez 30, 40% de gens qui sont arrivés du pays, nos parents, mais les 60, 70% c’est nous. Il y a un partage des responsabilités. Les vieux ne sont pas les seuls responsables de notre situation. Qu’est-ce qu’elle fait cette génération de jeunes nés ici? Elle est où cette génération qui doit aujourd’hui porter quelque chose ? Porter un avenir ? Porter un message ? Porter une vision ? Si on n’y arrive pas, ce sera très dur pour nous. On s’éteindra. J’ai peur que cette communauté en mal d’organisation disparaisse culturellement.

Vous savez, je ne partage pas trop la thèse de l’habitus. Parce que l’habitus ce sont des stratégies que l’on met en place .Et chacun a sa stratégie. Je pense en parlant du modèle comorien que c’est une stratégie d’organisation sociale que les gens ont mise en place pour palier à certains défis sociétaux. Cette organisation sociale qui peut-être a raison d’exister aux Comores n’a pas de raison d’exister en France. Nous devons faire autre.

No man’s land : Quelles solutions préconisez-vous pour remédier au problème ?

Etant donné que le mal est bicéphale, il faut agir sur les deux sources du mal. Toute intégration de la communauté comorienne pleine et entière passera par une amélioration de la situation politique aux Comores. J’en suis persuadé. Tant qu’il y aura une perfusion économique, il y aura une dépendance…… Je pense qu’on doit arrêter la perfusion financièrement. Nous devons demander aux Comoriens qui vivent aux Comores de prendre leur responsabilité, de se révolter contre le simulacre d’Etat, ce grand n’importe quoi où personne ne gère rien, où tout est géré n’importe comment, où il n’y a pas de responsable. C’est une partie du problème. Et tant que ce problème ne sera pas géré les Comoriens auront des difficultés.

Bien que je pense que dans un temps le problème sera différent parce que ceux qui sont nés ici n’entretiennent pas une relation financière avec le pays comme nos parents. Car la nouvelle relation des jeunes comoriens avec le pays d’origine a changé et petit à petit le volume d’argent qui part vers les Comores va s’étioler. Et là va se poser la question de la responsabilité comorienne des Comoriens vivant aux Comores. Cela est une question que nous ne pourrons pas éluder.

La deuxième question va être celle de la participation de cette communauté à la vie locale. Tant que les Comoriens n’auront pas compris qu’il faut se structurer, qu’il faut être ensemble pour peser, ils seront la cinquième roue du carrosse. Il faut se rassembler. Il faut peser politiquement. Il faut qu’on puisse exister politiquement. Qu’on puisse s’organiser financièrement. Il faut faire des choses, mettre en place des actions. On est dans le combat permanent dans ce pays. Rien n’est acquis. Pour améliorer la situation des Comoriens, tout doit passer par une amélioration économique, par une amélioration de l’insertion sociale, une insertion dans les milieux du pouvoir, tout cela doit faire partie de cette stratégie commune.

No man’s land: Faire diaspora?

Oui, il faut créer cette communauté de vision, de destin. Cette communauté qui transcendera les différences et qui ira vers quelque chose qui ressemblera à quelque chose. La communauté comorienne à Marseille ne ressemble à rien. Moi je crois en la vertu de la rupture. Je crois que pour avancer des fois il faut briser les chaînes, qu’il n’y ait pas de demi-chaînes. Toute tradition n’est qu’une façon de penser le réel à un moment donné. Ce qui était bon il y a 200 ans pour la population comorienne ne peut pas être bon aujourd’hui, et ne sera pas bon dans 200 ans. L’adaptabilité est le mot clef. Sans trahir. Sans renier.

Qui faisait le anda à l’époque de mon grand-père ? A l’époque, le système correspondait au niveau de vie des gens. Les gens faisaient le anda en fonction des moyens qu’ils avaient. Le système que nous défendons aujourd’hui n’est pas approprié à la population. Le système moderne contredit la tradition. Le système n’est pas adapté aux réalités sociales et économiques du pays. C’est un système qui est devenu un poison pour ceux qui le défendent. Je suis donc pour la rupture. Il faut que la communauté comorienne vive dans son temps .Certes il faut s’inspirer du passé pour voir ce que fut l’intelligence, l’ingéniosité de nos ancêtres d’avoir pensé leur société. Le anda n’est pas qu’un mariage, c’est un système social assez intéressant. C’est un système qui hiérarchise et organise tous les paliers de la vie. C’est quelque chose de beau à voir. Mais sincèrement ce système n’est plus adaptable aujourd’hui à la société que nous connaissons.

No man’s land : Mais le anda est considéré comme le pilier majeur de la solidarité comorienne ?

Ce mariage n’est qu’une opération d’autopromotion orgueilleuse. Une mise en scène. L’acte n’est pas désintéressé. Nous n’avons pas trouvé les chemins qui nous réconcilient avec la solidarité alors que nous sommes d’une société basée sur l’entraide. Il faut inventer des nouvelles formes de solidarité voire un autre mariage qui correspondrait aux codes comoriens, dans la pure tradition des Comores, et qui permettrait ou à l’ensemble ou à une petite minorité de gens solvables comme c’était le cas avant, de faire perdurer la tradition.


No man’s land : Mais à Marseille ce sont ceux qui sont nés ici qui font le anda ?

Oui c’est vrai. J’ai fait le « anda marseillais » avec beaucoup d’argent.

No man’s land : Alors pourquoi l’avez-vous fait ?

J’aime ma femme et pour me marier avec elle j’aurais dépensé des cents et des milles. Lorsque vous voyez des mariages dans d’autres communautés, vous êtes dans le même rapport de prix. Ce n’est pas le rapport de prix qui me gêne. C’est cette concurrence frénétique, c’est-à-dire « Si toi tu le fais, moi je dois faire plus que toi ». Et c’est cela qui est malsain. Ce qui est malsain c’est aussi l’hypocrisie dans certains mariages. Quand vous voyez des familles aller marier leur fille à un homme aux Comores tout en sachant que le petit copain est en France et que la mariée reviendra vivre avec lui, c’est de la prostitution légalisée. On est vraiment dans la loi du plus pervers avec la bénédiction des parents et de ces imams aveugles de toute déontologie.

No man’s land : Le 14 mars 2012, lors de la campagne présidentielle, François Hollande a tenu un meeting au Dôme de Marseille. On a vu que des Comoriens étaient au premier rang de la scène. Sincèrement le vote comorien dont parlent souvent les médias existe vraiment ?

Les Comoriens sont passionnés de politique. Ils font de la politique sans s’impliquer activement dans la vie de la cité. Le vote comorien existe, mais il ne correspond pas aux aspirations et aux attentes de la communauté Comorienne. Les Comoriens font plutôt de l’affichage politique.

No man’s land : Voyez-vous une lueur d’espoir?

Oh que oui ! En une génération la communauté comorienne a fait un pas de géant. En une génération des docteurs, des avocats, des dentistes, des ingénieurs, des ratissant de qualités, bref une pénétration sociale intéressante et le phénomène va s’amplifier. Je vois aussi une combativité émerger, une volonté de sortir des injustices sociales et une profonde attente de connaitre les richesses de la culture comorienne.

Antoissi Said Allaoui, lors de la réunion annuelle de samedi 9 février

ACUM une association de Mohéliens en diaspora

Maintenir une solidarité dans la dispersion. Adoucir l’épreuve migratoire. Promouvoir et entretenir avec la terre originelle des relations de natures diverses : économiques, financières, humanitaires, informationnelles et/ou culturelles. Tels sont les objectifs que se sont fixés les adhérents de l’ACUM, unique association de Mohéliens à Marseille, qui, en ce samedi 9 février, se sont réunis dans l’enceinte de l’association Espace-Accueil aux Etrangers sise dans la rue Mathieu Stilati.

Antoissi Said Allaoui, lors de la réunion annuelle de samedi 9 février

Antoissi Said Allaoui, lors de la réunion annuelle de samedi 9 février

Mohéli est l’île comorienne numériquement la plus sous-représentée à Marseille. Pourtant l’histoire de l’installation des Mohéliens dans la cité Phocéenne est concomitante de celle des Grand-Comoriens et des Anjouanais. Elle est amorcée à l’époque coloniale par les Comoriens recrutés dans la marine de guerre mais aussi dans la marine marchande, qui s’y installèrent d’une manière sporadique surtout au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale, et qui servirent de « têtes de pont » aux rapatriés de Majunga de 1976 et aussi à un bon nombre de réfugiés économiques à la recherche d’un meilleur confort matériel et financier (à l’accession des Comores à l’indépendance). « On était 78 Mohéliens à Marseille en 1979, date à laquelle on a fondé notre association » se souvient Boinaissa Maoudjoudi, originaire de Fomboni, actuellement vice-président de l’ACUM.

Au jour d’aujourd’hui les Mohéliens se comptent par centaines à Marseille. Les maigres moyens de l’ACUM seraient impuissants à comptabiliser correctement les ressortissants mohéliens. Forte d’une cinquantaine d’adhérents, l’ACUM (Association Comores Unie Mohélienne), bien que fondée en 1979, est demeurée inactive durant une trentaine d’années. Ce n’est qu’en 2009 qu’elle a repris du poil de la bête. « Quand je suis arrivé en France en 2001, j’ai tout de suite remarqué que ce n’était que les Grand-comoriens, réunis en associations villageoises, qui, par sentiment d’empathie et de solidarité, menaient des actions ici et là-bas (dans leur localité d’origine) en vue d’un bien-être collectif. Touché dans mon orgueil, je me suis renseigné auprès de mes co-insulaires de Mohéli pour apprendre qu’il y avait une association de Mohéli mais qui n’était pas active. Du coup, j’ai pris contact avec Ahamada Madi, natif de Mbantsé, alors président de l’ACUM, pour relancer l’association » confie Antoissi Said Allaoui, du village de Boigoma, présentement secrétaire général de l’ACUM. Et depuis, l’association est pourvue d’un numéro de compte, son statut a été mis à jour et un site internet est en création.

L’ACUM un levier de développement pour Mohéli

De droite à gauche , Mounir Hamada Hamza, Boinaissa Maoudjoudi,Antoissi Said Allaoui, Taendhuma Attoumani

De droite à gauche , Mounir Hamada Hamza, Boinaissa Maoudjoudi,Antoissi Said Allaoui, Taendhuma Attoumani, Haloi Houtoibou

Si la Grande-Comore et Anjouan comptent chacune des centaines d’associations villageoises à Marseille, Mohéli n’en compte qu’une. Et c’est l’ACUM. Les ressortissants de Mohéli dans la cité Phocéenne comptent fédérer toutes leurs forces vives en diaspora afin de lancer le développement sur leur île d’origine. La preuve ! l’Association des femmes de Mohéli a été dissoute et ses membres ont tous rejoint l’ACUM. D’ailleurs, aujourd’hui c’est une des membres les plus actifs de cette association féminine qui est à la tête de l’ACUM pour un mandant de deux ans, madame Taendhuma Attoumani, née à Ziroudani. En ce qui concerne les actions à mener au pays, l’ACUM, en partenariat avec le Programme Co-développement en Union des Comores, l’association humanitaire Aide Médicale et Développement sise à Grenoble, et, la fondation Haloitété de la première dame des Comores, projettent d’améliorer le système de santé à Mohéli. Par le biais de ce projet de démocratisation des soins de santé, l’association diasporique et ses partenaires comptent réhabiliter le centre hospitalier de Fomboni et aussi de construire des dispensaires dans les zones rurales. Doter les centres de santé de base d’échographies mobiles et prendre en charge les enfants malades figurent en premier place dans leurs projets. Enfin, la rénovation du marché de Fomboni fait aussi partie des projets en cours.

A Marseille, dans le but de promouvoir l’unité et la solidarité de ses membres, et surtout dans un souci d’insertion et d’intégration dans le pays d’installation, des ateliers de théâtre en langue française seront animés prochainement par le comédien Mounir Hamada Hamza. « On fera, à travers ces ateliers, d’une pierre deux coups. Etant donné que le théâtre est un organe culturel, il nous permettra de transmettre les pratiques et les croyances de notre pays aux plus jeunes. Et compte tenu du fait que les textes seront en français, l’association aura une très grande visibilité auprès des autres communautés. » nous a appris Mounir Hamada.

Enfin, dans une cité Phocéenne où la communauté comorienne a toujours souffert d’éclatement, de fragmentation, d’une absence d’une identité comorienne, nationale, dont les heurts entre Comoriens de différentes îles sont récurrents, l’ACUM se veut ouverte à tous les ressortissants des Comores sans distinction aucune. Ses adhérents veulent faire œuvre de pionnier !

Sania de Sadani Tsindami

« La parole est une arme contre le silence, lorsque le silence est lâcheté face à l’oppression et entraîne soumission et frustration »

SANIA est un livre qui vient à point nommé : à l’heure où des peuples de toute part se soulèvent contre des pouvoirs dictatoriaux. SANIA est une poésie de la révolte, de l’insoumission. Dans ce recueil de poèmes écrit avec une verve hors du commun, le poète Sadani Tsindami, au moyen de vers subversifs, s’est obstiné à ériger au fil des pages un Tour de Babel poétique. Ainsi espère-t-il commettre le déicide ultime : tordre le cou au silence qui hante les Comores depuis des millénaires. A travers un entretien qu’il a accepté de nous accorder, le poète Sadani Tsindami aborde cette poétique et cet imaginaire qui rendent atypique son œuvre et que lui seul connaît le secret.

SANIA de Sadani Tsindami

SANIA de Sadani Tsindami

No Man’s Land : Qui êtes-vous en fait, Sadani ?

Sadani : Je ne suis pas Sadani, justement, « je est un autre »…pour simplifier votre question, en chaque individu, il y a un corps et un esprit. Je comprends que votre question est directement liée à l’état civil, seulement, le poète n’a pas d’identité visible ou ne doit pas en avoir, dès lors qu’il a choisi de la refuser, cette identité. Je suis un esprit sensible qui décrit une réalité palpable au sein d’un peuple. Je suis Comorien, c’est tout…


No Man’s Land : Certains affirment que vous vous cachez, pour ne pas assumer vos prises de position publiques, souvent très dures et emportées….

Sadani : Ils ne me verraient pas si je me cachais, ils ne me connaîtraient pas ou ils ne sauraient jamais qui je suis. Croyez-vous vraiment que le fait de dire que je ne suis pas celui qui écrit, soit un jeu de cache-cache ? Beaucoup de gens savent qui est Sadani, mais pour eux, et je crois qu’ils ont raison, l’essentiel ne se situe pas à une curiosité sans effet. C’est ce qui se trouve sous la plume qui justifie la personne réelle. Vous, vous connaissez mon état civil, ma vie familiale, mes lieux communs et tout le reste…Est-ce pour autant que je ne suis pas Sadani ? Il faut éviter cette question confuse. Puis, je ne suis pas « anonyme » puisque je suis Sadani, un « pseudonyme ».

No Man’s Land : Vous êtes connu pour avoir un moment animé avec vos mots et vos histoires sur les réseaux sociaux (Bangwe), développé une approche d’écriture (qui connut un certain succès) pourriez-vous nous parler un peu de votre poétique ?

Sadani : C’est un regard porté sur les fondements de l’imaginaire comorien dans sa relation aux autres imaginaires. Je crois que Glissant appelle cela, sans prétention de ma part, « poétique de la relation ».Ce que nous sommes, ce que nous avons hérité de l’histoire et ce qui doit entrer dans le mouvement de la renaissance en opposition à une certaine dégénérescence que l’on constate dans le pays Comores. Il n y a rien de particulièrement nouveau dans cette démarche, qui est défendue avec beaucoup de talent par les poéticiens antillais, Chamoiseau et Confiant, par exemple, dans « Eloge de la créolité »… Il y a une certaine radicalité chez ces derniers, mais en fait, entre les « nègritudistes », Glissant et les chantres de la créolité, demeure une continuité revendicative, englobant l’Esthétique comme le politique, à des degrés variables. J’essaie de lier l’utile à l’agréable dans ce que vous appelez, la poétique.

Dans le choix des thèmes, l’écriture est la manière de valoriser mes idées, je me réfère à ce silence obsessionnel d’une appartenance mystique à une réalité opprimée. Le fait d’avoir voulu nous faire croire que Dieu est blanc….Ce qui limiterait toute tentative d’affranchissement de notre part….Vous voyez ce que je veux dire…


No Man’s Land : Comment dans des textes, ce silence obsessionnel, s’exprime-t-il ?

Sadani : Par une fureur instinctive, orale, publique et sans concession. La spontanéité du geste d’écrire est dictée par un instinct qui tire sa raison d’une appartenance à un lieu, une histoire et le désir de dire. Ma poésie est ainsi faite, enrichie par des lectures qui ont colporté cet instinct jusqu’à découvrir qu’en mes îles méconnues, ce frisson de l’impératif de dire avait déjà soulevé les grands hommes, que j’ai cités, des poètes îliens d’origine, ayant raconté l’être dans son universalité la plus incontestable…L’écrit cristallise une reconnaissance intellectuelle, tout simplement. Il affirme et défend l’idée selon laquelle, la parole est une arme contre le silence, lorsque le silence est lâcheté face à l’oppression et entraîne soumission et frustration. Contrairement à l’adage du silence qui serait d’or- silence peut-être sur un matelas en diamant-, au réveil, à un certain âge, on se rend compte que dans un pays aussi spécial que l’archipel, sous la coupe de pas mal de vérités contestables qui convergent en tous points vers l’oppression sociale, on ne peut pas défendre un art qui tourne le dos à la misère multiforme de la majorité. Je tente d’exprimer cette sensibilité car « le beau n’est pas dégradé pour avoir servi la multitude », disait Victor Hugo. C’est dans ce sens que l’art, la poésie en particulier, se doit d’être engagée. La forme adoptée doit obéir à une certaine beauté et il n y a pas plus beau que le regard d’une vie à travers le prisme matriciel.

No Man’s Land : En est-il ainsi de Sania ?

Sadani : Oui, bien sûr aussi bien dans le fond que dans la forme. Sania peut paraître comme une imitation de l’exacerbation romantique, telle que les Ronsard avec Hélène, Aragon avec Elsa, l’ont chanté…Mais si je vous disais que dans Sania, il y a une volonté de défendre la liberté de choisir sa vie, son homme, sa femme, et que l’on retombe dans une dialectique politique absolue, qui est celle de la révolte. Sania est une révolte. La révolte est consubstantielle à la liberté. Le contexte mercenarial dans « Sania » est un prétexte politico-littéraire, bien sûr. Et bien que tout cela soit ancré dans une vérité testimoniale. Le fond est cette douloureuse obsession d’une femme. La forme est certes moins virulente, mais je l’ai voulue immédiate, des coups de flash, si je puis le dire, correspondants à mes sentiments du moment.

No Man’s Land : Il est vrai que dans la forme de vos écrits connus, vous mélangez les langues et dans Sania, ce n’est pas trop présent…Y a-t-il une raison à ça ?

Sadani : Il y a une raison simple qui est que Sania est un dialogue entre deux personnes. Chacun dispose de son propre registre de langue et ne se doit en aucun cas d’imposer une vision différente de l’histoire commune. Je ne m’approprie pas cette démarche (développé dans un long article, repris dans la revue project-îles, de juillet 2011), car Sania n’est pas supposée adopter ma propre vision littéraire. Si vous voulez, Sania est une parenthèse formelle dans mon approche de l’oralité scripturale. Je compte ajouter aussi le fait que la littérature est une affaire personnelle…

No Man’s Land : Alors, pourquoi, avoir souhaité que l’on écrive d’une manière que vous n’utilisez pas dans votre premier texte vraiment public ?
Sadani : Parce que je vous le dis, Sania, est une identité parmi une somme d’autres. Je me suis adapté à la personne, par le caractère intime, solitaire et unique de la thématique sentimentale.
A d‘autres occasions, dans mon prochain ouvrage (qui est prêt), je me suis fait plaisir à cultiver cette théorie de la poésie qui ose dire son Non, car le point de vue adopté offre un large panorama qui rend favorable la tentative multilingue (je ne suis pas polyglotte, pour un sou).

No Man’s Land : Merci Sadani et au plaisir de pouvoir reparler de cette poésie de l’irrévérence, car on se pose encore beaucoup de questions sur ce concept littéraire.

Sadani : A la prochaine et merci .

Titre du livre : SANIA
Auteur : SADANI Tsindami
Genre : Poésie
Editions : Cœlacanthes
Date de Parution : 12/10/2011

Des enfants tentés par la drogue/Photo Ibn Bilal

Les Comores, plaque tournante du trafic de drogue ?

L’archipel des Comores, en raison de sa position géostratégique et de ses difficultés socio-économiques et politiques, est devenu une plaque tournante du trafic international de drogue à destination de l’Europe et de l’Océan indien. Puisque les contrôles sont de plus en plus stricts sur les frontières entre l’Amérique du Sud et l’Amérique du Nord et aussi sur les frontières entre l’Afrique du Nord et l’Europe, les cartels sud-américains et libanais par la complicité de Comoriens travaillant dans le commerce, à la Douane, à la Chambre de Commerce, dans la police et dans l’armée, ont fait des Comores un point de transit de drogue, notamment la cocaïne et l’héroïne, vers l’Europe et d’autres îles de l’Océan indien à l’exemple de Mayotte, Maurice et la Réunion. Néanmoins, le bangue, herbe de cannabis, une drogue de mauvaise qualité et à bon marché, est en circulation sur le territoire national où il est cultivé et consommé par de nombreux jeunes en raison du relâchement des mœurs par les parents, de la perte de repères socioculturels due à la rapidité des mutations sociales et économiques et surtout à cause du dénuement et de l’absence d’un Etat en tant que tel dans le pays.

Des enfants tentés par la drogue/Photo Ibn Bilal

Des enfants tentés par la drogue/Photo Ibn Bilal

Wazé a 26 ans et habite à Madjadjou, quartier défavorisé de Moroni. Il raconte : « En 1997, alors âgé de 12 ans, un ami m’a invité à fumer du cannabis avec lui. J’ai répondu à son invite. Et depuis, j’ai continué. A chaque fois que je consomme de l’alcool, je fume forcément de l’herbe de cannabis. Et dieu seul sait combien de fois je consomme d’alcool par semaine. » Al Pachino est âgé de 29 ans, ces propos reflètent une crise de dépersonnalisation puisque parle de mimétisme. « Je suis arrivé à la consommation de drogue en 1988 parce que je voulais devenir rasta. J’avais des dreadlocks. Et je fumais tous les jours. Et comme je n’avais pas de travail, je volais pour pouvoir me payer de l’herbe de cannabis. D’ailleurs, en 1989, j’ai été jugé et incarcéré pour vol. Etant souvent indexé, marginalisé et rejeté par mon entourage, je me suis exilé à Mayotte en 1992. Et c’est là-bas où une petite-amie créole réunionnaise m’a poussé à consommer pour la première fois du shit et aussi de la cocaïne et de l’héroïne par injection intraveineuse. Aujourd’hui, comme j’ai un travail, je ne vole plus pour acheter de la drogue. Toutefois, comme ici la cocaïne et l’héroïne ne sont pas à ma portée, puisque elles coutent les yeux de la tête, je suis obligé de fumer malheureusement de l’herbe de cannabis. La pression communautaire n’est plus comme avant, elle a perdu de sa force, la drogue est devenue quelque chose de banal, du coup je fume au su et au vu de tout le monde. Chaque jour je dépense 3500 fc… j’ai besoin de fumer et boire pour me sentir vivant ».

Franky a la quarantaine. Il est dealer au marché de Volo-Volo. Assis dans le coin des bouchers et des vendeurs de poisson, il fait semblant d’être lui-aussi boucher pour pouvoir se fondre dans la masse, pour pouvoir tromper la vigilance des policiers qui guettent dans les parages. Il nous a confiés « Je ne vends pas de la drogue pour faire fortune. Je risque plutôt ma vie pour survivre. J’ai une famille, une femme et des enfants en bas âge, et je n’ai pas de travail, la drogue est ma seule issue. » « Entre le vol des douaniers, le mensonge des politiques et la drogue, moi j’ai choisi la drogue. Quand on est sans-argent, on a des enfants qui ne mangent pas à leur faim, quand on n’arrive pas à soigner sa progéniture en cas de maladie ou à la scolariser, parfois on est appelé à faire des choses terribles, injustes. Je sais que je corrompe cette jeunesse peu éduquée, sans avenir, qui n’a d’autres choses à faire que se tourner vers la drogue comme passe-temps. Mais devant un cul-de-sac, on fait des pieds et des mains pour se frayer un chemin. C’est ce qu’on appelle l’instinct de survie, qui est propre à l’homme. En vendant de la drogue, je me soulève contre Dieu, qu’il pardonne mon péché, et surtout contre cet Etat qui m’a délaissé. La drogue me permet seulement de survivre, de pallier la misère. D’ailleurs, je vis dans la clandestinité, je suis obligé de me soustraire aux yeux des policiers, ma famille m’a tourné le dos, elle a honte de moi. Mais je ne peux arrêter ce travail bien que risqué, sinon ma petite famille et moi mourrons de faim » nous a appris Z, âgé de 36 ans.

« Les stupéfiants forcent même les portes de l’hôpital. Je vais vous raconter l’anecdote de Dany, un jeune de 14 ans qui a été hospitalisé à l’hôpital de Hombo pour greffe de peau sur brûlure des 2 membres inférieurs. A 14 ans, il fume du chanvre indien comme une locomotive. Etant dépendant, l’hospitalisation a sûrement été pour lui une sorte de séquestration, de sevrage. Etant en manque, Dany a activé son réseau depuis sa chambre d’hôpital. Sitôt une flopée d’enfants et de galopins, les amis de Dany, pénètre à l’hôpital, et glisse des tiges fortement roulées par les fenêtres. Dans tous ses états, il s’en prend aux infirmiers, provoque un remue-ménage dans les couloirs de l’hôpital, s’autoflagelle en arrachant les greffons de sa peau que lui avait faits un chirurgien venu de Belgique. La scène se répète tous les jours. L’hôpital a identifié la flopée de jeunes fournisseurs de Dany, et a porté plainte, mais l’affaire a été tout de suite classée » nous a témoigné Docteur Anssoufouddine Mohamed, cardiologue à l’hôpital de Hombo.

Jeannine est née au début des années 70. A 25 ans, alors mère de 7 enfants, elle a été dealer jusqu’à son arrestation. «  A l’époque, j’avais un voisin qui était dans le marché de la drogue. Je voyais les gens, des petits dealers, affluaient chez lui, et ressortir avec le sourire. Certains laissaient même entendre que le commerce de la drogue est vraiment juteux. Du coup, comme j’étais dans le besoin, je n’arrivais même pas à acheter du lait pour mon bébé de 3 mois, j’ai été tenté par la vente de drogue. Mais un mois après, j’ai été arrêté après avoir comparu devant la justice. En tout cas, je peux vous assurer que ce n’est pas un marché juteux du tout, du moins pour nous les petits».

Les gros bonnets restent impunis

En effet, les petits dealers ne sont que des victimes du système, ils sont l’arbre qui cache la forêt. Et la drogue de mauvaises qualité et à bon marché qu’ils vendent à savoir l’herbe de cannabis « ou la drogue des pauvres », si on peut reprendre le terme d’un rapport de la BRIMAD, ne sert qu’à brouiller les pistes, ou sinon qu’à camoufler la réalité. On inquiète le petit dealer pour faire croire à travers les médias qu’on lutte contre les narcotrafiquants, pendant que secrètement les gros bonnets s’enrichissent sur le trafic d’héroïne et de cocaïne. Ils sont souvent autorités de l’Etat, armateurs, transitaires, douaniers, hommes d’affaires, policiers, militaires, etc. D’ailleurs, un douanier s’est enrichi ces dernières années grâce au trafic, et est même devenu un homme influent du pays. Il corrompt les jeunes grâce au pactole. Il fait venir la drogue d’Afrique australe dans des conteneurs sous scellés, pour envoyer par la suite la marchandise vers l’Europe. En 1998, la BRIMAD (Brigade Mixte Anti-Drogue) dont la Coopération Française, à travers le service de Coopération Technique Internationale de Police [le S.C.T.I.P.] a contribué à sa mise en place en 1995, avait interpelé des militaires, des douaniers, et des agents de la Chambre de Commerce, impliqués dans une affaire de drogue. Ces derniers avaient tous été libérés pour manque de charges suffisantes.

« Le problème qui se pose c’est l’efficacité des sanctions. Nous au tribunal nous jugeons les suspects et quand ils sont coupables, nous les transférons à la maison d’arrêt. Et c’est là où beaucoup demandent une liberté provisoire pour se retrouver au-dehors. Toutefois, le marché de la drogue, étant juteux, a toujours été en expansion dans notre pays. Maintenant il est temps que l’Etat, la douane et la justice travaillent main dans la main afin de lutter efficacement contre le narcotrafic. La douane doit renforcer la surveillance sur les frontières, la justice doit juger d’une manière impartiale les coupables, et l’Etat doit aller au bout des sanctions. Et pour l’instant ce n’est pas le cas » nous a appris Youssouf Ali Djaé, 1er substitut du Procureur.

« Des Libanais, il y a quelques années, avaient fait venir de la drogue aux Comores depuis leur pays via le Zaïre. La drogue était destinée au marché français. Les trafiquants ont été expulsés manu militari des Comores » a-t-on appris de source militaire. A défaut d’informations suffisantes, nous n’avons pas pu remonter les réseaux sud-américains, toutefois nous savons que leurs marchandises transitent par des pays lusophones d’Afrique pour arriver aux Comores. Depuis 1995, pas moins de 9 tonnes ont été saisies sur le territoire national. Les saisies de cocaïnes sont fréquentes à Mayotte. Récemment deux cas d’overdose par injections intraveineuses ont nécessité une hospitalisation à l’hôpital El-Maarouf. En 2010 une ressortissante comorienne a été arrêtée dans un aéroport de l’île Maurice avec 600 grammes d’héroïne. En 2011, une jeune fille de 18 ans connue sous le nom de Roukia originaire de Mayotte est décédée à la suite d’une consommation d’héroïne qui provenait des Comores indépendantes.

Dans un rapport de la BRIMAD de Moroni de cette année 2011 lit-on : « D’une manière générale, l’entrée des drogues de toutes sortes étaient constatée, pour preuve le GIR [Groupe d’Intervention Régional, initié par M. Nicolas Sarkozy, alors ministre français de l’Intérieur pour lutter contre tout ce qui est économie souterraine] de la Réunion a témoigné dans un rapport du shite en provenance de Dar Es Salam [via les Comores] […] Il serait souhaitable de donner les moyens nécessaires à la BRIMAD pour mettre des garde-fous en vue d’endiguer ce trafic aux Comores, pays qui sert aussi de transit de drogue vers Mayotte et la Métropole. »

Comme au temps des mercenaires avec le trafic d’armes à feu, les Comores sont devenues un oasis de blanchiment d’argent sale, une plaque tournante du trafic international de drogue et de bois précieux. L’île d’Anjouan est surtout le point de transit idéal des trafiquants de tout bord, puisque depuis 1997, date à laquelle a été amorcée la crise séparatiste, l’île est devenue incontrôlée et incontrôlable.

Le laxisme des autorités de l’Etat

« La position géographique et le fond culturel swahili, arabe et européen de l’archipel font des Comores un lien, sinon un nœud entre l’Afrique continental et l’Océan indien. N’importe qui peut passer dans l’archipel sans se faire remarquer. Aussi est-il que le laxisme qui sévit dans l’Etat, le manque de contrôle au niveau des douanes, et le fait que la corruption est généralisée, il est facile de s’assurer des complicités. Quand même les quelques mouvements d’avion devraient facilement être contrôlés, du moins à l’arrivée. Les Comores ne sont pas tout de même une plate-forme touristique ? D’ailleurs, ce n’est un secret pour personne, le trafic maritime est tout à fait incontrôlé. Etant donné que le marché comorien n’est pas solvable, la drogue est envoyée vers Mayotte et ailleurs où l’écoulement est rentable » s’étonne M. Saïd Abdallah Mchangama, Président de la Fédération Comorienne des Consommateurs.

Aboubacar Ahmed Mzé, officier de police à la BRIMAD, nous apprend : « 90% de drogue importée saisie localement et aux frontières provient de Madagascar contre 10% de la Tanzanie. La production locale est vraiment moindre. La drogue une fois dans le pays circule entre les îles par le biais de vedettes rapides . Souvent elle est enfouie dans des produits vivriers quand elle n’est pas débarquée sur les côtes de nos îles. Et une fois dans le port de Moroni, elle passe inaperçue dans la mesure où les colis en provenance d’Anjouan et Mohéli ne font pas l’objet d’un contrôle systématique. Notre problème c’est que nous n’avons pas de moyens de locomotion, de détection et d’identification modernes nous permettant de faire face au fléau de la drogue. » Même son de cloche du côté de la Brigade de surveillance du port de Moroni. « Nous n’avons pas beaucoup de moyens pour contrôler le trafic des navires. Faute de moyens pour acheter les renseignements, du matériel d’identification et des chiens détectives pour détecter les stupéfiants, nous sommes obligés de faire avec nos petits moyens » se plaint le chef de brigade Djalim Ben Mohamed.

« Jusqu’en 2002, la BRIMAD a fait ses preuves. Ce n’est qu’entre 2005 et 2007 que les choses ont commencé à se détériorer. Les efforts entrepris ont été délaissés, ce qui a contribué à décourager tous les partenaires, jusqu’à la dispersion des éléments ayant servi à la cause de la lutte de narcotrafic au sein de la BRIMAD » s’attriste Elhad Abdérémane, secrétaire général de l’Association Comorienne de Prévention contre la Drogue.

Un citoyen est avant tout une personne qui, dans un pays, jouit des droits civils et politiques en particulier. Et parmi ces droits civils et politiques, il y a le droit à la vie et le droit à la santé. Et selon l’OMS, la santé est à la fois un bien-être physique, mental et social. Alors comment peut-on laisser ces 56% de jeunes de moins de 20 ans qui composent la population de ce pays, se noyer dans une marre de substances nocives et illicites. Dans quatre secteurs où nous avons été 2 jeunes sur 6 consomment de la drogue, 1 jeune sur 6 en vend, c’est un fait réel. Fait favorisé par l’absence d’un Etat en tant que tel et du fait que les parents et les maîtres du Coran se sont détournés de leur mission d’éducateurs. Peu éduqués, moins instruits, les jeunes comoriens ont un surmoi tellement fragile ; n’ayant pas de personnalité, ils sont, du coup, influençables. Et les narcotrafiquants en profitent pour faire du pays à la fois un fumoir et un bordel à ciel ouvert.