Nassurdine Haïdari, élu français d'origine comorienne

« La délinquance des jeunes comoriens est une réalité de plus en plus prégnante à Marseille » rencontre avec Nassurdine Haïdari

Né en 1978 à Marseille, Nassurdine Haïdari, de parents originaires des Comores, est adjoint au maire du 1er secteur de la cité phocéenne, en charge de la vie associative, des sports et de la jeunesse. Après une maîtrise de littérature et langue arabe, il intègre l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, où il est admis en thèse doctorale après avoir obtenu un DESS et un Master II recherche. Sa thèse est consacrée aux pratiques de l’Islam en France. Interview.

Nassurdine Haïdari, adjoint au maire du 1er secteur de Marseille

Nassurdine Haïdari, adjoint au maire du 1er secteur de Marseille

No man’s land : Peut-on vraiment parler de diaspora comorienne en France ?

Il faut une conscience « diasporique » pour faire diaspora. Or, chez les Comoriens il n’y a pas cette conscience et cette unité de corps. Quoique ce qui est intéressant, c’est qu’il y a une logique d’aide aux Comores. Cette aide financière n’a pourtant pas d’ancrage économique. Car cette aide financière est très localisée. Elle commence et s’arrête au périmètre de la famille. Cette diaspora n’est donc pas arrivée à créer des structures d’aides globales, qui sortiraient du cadre villageois. Par exemple il n’y a pas de grande structure comorienne à Marseille ou en France qui aide les Comores sans prendre en compte les logiques villageoises. C’est-à-dire aider les plus pauvres, ceux qui en ont le plus besoin. Donc, il n’y a pas d’unité d’action et de vision. Cependant, il y a ici plus qu’ailleurs deux dénominateurs communs qui sont l’ « origine » et l’« expérience commune ».

No man’s land : Qu’entendez-vous par expérience commune ?

L’expérience commune est un parcours d’intégration et d’insertion sociale qui pour la communauté comorienne a d’importantes similitudes. En France cette expérience commune repose sur une grande précarité de la communauté comorienne. Sur une incapacité à travailler avec les administrations locales et les institutions nationales. Et sur un repli communautaire qui s’accompagne par une certaine violence notamment des plus jeunes qui, exposés à la souffrance et au manque de moyen dû à une aide outrancière des parents vers les Comores, se réfugient malheureusement dans la délinquance. Je condamne tout en essayant de comprendre.

No man’s land : Donc ce qui est dit dans les médias au sujet des Comoriens comme étant la cause de la plus grande partie de la délinquance à Marseille est vrai ?

Non. Cependant la délinquance des jeunes comoriens est une réalité de plus en plus prégnante à Marseille. Cette triste réalité a des racines économiques et sociales, elle est la résultante d’un déséquilibre financier entre une aide vers les Comores qui palie aux défaillances d’un Etat qui n’assume pas ses responsabilité et qui n’a jamais su gérer son indépendance. Telle est la réalité. L’Etat comorien tue aux Comores comme il tue aussi en France. Les propos que je tiens sont durs, ce sont des accusations lourdes mais c’est la réalité. Tuer quelqu’un ce n’est pas l’éliminer physiquement, c’est en premier lieu l’éliminer socialement. Et quand vous avez un Etat qui ne fait pas ce qu’un Etat devrait faire, et, que vous avez parallèlement des personnes qui se substituent à cet Etat, qui vont lever des sommes importantes vers les Comores ; c’est l’éducation de leurs propres enfants qui est mise en péril.
Ces sommes ponctionnées directement du foyer créent de la frustration, de la révolte, de la délinquance, voire même un rejet de la communauté comorienne.


No man’s land : C’est-à-dire ?

Ces enfants-là rejettent même la culture comorienne parce qu’ils pensent qu’elle ne repose que sur un rapport mercantile. Ces enfants ne sont pas dans le rejet de la culture française parce qu’ils sont profondément Français. Ils sont en révolte contre le système dans lequel la France les a mis. Ils sont en révolte contre cette réalité française qui est discriminante à leur égard et qui ne leur donne pas les mêmes possibilités d’accès au travail, d’accès à l’éducation, d’accès à la culture. Mais la révolte ne veut pas dire le rejet. Par contre ces jeunes-là sont en rejet de la culture comorienne, ou de ce qu’ils pensent être la culture comorienne. C’est-à-dire que ces jeunes-là ne comprennent pas comment une communauté n’arrive pas à se structurer, comment aujourd’hui l’entre soi ne fonctionne pas. Enfin, comment expliquer à ces jeunes qu’une partie non négligeable de la communauté ne pense qu’à construire un pays dans lequel ils ne vivent pas, tout en délaissant complètement la vie dans laquelle ils sont. Ces jeunes ont des besoins et souvent les familles ont d’autres préoccupations. On ne peut pas vivre ici comme si on n’était pas là. Je pense que cette appartenance à la communauté comorienne devient problématique pour une partie des plus jeunes d’entre nous.

No man’s land : Corrigez-moi si je me trompe mais à Marseille qui dit Comorien dit Grand-comorien. Les autres compatriotes sont désignés par le qualificatif Anjouanais, Mohélien, Mahorais ou tout simplement m’masiwa (insulaire).

C’est vrai, en France comme aux Comores il n’y a pas d’unité comorienne. C’est une chose que notre génération devra construire. Nous devons construire l’unité nationale. C’est quelque chose que nous ne connaissons pas. Le sentiment d’appartenance ne dépasse pas pour certains le village. Par exemple à Marseille nous devons avoir des relations plus qu’intimes avec nos frères Anjouanais, nos frères Mohéliens et nos frères Mahorais. Et cela implique un défi culturel et linguistique. En effet, nous avons une belle langue commune mais qui connait des variantes que nous devons respecter et apprendre pour créer cette unité linguistique. Je pense que la France est un terrain extraordinaire pour apprendre des Anjouanais, des Mohéliens, des Mahorais, et des gens de Ngazidja. Mais pour créer cette culture comorienne que nous appelons tous de nos vœux, il faut un effort collectif. Et cet effort collectif n’est pas présent. Il ne se prononce pas. Peut-être acculée par nos problèmes du quotidien, la communauté comorienne ne peut se projeter. Cette absence de projection est accentuée par des conditions de vie extrêmement difficile dans les quartiers sensibles de Marseille et notamment dans les quartiers nord de la ville. Des quartiers qui sont ravagés par le trafic de drogue, par le chômage de masse, par l’insécurité, par la violence et par tous les maux. Donc nous avons cette expérience-là, cette expérience de l’immigration, de l’insertion, de l’intégration, qui est une expérience traumatologique.

Néanmoins, c’est bien d’avoir parlé de cela. Parce que moi je viens de Ngazidja. Je pense qu’en raison du repli communautaire à dimension villageoise, certain ne voit pas plus loin que le bout de leur nez. Il faut que nous puissions d’une manière collective insérer tous les Comoriens dans un projet commun. Parce que lorsque vous êtes à Marseille, que vous êtes de Mayotte, d’Anjouan, de Mohéli, ou de Ngazidja, vous êtes Comorien. De plus, nos familles respectives ont des liens historiques avec les Anjouanais, les Mahorais, et les Mohéliens. Donc vous voyez qu’il y a un brassage naturel et historique. Maintenant il faut que nous puissions fortifier ces liens en donnant une consistance socio-pratique tout en inventant les Comores de demain.

No man’s land : Cela veut dire ?

Cela veut dire que ce sentiment d’appartenance à une communauté existe. Je l’ai rencontré à plusieurs reprises où la communauté dans son ensemble a été éprouvée, par exemple lors du meurtre d’Ibrahim Ali, ou lors du crash du vol Yemenia. Toutes les barrières que nous avons citées se sont envolées. Il n’y avait que des Comoriens. Une seule communauté. Tous unis face à l’adversité. Mais cette même union que l’on peut voir dans ces moments de peine, de drame, on ne la rencontre pas toujours dans les moments où il faut construire ensemble. On ne la rencontre que dans l’épreuve. Et je pense qu’il faudrait rencontrer cette énergie-là lorsqu’on est appelé à construire quelque chose ensemble. Mais il faut un cap. Maintenant je pense qu’au sein de cette communauté il va falloir voir apparaître des leaders d’opinion. Des gens qui poussent, qui parlent, qui dénoncent, qui pointent les véritables problèmes de la communauté et qui trouvent les solutions appropriées.

No man’s land : Mais des leaders ont toujours existé au sein de la communauté comorienne ?

Oui, mais des leaders de tables ! Pour moi ces gens-là ne sont pas des leaders d’opinion, ce sont plutôt des « conteurs ». Ceux qui ont cette mémoire collective, qui ont cette prestance, qui ont ce langage pour faire passer quelque chose, mais il n’y pas de message politique. Nous sommes (si vous voulez) dans une crise politique qui ne dit pas son nom, car il n’y a pas de vision. Il n’y a pas de perspective d’avenir. Quand on regarde les autres communautés à Marseille ils ont une perspective. Ils ont des écoles de formations dans lesquels les plus jeunes sont suivis scolairement. Aujourd’hui, nous ce que nous faisons, c’est reproduire le système des shioni (école coranique) que nous avons aux Comores, sans y apporter une once de modernité, sans y apporter une once d’adaptabilité.

Aujourd’hui nous devons, nous nouvelle génération, être au rendez-vous de tous les défis que nous pose la vie en France. Il faut des gens qui feront référence, qui donneront à la jeunesse l’envie de progresser. Mais de grâce évitez de nous parler de ces notables comme seule remède aux maux de la communauté ! Ou de cette notabilité à acquérir pour devenir un homme ou une femme au sein de la communauté. Pensez-vous qu’il suffise de faire le anda (Grand mariage) pour être et devenir respectable ? Moi ce n’est pas de cette façon-là que je vois les choses. Pour moi un leader d’opinion, c’est quelqu’un qui, par sa droiture, son humanité, son parcours de vie, professionnel, universitaire, son exemplarité dans la société, son engagement social, donne envie de réussir. La société qui est la nôtre est une société qui se base sur le travail, le mérite, la méritocratie, l’effort, mais pas sur un simple anda qui ouvre souvent les portes de la respectabilité à des personnes qui en sont très éloignées.

Nassurdine Haïdari, élu français d'origine comorienne

Nassurdine Haïdari, élu français d’origine comorienne

No man’s land : On a l’impression que deux habitus, sinon deux visions du monde, s’affrontent au sein de la communauté comorienne à Marseille. D’un côté, il y aurait les ainés qui vivent avec des mécanismes villageois, sinon holiste et fataliste, et d’un autre des cadets animés par des mécanismes individualiste et cartésien dont seule la société capitaliste connait le secret.

Je me suis construit dans un autre monde que celui de mon père. Et, ceux qui naissent ici ne peuvent pas prendre une culture qui n’est pas adaptée à leur environnement. Aujourd’hui, la communauté comorienne c’est quoi ? Vous avez 30, 40% de gens qui sont arrivés du pays, nos parents, mais les 60, 70% c’est nous. Il y a un partage des responsabilités. Les vieux ne sont pas les seuls responsables de notre situation. Qu’est-ce qu’elle fait cette génération de jeunes nés ici? Elle est où cette génération qui doit aujourd’hui porter quelque chose ? Porter un avenir ? Porter un message ? Porter une vision ? Si on n’y arrive pas, ce sera très dur pour nous. On s’éteindra. J’ai peur que cette communauté en mal d’organisation disparaisse culturellement.

Vous savez, je ne partage pas trop la thèse de l’habitus. Parce que l’habitus ce sont des stratégies que l’on met en place .Et chacun a sa stratégie. Je pense en parlant du modèle comorien que c’est une stratégie d’organisation sociale que les gens ont mise en place pour palier à certains défis sociétaux. Cette organisation sociale qui peut-être a raison d’exister aux Comores n’a pas de raison d’exister en France. Nous devons faire autre.

No man’s land : Quelles solutions préconisez-vous pour remédier au problème ?

Etant donné que le mal est bicéphale, il faut agir sur les deux sources du mal. Toute intégration de la communauté comorienne pleine et entière passera par une amélioration de la situation politique aux Comores. J’en suis persuadé. Tant qu’il y aura une perfusion économique, il y aura une dépendance…… Je pense qu’on doit arrêter la perfusion financièrement. Nous devons demander aux Comoriens qui vivent aux Comores de prendre leur responsabilité, de se révolter contre le simulacre d’Etat, ce grand n’importe quoi où personne ne gère rien, où tout est géré n’importe comment, où il n’y a pas de responsable. C’est une partie du problème. Et tant que ce problème ne sera pas géré les Comoriens auront des difficultés.

Bien que je pense que dans un temps le problème sera différent parce que ceux qui sont nés ici n’entretiennent pas une relation financière avec le pays comme nos parents. Car la nouvelle relation des jeunes comoriens avec le pays d’origine a changé et petit à petit le volume d’argent qui part vers les Comores va s’étioler. Et là va se poser la question de la responsabilité comorienne des Comoriens vivant aux Comores. Cela est une question que nous ne pourrons pas éluder.

La deuxième question va être celle de la participation de cette communauté à la vie locale. Tant que les Comoriens n’auront pas compris qu’il faut se structurer, qu’il faut être ensemble pour peser, ils seront la cinquième roue du carrosse. Il faut se rassembler. Il faut peser politiquement. Il faut qu’on puisse exister politiquement. Qu’on puisse s’organiser financièrement. Il faut faire des choses, mettre en place des actions. On est dans le combat permanent dans ce pays. Rien n’est acquis. Pour améliorer la situation des Comoriens, tout doit passer par une amélioration économique, par une amélioration de l’insertion sociale, une insertion dans les milieux du pouvoir, tout cela doit faire partie de cette stratégie commune.

No man’s land: Faire diaspora?

Oui, il faut créer cette communauté de vision, de destin. Cette communauté qui transcendera les différences et qui ira vers quelque chose qui ressemblera à quelque chose. La communauté comorienne à Marseille ne ressemble à rien. Moi je crois en la vertu de la rupture. Je crois que pour avancer des fois il faut briser les chaînes, qu’il n’y ait pas de demi-chaînes. Toute tradition n’est qu’une façon de penser le réel à un moment donné. Ce qui était bon il y a 200 ans pour la population comorienne ne peut pas être bon aujourd’hui, et ne sera pas bon dans 200 ans. L’adaptabilité est le mot clef. Sans trahir. Sans renier.

Qui faisait le anda à l’époque de mon grand-père ? A l’époque, le système correspondait au niveau de vie des gens. Les gens faisaient le anda en fonction des moyens qu’ils avaient. Le système que nous défendons aujourd’hui n’est pas approprié à la population. Le système moderne contredit la tradition. Le système n’est pas adapté aux réalités sociales et économiques du pays. C’est un système qui est devenu un poison pour ceux qui le défendent. Je suis donc pour la rupture. Il faut que la communauté comorienne vive dans son temps .Certes il faut s’inspirer du passé pour voir ce que fut l’intelligence, l’ingéniosité de nos ancêtres d’avoir pensé leur société. Le anda n’est pas qu’un mariage, c’est un système social assez intéressant. C’est un système qui hiérarchise et organise tous les paliers de la vie. C’est quelque chose de beau à voir. Mais sincèrement ce système n’est plus adaptable aujourd’hui à la société que nous connaissons.

No man’s land : Mais le anda est considéré comme le pilier majeur de la solidarité comorienne ?

Ce mariage n’est qu’une opération d’autopromotion orgueilleuse. Une mise en scène. L’acte n’est pas désintéressé. Nous n’avons pas trouvé les chemins qui nous réconcilient avec la solidarité alors que nous sommes d’une société basée sur l’entraide. Il faut inventer des nouvelles formes de solidarité voire un autre mariage qui correspondrait aux codes comoriens, dans la pure tradition des Comores, et qui permettrait ou à l’ensemble ou à une petite minorité de gens solvables comme c’était le cas avant, de faire perdurer la tradition.


No man’s land : Mais à Marseille ce sont ceux qui sont nés ici qui font le anda ?

Oui c’est vrai. J’ai fait le « anda marseillais » avec beaucoup d’argent.

No man’s land : Alors pourquoi l’avez-vous fait ?

J’aime ma femme et pour me marier avec elle j’aurais dépensé des cents et des milles. Lorsque vous voyez des mariages dans d’autres communautés, vous êtes dans le même rapport de prix. Ce n’est pas le rapport de prix qui me gêne. C’est cette concurrence frénétique, c’est-à-dire « Si toi tu le fais, moi je dois faire plus que toi ». Et c’est cela qui est malsain. Ce qui est malsain c’est aussi l’hypocrisie dans certains mariages. Quand vous voyez des familles aller marier leur fille à un homme aux Comores tout en sachant que le petit copain est en France et que la mariée reviendra vivre avec lui, c’est de la prostitution légalisée. On est vraiment dans la loi du plus pervers avec la bénédiction des parents et de ces imams aveugles de toute déontologie.

No man’s land : Le 14 mars 2012, lors de la campagne présidentielle, François Hollande a tenu un meeting au Dôme de Marseille. On a vu que des Comoriens étaient au premier rang de la scène. Sincèrement le vote comorien dont parlent souvent les médias existe vraiment ?

Les Comoriens sont passionnés de politique. Ils font de la politique sans s’impliquer activement dans la vie de la cité. Le vote comorien existe, mais il ne correspond pas aux aspirations et aux attentes de la communauté Comorienne. Les Comoriens font plutôt de l’affichage politique.

No man’s land : Voyez-vous une lueur d’espoir?

Oh que oui ! En une génération la communauté comorienne a fait un pas de géant. En une génération des docteurs, des avocats, des dentistes, des ingénieurs, des ratissant de qualités, bref une pénétration sociale intéressante et le phénomène va s’amplifier. Je vois aussi une combativité émerger, une volonté de sortir des injustices sociales et une profonde attente de connaitre les richesses de la culture comorienne.

Antoissi Said Allaoui, lors de la réunion annuelle de samedi 9 février

ACUM une association de Mohéliens en diaspora

Maintenir une solidarité dans la dispersion. Adoucir l’épreuve migratoire. Promouvoir et entretenir avec la terre originelle des relations de natures diverses : économiques, financières, humanitaires, informationnelles et/ou culturelles. Tels sont les objectifs que se sont fixés les adhérents de l’ACUM, unique association de Mohéliens à Marseille, qui, en ce samedi 9 février, se sont réunis dans l’enceinte de l’association Espace-Accueil aux Etrangers sise dans la rue Mathieu Stilati.

Antoissi Said Allaoui, lors de la réunion annuelle de samedi 9 février

Antoissi Said Allaoui, lors de la réunion annuelle de samedi 9 février

Mohéli est l’île comorienne numériquement la plus sous-représentée à Marseille. Pourtant l’histoire de l’installation des Mohéliens dans la cité Phocéenne est concomitante de celle des Grand-Comoriens et des Anjouanais. Elle est amorcée à l’époque coloniale par les Comoriens recrutés dans la marine de guerre mais aussi dans la marine marchande, qui s’y installèrent d’une manière sporadique surtout au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale, et qui servirent de « têtes de pont » aux rapatriés de Majunga de 1976 et aussi à un bon nombre de réfugiés économiques à la recherche d’un meilleur confort matériel et financier (à l’accession des Comores à l’indépendance). « On était 78 Mohéliens à Marseille en 1979, date à laquelle on a fondé notre association » se souvient Boinaissa Maoudjoudi, originaire de Fomboni, actuellement vice-président de l’ACUM.

Au jour d’aujourd’hui les Mohéliens se comptent par centaines à Marseille. Les maigres moyens de l’ACUM seraient impuissants à comptabiliser correctement les ressortissants mohéliens. Forte d’une cinquantaine d’adhérents, l’ACUM (Association Comores Unie Mohélienne), bien que fondée en 1979, est demeurée inactive durant une trentaine d’années. Ce n’est qu’en 2009 qu’elle a repris du poil de la bête. « Quand je suis arrivé en France en 2001, j’ai tout de suite remarqué que ce n’était que les Grand-comoriens, réunis en associations villageoises, qui, par sentiment d’empathie et de solidarité, menaient des actions ici et là-bas (dans leur localité d’origine) en vue d’un bien-être collectif. Touché dans mon orgueil, je me suis renseigné auprès de mes co-insulaires de Mohéli pour apprendre qu’il y avait une association de Mohéli mais qui n’était pas active. Du coup, j’ai pris contact avec Ahamada Madi, natif de Mbantsé, alors président de l’ACUM, pour relancer l’association » confie Antoissi Said Allaoui, du village de Boigoma, présentement secrétaire général de l’ACUM. Et depuis, l’association est pourvue d’un numéro de compte, son statut a été mis à jour et un site internet est en création.

L’ACUM un levier de développement pour Mohéli

De droite à gauche , Mounir Hamada Hamza, Boinaissa Maoudjoudi,Antoissi Said Allaoui, Taendhuma Attoumani

De droite à gauche , Mounir Hamada Hamza, Boinaissa Maoudjoudi,Antoissi Said Allaoui, Taendhuma Attoumani, Haloi Houtoibou

Si la Grande-Comore et Anjouan comptent chacune des centaines d’associations villageoises à Marseille, Mohéli n’en compte qu’une. Et c’est l’ACUM. Les ressortissants de Mohéli dans la cité Phocéenne comptent fédérer toutes leurs forces vives en diaspora afin de lancer le développement sur leur île d’origine. La preuve ! l’Association des femmes de Mohéli a été dissoute et ses membres ont tous rejoint l’ACUM. D’ailleurs, aujourd’hui c’est une des membres les plus actifs de cette association féminine qui est à la tête de l’ACUM pour un mandant de deux ans, madame Taendhuma Attoumani, née à Ziroudani. En ce qui concerne les actions à mener au pays, l’ACUM, en partenariat avec le Programme Co-développement en Union des Comores, l’association humanitaire Aide Médicale et Développement sise à Grenoble, et, la fondation Haloitété de la première dame des Comores, projettent d’améliorer le système de santé à Mohéli. Par le biais de ce projet de démocratisation des soins de santé, l’association diasporique et ses partenaires comptent réhabiliter le centre hospitalier de Fomboni et aussi de construire des dispensaires dans les zones rurales. Doter les centres de santé de base d’échographies mobiles et prendre en charge les enfants malades figurent en premier place dans leurs projets. Enfin, la rénovation du marché de Fomboni fait aussi partie des projets en cours.

A Marseille, dans le but de promouvoir l’unité et la solidarité de ses membres, et surtout dans un souci d’insertion et d’intégration dans le pays d’installation, des ateliers de théâtre en langue française seront animés prochainement par le comédien Mounir Hamada Hamza. « On fera, à travers ces ateliers, d’une pierre deux coups. Etant donné que le théâtre est un organe culturel, il nous permettra de transmettre les pratiques et les croyances de notre pays aux plus jeunes. Et compte tenu du fait que les textes seront en français, l’association aura une très grande visibilité auprès des autres communautés. » nous a appris Mounir Hamada.

Enfin, dans une cité Phocéenne où la communauté comorienne a toujours souffert d’éclatement, de fragmentation, d’une absence d’une identité comorienne, nationale, dont les heurts entre Comoriens de différentes îles sont récurrents, l’ACUM se veut ouverte à tous les ressortissants des Comores sans distinction aucune. Ses adhérents veulent faire œuvre de pionnier !

Facebook Tour de Babel numérique ?

Seuls les hommes instruits sont libres
Epictète

Ecrire sur le réseau social Facebook tel qu’il est exploité aux Comores est une entreprise complexe et compliquée en raison du nombre très restreint des internautes dans l’archipel. A peine 10 % des Comoriens résidant dans l’archipel naviguent sur la toile dont bon nombre habitent dans les milieux urbains. Il est à noter ici que près de 48% des pauvres aux Comores vivent dans les  milieux urbains contre 55 % dans les  milieux ruraux ; et peu de villages aux Comores ont l’électricité. La majorité des internautes comoriens se connectent à internet à partir de cybercafés d’où le foisonnement des cybercafés dans les villes comme Moroni, Mutsamudu et Mamoudzou. Toutefois avec le coût très élevé de la connexion, rares sont ceux qui s’attardent sur la toile : la plage horaire étant littéralement limitée faute de ressources, la consultation des messageries électroniques reste prioritaire.

N’empêche que depuis septembre 2006, date à laquelle Facebook est ouvert à tous, des Comoriens dont beaucoup font partie de la diaspora en France se sont appropriés le réseau social pour publier des trombinoscopes, pour affirmer leur attachement à leur village par des textes, des photos et des vidéos, ou tout simplement pour faire étalage d’un savoir.

Au demeurant, Facebook ne peut être le support d’idées subversives aux Comores comme fut le cas en Tunisie et aujourd’hui en Egypte. Pour les raisons suivantes :

–          aux Comores, il n’y a qu’une infime minorité qui a accès à Internet

–          80% des Comoriens sont illettrés*, pauvres et paysans. Cela dit ils ignorent autant  leurs droits que leurs devoirs.

–          sont visibles sur Facebook des débats houleux parfois entre Mahorais et autres Comoriens à cause du contentieux franco-comorien sur l’île de Mayotte , d’autre fois entre partisans du régime au pouvoir aux Comores indépendantes et sympathisants, si l’heure n’est pas à la diffusion de clips poussifs ou de photos ostentatoires.

Effectivement  sur Facebook on ne prend pas conscience que des dégâts que cause le brain drain .On se rend aussi compte combien le Comorien confond le terme patriotisme (l’attachement à une patrie) avec le terme nationalisme (attachement à une souveraineté d’une nation une et indivisible en rejetant ainsi les particularismes régionaux). Les facebookeurs comoriens se disent souvent nationalistes pendant que bon nombre d’entre eux se décarcassent à travers le réseau social à valoriser leur identité villageoise. Certes certains arrivent à se dégager des sentiers battus en publiant des réflexions sur la société comorienne dans sa généralité, mais d’aucuns ne les rejoignent, jugeant le travail intellectuel infructueux. Mais rien n’est étonnant dans cette indifférence vis-àvis du travail intellectuel quand nous savons que bon nombre des Comoriens n’ont plus foi dans l’Etat depuis qu’à la Grande-comore c’est la diaspora comorienne en France qui construit les écoles et les routes et réhabilite les hôpitaux et qu’à Anjouan, tout le monde nourrit, dans le désespoir, le projet d’émigrer à Mayotte. Aujourd’hui aux Comores, en plus de ceux qui votent par mimétisme ou par solidarité familiale, beaucoup échangent leur vote contre des billets de banque ou des bols de riz.

Si Facebook a pu être un support de la révolution tunisienne, c’est parce que depuis l’indépendance du pays, l’Etat tunisien a toujours investi dans l’instruction de son peuple. C’étaient des Tunisiens instruits, des nationalistes tunisiens au chômage qui avaient investi les rues pour pousser l’ex-Président Ben Ali à la porte.  La vulgarisation d’Internet par Ben Ali, pendant ses dernières années de règne sans partage, a manifestement  contribué à la montée des protestations. Par ailleurs en 2009, si le Liyannaj  Kont Pwofitasyon en Guadeloupe a pu par la voix de son leader Elie Domota mobiliser pendant plusieurs semaines les Guadeloupéens, c’est parce que cette île à une forte majorité de gens instruits. Si les facebookeurs tunisiens  se sont refusés à cautionner à tout jamais les injustices du régime de Ben Ali par le silence et l’indifférence en élevant la voix pour dire NON c’est parce que ce sont des jeunes ayant des capacités intellectuelles qui leur permettent du coup de prendre du recul, des capacités intellectuelles qui leur permettent de discerner le bien du mal.

*Illettré désigne ici et les analphabètes et ceux qui ont désappris, sachant que l’analphabétisme de retour est un phénomène important aux Comores. Dans cet archipel où l’Etat est à construire, toute révolution au sens propre du terme reste une arlésienne.

Entretien /Hachimiya AHAMADA : Une cinéaste du terroir

 Née en France en 1976 de parents d’origine comorienne, Hachimiya AHAMDA est effectivement une cinéaste du terroir. Sa caméra toujours braquée sur sa terre d’origine, l’archipel des Comores, ses thèmes de prédilection sont l’identité et la mémoire. En 2008, elle a réalisé la fiction « La résidence Ylang Ylang ». Co-produit par Aurora Films à Paris et Washko Ink à Moroni, ce court-métrage a été projeté dans une soixantaine de festivals internationaux : du festival de Cannes au festival International du Film Black de Montréal en passant par le Women’s Films Festival in Chennai en Inde. « La Résidence Ylang Ylang »  a remporté rien qu’en 2009 de nombreux prix comme le Grand Prix du court métrage du Festival Quintessence de Ouidah, le Prix du meilleur scenario du Festival Francophone de Vaulx en Velin, la Mention Spéciale du Jury au Festival du Cinéma d’Afrique, d’Asie et d’Amérique Latine de Milan . A travers cet entretien qu’elle nous a accordé, Hachimiya nous révèle un pan de sa vie professionnelle et intime.
HACHIMIYA AHAMADA
HACHIMIYA AHAMADA

 1-        No man’s land : Hachimiya, comment s’est faite votre arrivée dans le cinéma ?

 Adolescente, je passais tous mes samedis après midi dans un atelier vidéo à Dunkerque : l’Ecole de la Rue. Dans cet atelier avec une bande de copains passionnés de cinéma, j’avais fait mes premiers pas en réalisant de petits portraits documentaires. Il y avait eu une telle cohésion dans le groupe et un tel engouement pour les films qu’aujourd’hui certains d’entre nous ont transformé cette passion en métier. Parmi nous il y a des réalisateurs, un producteur, un projectionniste (qui est comorien d’ailleurs) et des programmateurs de films. Par ailleurs, cet atelier se trouvait dans le même bâtiment qu’une salle de cinéma d’Art et d’Essai dont le programmateur de l’époque organisait chaque année un festival de rencontres internationales de cinéma dans lequel on avait eu la chance d’échanger avec des cinéastes venant de pays différents. Ils nous aidaient à aiguiser notre regard sur le monde et à construire un discours cinématographique avec l’aide de l’image et du son. A mon regret ce festival n’existe plus. Cette période de jeunesse est ma persistance rétinienne qui aujourd’hui encore me pousse à aller plus loin dans cette voie.

 Par la suite, je me suis inscrite à l’INSAS, une école de cinéma à Bruxelles. J’ai suivi une formation de Réalisation et j’en suis sortie diplômée en 2004. 

 2-        No man’s land : Vous êtes une jeune femme, musulmane de surcroît, née dans une famille d’origine comorienne. Comment votre famille a réagi lorsque vous leur avez annoncé que vous alliez désormais embrasser une carrière de cinéaste ?

 Depuis mon adolescence, mes parents m’avaient toujours vue avec une caméra en main. Ils savaient que je passais tous mes samedis dans cet atelier. En dehors de ça, je filmais parfois des mariages traditionnels qui se faisaient dans la communauté comorienne de Dunkerque. Je prenais aussi des images propres à la famille … ça allait de soi que je voulais poursuivre cette passion comme un métier. Toutefois, ne comprenant pas le terme ‘cinéaste’ ma famille est en train de le découvrir au fil de mon parcours.  J’essaie de faire comprendre que je ne suis pas une ‘journaliste ‘! Un terme plus facile à conceptualiser.  

 Femmes ou hommes cinéastes issus du milieu musulman (et comorien de surcroît) on est tous dans le même bateau. Ce n’est pas le fait d’être une femme qui serait un obstacle ou la religion qui serait un frein pour embrasser cette carrière.  C’est l’ignorance sur les métiers qui touche à l’art en général. Nos parents ont été bercés par le cinéma de Hollywood, de Bollywood et du cinéma asiatique et comme nous n’avons pas encore conquis industriellement ce terrain là, il est normal qu’un parent craigne que son enfant se lance dans ce monde qui lui est inconnu. Pour notre jeune génération, femmes ou hommes, il faut aller de l’avant, ne pas se poser de faux problèmes ou de fausses questions sur la religion ou les traditions : on a vivement besoin d’artistes, et, dans mon domaine de cinéastes, d’acteurs qui en se mettant dans la peau de super héros seraient nos miroirs, de producteurs, de techniciens … A ce jour, on est dans une phase où l’on pose des jalons pour la génération future. 

 3-        Quel regard portez-vous sur la femme comorienne, qu’elle soit de la diaspora en France ou des Comores en général ? La femme comorienne, vous la trouvez comment ?

 J’avoue que j’ai du mal à répondre à ce genre de question très féministe.

La femme comorienne est intérieurement très forte. Quelque soit le milieu dans lequel elle se trouve, quelque soit sa dépendance à la tradition (car la femme comorienne en reste la gardienne de génération en génération), elle arrive à imposer sa place face aux hommes. C’est par elle que se font les grandes décisions familiales ou collectives contrairement à ce que l’on peut penser. Les femmes ont de la poigne ! Par ailleurs, on reste quand même une société dont la vie des femmes se fait plus ou moins en gynécée et cela renforce les femmes entre elles, elles se soutiennent vraiment. Le côté positif, c’est la solidarité pour apaiser leurs maux individuels, ô combien nombreux ! Je suis très admirative de la jeune génération de femmes qui est très dynamique, très ambitieuse, très combative et qui sait allier Modernité et Tradition. Elles donnent un bel espoir pour notre futur idéal comorien. Qu’il en soit ainsi !

 4-        Vous avez passé toute votre vie en Europe. Pourquoi avez-vous choisi de tourner votre film « Résidence Ylang Ylang » aux Comores ? La langue de ce film est le comorien, est-ce un hasard ?

  Après ma formation à l’INSAS, j’ai voulu me lancer dans une fiction. « La Résidence Ylang Ylang » est mon premier court métrage de fiction. J’ai toujours fait du documentaire qui est une très bonne école pour passer vers la fiction ou vers la fiction détournée vers le réel. Je suis partie d’un sujet qui me tient à cœur : la maison. Ce court métrage est très important pour moi car il y a des inspirations autobiographiques et il fallait aussi que je retourne à mes origines par le biais du cinéma. Je suis née à Dunkerque donc j’appartiens à la diaspora comorienne et forcément mon regard reste celui du « Je viens ».  Par « La Résidence Ylang Ylang » je voulais en moi-même casser ce regard. Le film effectué je n’arrive toujours pas à savoir si j’y suis arrivée.

 Par contre c’est ma meilleure introspection vers les Comores. Lors de mes phases de recherche pour préparer le film,  j’ai fait des rencontres qui m’ont fait comprendre ce qu’était le quotidien comorien quel que soit le milieu social. L’expérience de ce court métrage est aussi une preuve que l’on peut faire des projets de toute sorte dans le pays et que les insulaires sont en attente de ce type d’initiative. Il y a du potentiel et une telle énergie qu’on ne peut pas passer à côté de ça. La problématique majeure reste tout de même toujours : par quel moyen y arriver ?

Pour la question de la langue, un film reflétant un pays doit se faire dans la langue du pays où l’on tourne. Les insulaires sont nés et ont baigné dans la langue comorienne : cela n’aurait eu aucun sens si les acteurs avaient joué en langue française. Et, les spectateurs comoriens doivent s’accaparer un imaginaire qui se base sur leurs propres repères. Pour cela, j’ai tourné en comorien même si moi-même je ne maîtrise pas bien la langue. Je dois faire des progrès pour pousser encore plus loin mes travaux.

 5-        Vous avez présenté votre film un peu partout dans le monde, dans des festivals qui ne sont pas des moindres, de renommée internationale. Quels souvenirs avez-vous gardé de ces rencontres du 7ème art ?

 Le film a effectivement bien tourné. Un court métrage vit normalement deux ans. En deux ans et demi, « la Résidence Ylang Ylang » a été diffusé dans plus de  35 festivals internationaux. C’est génial et inattendu car je ne pense pas que mes prochains films auront un tel parcours. Le souvenir que j’en garde, c’est l’immense curiosité des spectateurs envers un pays qu’ils ne connaissent pas vraiment. Ils ont déjà entendu le nom mais ne savent pas vraiment où cela se situe dans le Monde : les Comores, dans l’imaginaire des autres, c’est un monde très reculé. Ce qui me marque c’est aussi leur surprise à voir l’omniprésence du vert (végétation luxuriante) ou à entendre une langue qui leur est inconnue. Ces rencontres en festival sont stimulantes pour continuer à travailler dans cette voie. Sans le vouloir, j’étais un peu un porte-drapeau ou un porte-parole des Comores à chaque rencontre avec un public différent. Il y a une réelle soif de voir des images venant de l’Océan Indien en cinéma, non pas en télévision mais en Cinéma. Pour cela, il y a beaucoup de travail à faire dans ce domaine là pour apaiser cette soif extérieure (et intérieure aussi d’ailleurs).

 6-        Le prochain Hachimiya parlera de quoi et dans quel pays sera-t-il tourné ?

 Je travaille actuellement sur un projet de documentaire long qui s’intitule ‘L’Ivresse d’une Oasis’ produit par Shõnagon Film et le CBA à Bruxelles. Cinq ans de travail qui sont en train d’aboutir. Un vrai parcours du combattant en terme de production. Ce temps de réalisation a été très long car je me focalise sur un thème qui apparemment ne plaît pas aux télévisions. Ce n’est pas plus mal car j’ai une liberté d’écriture et de format pour le moment. Je tourne toujours autour de ce même thème : la maison non terminée qui attend le retour de son propriétaire exilé ailleurs. Pour un ‘Je viens’ ce qui nous fait revenir au bled c’est la fierté du père : la maison familiale qu’il a construite dans son village  natal.

 Mais, en tant qu’enfant de la diaspora, que fait-on de cette maison en dur demeurant inoccupée durant de longues années?

 Et plus largement, que fait-on de notre héritage culturel comorien quand on est de France ou quand on s’en va de l’Archipel des Comores -qu’on soit de la Grande Comore, d’Anjouan, de Mohéli ou de Mayotte-?

 Je suis partie seule en 2006 faire un repérage sur les 4 îles de l’archipel et je suis revenue avec une petite équipe cette année pour filmer à nouveau dans ces îles. C’est un film d’introspection sur l’identité comorienne qui part de ma famille pour aller vers les autres. Encore une fois, les pérégrinations à travers les îles ont été de vraies révélations sur ma quête identitaire en rencontrant des gens du peuple, dans le sens noble du terme. Toutefois, ils m’ont fait comprendre chacun à sa manière ce que pouvait être un idéal comorien. Je suis actuellement en phase de montage à Bruxelles. Avec le monteur, nous essayons de réunir les 4 îles au sein de ce long film road-movie. J’espère au final avoir un film en ‘Cinéma’ qui reflète vraiment la température actuelle de l’ensemble de l’archipel.

 7-         No man’s land : Que peut le cinéma dans nos sociétés actuelles ?  Que peut apporter de positif le cinéma dans les sociétés Comoriennes en particulier et dans les sociétés du monde en général?

 Quelque soit la forme du film (fiction, documentaire, fiction-docu, cinéma expérimental), faire du cinéma, c’est donner une vision singulière sur le Monde qui nous entoure. On partage avec l’Autre nos histoires en image et en son. Dans les pays où il y a carence de cinéma, même s’il y a évasion, ce moyen d’expression a un rôle politique. Il donne la température contemporaine des pays en crise ou en expansion. Plus il y a crise, plus il y a de la matière à narrer. Plus il y a crise, plus il y a censure et plus cette contrainte oblige l’auteur à trouver une forme particulière à son œuvre (je pense au cinéma iranien et chinois dont les auteurs s’en sortent par des propositions stylistiques intéressantes malgré les condamnations lourdes dont ils écopent pour juste avoir eu envie de filmer leur pays). Cela en est de même pour les pays sans moyens industriels cinématographiques. 

 En ce qui concerne nos îles, il y a tellement d’histoires à raconter dans la culture comorienne… On est une société riche en contradictions et il y a de quoi puiser en nous pour réaliser des milliers de films avec des sujets très forts. Faire le portrait de cette société par le biais du cinéma, sans faire de concession, aurait un impact infini sur nos projections en nous-mêmes et sur notre imaginaire. Car actuellement, dans le Nord (voire aussi dans les îles mêmes), quelles images sont véhiculées sur nous ? Nous reconnaissons-nous en ces images ? Je n’arrive pas à savoir si nos images sont encore floues sur nous ?

 Il y a un besoin énorme de mettre en place un miroir pour corriger nos propres maux, pour réfléchir, pour se divertir ou pour s’évader avec un héros qui ressemble aux insulaires. On est en manque d’identification avec des personnages comoriens face à la circulation massive de films américains, asiatiques et de Bollywood en DVD. A part à Mayotte (mais il faut s’interroger sur le public qui fréquente les salles obscures), on est surtout en manque d’une salle de cinéma sur les autres îles. Au moins une dans chaque capitale, ce serait déjà pas mal.  

 8-        No man’s land : Quand on parle de cinéma, on parle toujours d’investissement, de salles de cinéma, de téléspectateurs qui se déplacent et qui achètent des tickets, de distribution, en un mot, d’industrie du cinéma. Ne pensez-vous pas qu’un développement du cinéma aux Comores implique une création d’une industrie du cinéma à l’instar de Nollywood au Nigéria, de Bollywood en Inde et de Hollywood aux Etats-Unis ?

 Avec quels moyens faire et diffuser le cinéma comorien?

C’est une question cruciale qui touche également tout le cinéma d’Afrique noire francophone à ce jour. Dans le Nord, on s’inquiète sur le manque de représentation africaine plus franche à diffuser dans les salles obscures (en dehors des festivals pour l’Afrique) alors que dans le Sud, il existe tout de même des productions qui se font chaque année (avec difficulté selon la nécessité budgétaire) sur des supports différents et de qualités différentes. Néanmoins, il y a une réelle absence de structures qui s’occuperaient essentiellement de la circulation de ces films entre les pays africains et en dehors des festivals ponctuels.

 Pour le moment je suis un peu pessimiste sur l’existence d’une industrie du cinéma comorien. Je suis plutôt dans l’ordre du rêve : il faudrait une création industrielle qui serait un mélange entre un Nollywood, un Bollywood et aussi un cinéma exigeant d’auteur. Chacun y trouverait son compte.

 Mais par quel procédé ? Par l’Etat comorien qui créerait comme cela se fait dans quelques pays africains une Commission du Film qui dépendrait du Ministère de la Culture ? Si déjà une structure de la sorte n’existe pas pour les autres formes d’art, comme la littérature ou comme le spectacle vivant dans le pays, je peux encore rêver longtemps.

 Puis, il y a une autre alternative qui est l’ensemble des aides culturelles venant du Nord ou du Moyen Orient, mais cette solution là doit-elle en être l’unique réponse pour faire accoucher nos créations?  

C’est à  méditer…