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Interview avec le syndicaliste Rivo sur la situation de l’enseignement à Mayotte

Rivo, de son vrai nom Rakotondravelo Rivomalala, est Secrétaire départemental de la corporation des instituteurs SNUIPP-Mayotte. A la veille de l’arrivée sur l’île de Luc Chatel, Ministre français de l’Education, il a accepté de nous parler de la situation actuelle de l’enseignement à Mayotte.

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No man’s land : Dans l’après-midi du mercredi 15 juin dernier, des professionnels de l’enseignement et des responsables associatifs ont marché dans Mamoudzou pour dénoncer les propos du Vice-recteur François-Marie Perrin sur « l’accent des élèves maorais » et sur « les utérus des mères mahoraises » . Parlez-nous, monsieur Rivo, de cette marche ?

Rivo : Le Vice-recteur est un raciste [NDLR : Charles Maurras a créé le mot racisme pour signifier que les races nordiques et germaniques sont supérieures aux autres races]. Désolé, mais je n’ai pas d’autres termes pour le qualifier. C’est quelqu’un qui a perdu la notion du temps et de l’espace. Il se croit quelque part, pendant le colonialisme, où des colonisés bons à trimer devraient tout singer, jusqu’à la façon de parler. Tout le monde parle avec un accent. L’accent du Marseillais n’est pas celui du Parisien, encore moins du Martiniquais ou du Kanak. Alors, à quoi bon stigmatiser le jeune français des banlieues ou de Mayotte ? Pour ce qui concerne le propos sur « le rythme des constructions scolaires ne pouvant jamais suivre le rythme des utérus des Mahoraises », je tiens à rappeler à la personne qui l’a tenu que le temps où on traitait les Africains de primate est révolu.

Ce Vice-recteur fait partie de cette Droite décomplexée qui se croit tout permis. Et si le SNUIPP-Mayotte et le FSU ont organisé la marche, c’est pour demander le départ de cet énergumène qui tient sans pudeur des propos anachroniques, et, antirépublicains de surcroît.

No man’s land : Vous venez de suspendre un mouvement de grève qui a duré plusieurs semaines. Quelles raisons ont-ils motivé ce mouvement ?

Rivo : La grève a duré longtemps que prévu, parce que nous le SNUIPP, qui représente 70% de la profession, et l’Etat (le Vice-rectorat et la Préfecture) avions du mal à établir un dialogue. Nous avions fait part de nos propositions à l’Etat, mais jamais ce dernier n’a daigné nous répondre. Il n’a jamais voulu que nous trouvions un compromis. Du coup, pour que nos revendications soient entendues, nous avions pris nos responsabilités, en déposant un préavis de grève. Et la suite, vous la connaissez.

No man’s land : Quelles étaient ces revendications ?

Rivo : Nous demandions qu’il y ait :
• Des constructions scolaires, notamment des écoles primaires et maternelles ; d’après Médecins du Monde, plus de 50 00 enfants de plus de 6 ans ne sont pas scolarisés à Mayotte. D’après le Vice-rectorat de Mayotte, seulement 70% des enfants de 3 ans sont scolarisés, et seulement 40% de 4 ans, c’est une aberration dans un pays où l’éducation est un droit inaliénable. 75% des écoles mahoraises sont très insalubres, elles ne respectent pas les normes d’hygiène et de sécurité européennes. L’Etat a toujours dit supprimer les rotations, pourtant en raison de manque d’écoles, une salle de classe est partagée par 2 classes et 2 professeurs. Un groupe fait 5 heures d’affilée le matin, et un autre groupe, 5 heures d’affilée l’après-midi. Et à chaque rentrée scolaire, les Mairies n’achètent pas les fournitures scolaires, ce sont les instituteurs qui le font.
• L’indexation des salaires et la mobilité, les instituteurs de Mayotte demandent à avoir les mêmes droits que leurs collègues des autres Départements.

No man’s land : Si vous avez suspendu le mouvement de grève, c’est parce que vous aviez eu gain de cause ?

Rivo : Le blocage existe toujours. Pour les constructions scolaires, nous avons obtenu l’ouverture du dialogue, qui était au point mort depuis le mois de mai dernier. Pour les autres propositions, il y a eu une intervention des nouveaux élus de la nouvelle majorité du Conseil Général et le Député Abdulatif Aly : ils ont envoyé une requête au gouvernement. Nous sommes en attente d’une réponse. Je ne puis qu’être optimiste, puisque les choses ont un peu évolué.

No man’s land : Quel est le niveau scolaire des élèves mahorais actuellement ?

Rivo : L’enseignement à Mayotte laisse à désirer. La politique éducative mise en place sur le territoire a désormais échoué. Il n’y a que 20% des élèves de la CM2 qui ont des acquis convenables. Et ces 20% ne sont ni les enfants de l’agriculteur ni ceux du pêcheur. Ce ne sont pas les enfants de monsieur tout le monde ni du monsieur de la France d’en bas. Ce sont les enfants issus des milieux favorisés, où des parents ont les moyens pécuniaires pour mettre à la disposition de leurs enfants des fournitures scolaires, des livres, le câble, l’Internet et d’autres matériaux informatiques, indispensables aujourd’hui. En effet, les responsables de cet échec, ce ne sont pas seulement les 75% d’élèves qui n’ont pas acquis les compétences minimales inhérentes à la réussite scolaire. Les responsabilités sont partagées. Le Vice-rectorat, les parents d’élèves, les élus, les élèves, les professeurs, tout le monde est complice. Puisque ce sont eux tous qui devraient saisir l’Etat pour qu’il mette les moyens adéquats pour rehausser le niveau de l’enseignement à Mayotte. Enfin, seulement 15 % d’une tranche d’âge arrive au bac.

No man’s land : Monsieur Rivo, avez-vous des propositions à faire à l’Etat ?

Rivo : Déjà, l’Etat doit construire des écoles pour pouvoir scolariser tout le monde dès l’âge de 3 ans. Réhabiliter les écoles vétustes doit toujours rester une priorité. Ensuite, l’Etat doit mettre en place une politique éducative plus appropriée, notamment une méthode qui tient compte de la situation linguistique de l’île. La langue française à Mayotte n’est pas une langue native, elle est plutôt une langue étrangère. Cela dit, il faudra dispenser plutôt dans les écoles des cours de Français Langue Etrangère (FLE) pour la bonne réalisation des missions éducatives. Toutefois, scolariser les enfants dès l’âge de 3 ans permettra d’atténuer les difficultés de la langue. Je peux aussi citer le problème des professeurs payés au rabais et celui des Mairies qui ne respectent pas l’engagement qui est le leur et qui est d’acquérir les fournitures scolaires pour les élèves.

Il y a aussi le problème de la formation des professeurs. A Mayotte, comme partout à ailleurs, il y a des bons et de moins bons professeurs. L’incompétence n’est jamais généralisée. Depuis 1991, le niveau scolaire ne s’est pas amélioré. Il est donc temps de former les moins bons. Et toute formation doit prendre en compte les réalités locales. Je donnerai l’exemple des professeurs métropolitains, qu’une fois sur le territoire, prennent vite conscience de leurs incompétences et demandent à faire autre chose. L’ignorance de la sociologie des élèves mahorais et des langues natives peuvent être un frein pour beaucoup de professeurs. Et ce sont les élèves qui sont dans ce cas penalisés. En ce moment, il y a l’IFM (Institut de Formation des Maîtres) qui forme les instituteurs. Mais au lieu de solliciter notre collaboration, ils font tout pour qu’on n’ait pas un droit de regard.

No man’s land : Monsieur Rivo, c’est quoi réellement le rôle de l’école ?

Rivo : L’école, en conscience, ne consiste pas seulement à permettre à l’élève à savoir lire, écrire et compter. Son objectif à terme est de mettre à la disposition de l’enfant les moyens de comprendre les phénomènes de la vie, de les analyser et de les critiquer. L’école est le lieu par excellence où l’enfant apprend le vivre-ensemble, prend conscience de lui-même et du monde qui l’entoure. L’école est censée faire de l’enfant un citoyen libre capable de choisir en connaissance de cause. En somme, l’école a pour mission première de fabriquer des futurs intellectuels, des citoyens dotés d’une intelligence, qui sauront s’intégrer dans n’importe quelle société de ce monde. Tout cela est le rôle de l’école, tout cela devrait être le rôle de l’école à Mayotte.

Un Message d’un jeune maorais à l’endroit de Maandhui Yazidou

Nos seuls risala (messages), ô Comoriens !

Nous avons voulu à travers la marche du mercredi 23 février 2011 à Mamoudzou, tirer la sonnette d’alarme, démontrer le populisme irresponsable et mensonger de la diplomatie du gouvernement Comorien, rappeler à l’Etat français ses devoirs démocratiques, pour que nos jeunes d’Anjouan, de Mohéli et de Grande Comore, ceux qui subissent la houle meurtrière et la voracité des squales, n’aient plus à mourir pour se rendre chez nous, un peu chez eux et beaucoup aux Comores, à cause d’un visa Balladur, un homme dont ignore, la naissance le lieu et le lien.

Foumbouni à la Grande-comore

Foumbouni à la Grande-comore

La France des droits de l’Homme ne peut-elle pas être celle des droits de tous les hommes, Comoriens fussent-ils ?

C’était le sens de notre Marche !
Nous ne revendiquions ni l’indépendance ni le rattachement à Moroni.

Nous exigeons que la démocratie à Mayotte soit aussi respectée par les maîtres des lieux, car nous ne sommes pas enclins aux émeutes et encore moins à la chasse à l’homme, Yazidou !

Nous sommes français de quelque manière et nous voulons que notre parcelle de France soit aussi respectueuse de la liberté, de la fraternité et de l’égalité. Une devise faite de mots, diriez-vous, vu votre réaction, mais pour certains porteurs de sens.

Comme les Comoriens obtiennent des visas pour aller à Paris, ils doivent les avoir pour venir à Mamoudzou. Point barre !
Et un Comorien comme un Tunisien, un Egyptien, un Afghan, un Irakien a le droit de sauver sa peau, si les systèmes qui leur sont proposés sont iniques, injustes et corrompus.

Nous aussi, à Mayotte, nous désertons Maore Yatrou pour les allocations de Saint Denis de -La Réunion, de Sarcelles, de Marseille et de Paris. La survie.

Nos seuls conseils viennent de la Terre. Simples, ils sont. Naturels avant d’être historiques car on sait que l’Histoire est écrite par les vainqueurs. Et nos îles sont le ferment de cette langue, de cette culture, de cette religion, de cette couleur et de cet imaginaire djinnique que nous imposons au Monde, de Fomboni à Dembeni. C’est notre impondérable, notre axis mundi. L’identité comorienne.
La nationalité, l’histoire en cours ? Des billevesées qui ne doivent pas obérer notre humanité !
Nous étions donc quelques humanistes à marcher, pacifiquement et dignement.

Yazidou, nos sourates et non les épîtres ont cristallisé nos croyances, notre Etant et cimenté notre appartenance à une civilisation-même s’il y a à dire- afro musulman. Elle se situe en dehors de l’histoire coloniale, qui est pour souvent, le lieu de dispute entre ceux qui pensent le pouvoir en mains et ceux qui subissent ce pouvoir pris. Inscrite dans une telle altérité que le parchemin qui la contient peut devenir palimpseste sans teneur.

Jusqu’ici l’histoire est écrite par ceux qui diffusent ; et ceux qui lisent, lorsqu’ils ne se sentent pas bien représentés par ce qui les concerne, ils se lèvent, se soulèvent et disent, nous savons écrire, nous savons lire, nous savons dire ce qui nous concerne, mais nous observons la pudeur contrainte de n’avoir encore les outils pour choisir entre la peste coloniale et le choléra dictatorial. Et c’est ça l’histoire, telle qu’elle se fait chez nous.

A Mayotte nous sommes dans une histoire qui s’écrit comme en Martinique, en Guadeloupe et dans n’importe quelle colonie française aux heures sombres de l’humanité noire. Ici nous sommes aux temps obscurs que ces peuples ont déjà dépassés au mitan des choix discutés.
Le reste n’est que rapport de force. Nous sommes ici sans des Césaire, sans des Chamoiseau, sans des Walcott ni des Glissant. Mais avec des comme vous qui élèvent des récifs dans la mer, pour nous ramener à des Gobineau et des Ferry, civilisateurs coûte que coûte, que des mers et des océans séparent de nos cases.

Yazidou, nous sommes des colonisés ! Mais nous cheminons ensemble tout en sachant pourquoi. Que nous l’ayons choisi ou non, nous n’avons pas notre destin en mains !
Nous sommes sur la route de l’histoire sans connaître la fin d’un voyage commun.

Nous sommes des Comoriens mais nous hésitons entre la colonisation rondement matérialisée et faussement paternaliste et le caillou natif qui, aux saisons de pluie, laisse nos mômes les pieds dans la gadoue ! Nous sommes tristes à entendre, tristes à voir, tristes à nous aimer même aux confins de nous-mêmes, car nous ne dormons point sur nos deux oreilles. A cause de l’histoire qui fracasse à l’aube, les Banga en soupçon et nous réveille en sueur !

Schizophrène devant l’éternel, nos maîtres et, devant l’histoire, nous vivons dans un asile à ciel ouvert. Pourquoi ? Parce que la misère et vous l’avez dit, nous fait peur. Cette misère que l’on imagine dans les autres îles et que l’on ne sait même pas analyser, qui s’impose abrupte, à Poroani, Hajangoua et dans la creuse où je vécus, les banlieues parisiennes qu’on entend parler à Télé Mayotte ; puis vous dites nous avons choisi la liberté. La liberté est un absolu qui peut être un choix ou un contre choix. Ici nous sommes dans le non choix.

Un politicien de chez nous a assumé en disant (il est encore actif en politique), nous avons choisi la France pour avoir de l’argent. Mes collègues wazungu le pensent, la préf. le sait, le conseil général le perpétue dans sa mauvaise gestion, les hommes politiques indigènes le clament…Mais cela n’engage qu’eux et vous.

Nous n’avons pas choisi une liberté qui nous met au crible des critiques de l’autre, omnipotent même sans compétence, sans qualités, mais Mzungu, aussi moindre soit-il, détenteur des lois, missi dominici d’une superpuissance en démonstration, pour des intérêts que nous ne lui disputons même pas, mais qui pour s’imposer doit montrer ses muscles, car on ne se sait jamais…

Mais l’Histoire, la vraie, celle des Hommes est en marche….

Et lorsque Brel chante au suivant, il fustige la force des lois écrites qui embrigade des jeunes hommes dans les casernes et qui nus dans leurs serviettes, revendiquaient leurs personnalités uniques, plutôt qu’une file indienne de culs blancs et de bleues bites alignés, pour une inspection d’un colonel gueulard, symbole de l’histoire des maîtres…Une nation nommée…Et qu’il condamnait. Mouton de Panurge, Brel ? Non ! Ironie rebelle d’un homme avisé ; votre ironie du suivant est une course désespérée à contre courant de l’histoire.

Mayotte fait-elle partie de la nation française aujourd’hui comme le Sénégal, les Comores,
L’Indochine, Pondichéry, la Tunisie, la guinée, le Dahomey, il y a plus de 100 ans ? Oui ! Comme il y a belle lurette, Mayotte est une entité coloniale.
Je n’en tire aucune fierté en tant que français d’outre mer et encore moins aucune honte ; sauf que, lorsqu’au nom de la France, je deviens dépositaire de milliers de victimes innocents, des enfants, des femmes et des vieillards brûlés dans leurs cases sur leur île Comorienne, ces êtres qui ne seraient que le fruit d’un fantasme appelé Comores, Yazidou, je me demande sincèrement si vous ne seriez pas un extraterrestre comme tant d’autres à Mayotte ?

Au suivant…Entre la Tunisie, l’Egypte, la Libye, Bahreïn…. ?
Et alors… Alors, comme dit Saint John Perse, « si un homme vient à manquer à son image de vivant qu’on le tienne de force la tête face au vent »…Le vent de l’Histoire.

M .A. Bacar Kaïm