« Personne n’ignore qu’entre Anjouan et Mayotte, il y a un bras de mer qui est devenu un cimetière »

Question : Depuis la réouverture du consulat de France à Anjouan, au début du mois de janvier dernier, le taux d’obtention de visas s’élève à 98 %. Ce chiffre explique-t-il une ouverture des frontières ? Pourquoi avoir attendu aussi longtemps ? Et qu’est-ce qui a vraiment motivé cette décision ?

Fréderic de Souza : Anjouan a connu par le passé une période un peu mouvementée. Nous étions obligés de fermer le consulat. Aujourd’hui, la stabilité est revenue. Dans le souci de pérenniser les rapports, de conserver les bonnes relations entre la France et les Comores, notre premier acte était d’ouvrir le consulat, qui répond à une véritable demande de la part des Anjouanais. Les Anjouanais devaient aller à Moroni où ils passaient des mois pour un visa. Imaginez les dépenses qu’ils étaient amenés à faire. La réouverture du consulat est un signe plus qu’amical. Il y a aussi une question humanitaire essentielle. Personne n’ignore qu’entre Anjouan et Mayotte, il y a un bras de mer qui est devenu un cimetière. Des gens qui cherchent à entrer à Mayotte à bord de kwassa y périssent. Et pire, il y a des gens qui profitent de ces traversées sans issue. Nous voulons juste permettre aux gens d’aller à Mayotte légalement. D’ailleurs quand on allait ouvrir le consulat on s’attendait juste à 3 à 6 personnes par jour. Et quand je vois ces 90 à 100 personnes qui se présentent tous les jours au consulat pour demander un visa, pour moi c’est un grand contentement.

Frédéric de Souza, consul de France à Anjouan, de janvier 2009 à mai 2010.

Frédéric de Souza, consul de France à Anjouan de janvier 2009 à mai 2010.

Question : Certains estiment que la réouverture du consulat et le taux élevé d’obtention de visas  sont deux mesures pour éviter qu’il ait une rupture du dialogue entre les Comores et la France au lendemain du référendum du 29 mars à Mayotte.

F.S. : Rien à voir. Le référendum est dans l’emploi du temps depuis très longtemps. C’est dans un esprit de bonne volonté qu’on a ouvert le consulat. Je ne me mettrais pas à faire tout ce que je fais si on devait fermer. D’ailleurs la réouverture du consulat représente une somme très importante qui s’élève à plus de 100 millions de francs comoriens.

Question : Quels critères tenez-vous compte pour donner suite favorable ou défavorable à une demande de visa ?

F.S. : Il faut bien comprendre que le consulat à Anjouan n’applique pas la réglementation en vigueur pour le visa. Avant mon arrivée, le demandeur devait présenter une quarantaine de documents. Il devait justifier son état civil et sa fonction. On a réduit la liste de 40 à 3 documents indispensables. Et parmi ces trois documents, la base du dossier est l’attestation d’accueil. Et nous donnons suite défavorable à une demande de visa si les documents présentés ne sont pas authentiques ; ou si, par simple déclaration, le demandeur nous a fait comprendre que son intention n’était pas de revenir.
J’essaie d’établir une relation de confiance. Je demande aux demandeurs de visa qui partent à Mayotte soit pour un mariage, soit pour des affaires, soit pour rendre visite à la famille, de revenir à la fin de leur visa. Et de bien respecter ce contrat moral. Et s’ils n’honorent pas leur engagement, ils seront recherchés et retrouvés par la PAF (Police aux Frontières). Et la confiance est rompue.

Question : Peu d’Anjouanais à Mayotte ont la nationalité française. Et ceux qui n’ont pas des parents, des proches, qui peuvent les héberger, que doivent-ils faire pour se rendre à Mayotte ?

F.S. : En fait, ce qui prouve qu’on n’a pas l’intention de fermer le consulat c’est qu’on cherche par tous les moyens d’influencer les gens à venir faire des demandes de visa. Les gens de Nyumakélé surtout. Puisqu’ils sont nombreux à partir à Mayotte à bord de kwassa et croient qu’ils ne peuvent pas fournir les documents requis. Mon cheval de bataille c’est d’influencer les gens. Je me déplace dans le Nyumakélé de temps en temps, pour voir les mairies et pour leur expliquer comment les gens doivent faire pour avoir un visa. Dans le souci d’influencer le plus de candidats possible ? Je suis même allé à la RTA (Radio télévision Anjouan) et j’ai accordé une interview à des journalistes de l’ORTC.
En ce qui concerne la question de la nationalité, permettez-moi de vous dire que ce ne sont que des rumeurs. On n’est pas obligé d’avoir la nationalité française pour héberger quelqu’un. Dès que la personne est légale et responsable, il peut le faire. Parce que si la personne hébergée ne revient pas, celui qui a établi l’attestation d’accueil peut être inquiété et sanctionné par la préfecture à Mayotte.

Question : Vous exigez une assurance voyage à chaque bénéficiaire de visa. Selon vous, les assureurs sont-ils fiables, sont-ils honnêtes ? Ou sont-ils juste des assureurs fictifs, des imposteurs, qui ne sont même pas représentés à Mayotte et qui se font de l’argent sur le dos du petit Comorien ?

F.S. : Les assureurs ont des statuts. C’est aux responsables anjouanais de s’assurer que les ces derniers sont dans la légalité. Cependant, l’assurance voyage est vraiment fait pour le bien des gens. En cas d’accident, on est couvert. L’assurance peut couvrir le rapatriement pour Anjouan. C’est vraiment pour la protection de l’assuré. D’ailleurs au début, j’étais appelé à résoudre un simple problème mathématique. Et je me suis rendu compte que la traversée en kwassa (500 euros) coûte plus cher qu’un visa. Et suite à de nombreuses plaintes des bénéficiaires estimant que l’assurance et le transport sont chers, je suis allé voir en premier lieu les assureurs pour leur dire que leurs contrats sont chers. Certains ont compris. Et maintenant l’assurance coûte 50% moins cher. En second lieu, je suis allé voir les transporteurs, Comores Aviation y compris. Seul Maria Galanta a accepté de faire une réduction de 50% du tarif de ses billets pour les personnes munies d’un visa.

Question : Beaucoup de parents anjouanais partent à Mayotte à bord de kwassa-kwassa dans le seul but d’aller scolariser leurs enfants. Puisque, selon eux, l’éducation scolaire aux Comores laisse à désirer. Envisagez-vous de mettre en place une coopération qui porte beaucoup plus sur l’éducation ?

F.S. : Aux jeunes qui font des études à Mayotte, mais qui sont en situation illégale, je leur dis qu’il ne faut plus vivre dans la semi-clandestinité. Ces jeunes doivent régler leur situation. Ils doivent revenir à Anjouan pour faire un passeport. Et quand ils auront leur passeport, ils peuvent régulariser leur situation auprès de la préfecture à Mayotte. Moi ce que je peux faire, une fois qu’ils m’auront soumis un dossier de demande de visa, j’appellerai la préfecture, et au cas par cas, je demanderai la réglementation de leur séjour à Mayotte. Ces jeunes ont aussi des parents. Donc, je demande aussi à ces parents de ne plus rester dans la clandestinité. Il faut revenir faire un passeport et demander un visa. Qu’ils viennent en confiance. Parce qu’il y a des gens qui se présentent au consulat et qui nous racontent des histoires abracadabrantes.

Question : Beaucoup de Comoriens cherchent à entrer à Mayotte dans l’espoir d’aller se faire soigner. Y a-t-il une coopération entre Mayotte et les Comores indépendantes dans le domaine de la santé ?

F.S. : Quand un malade est admis à l’hôpital de Hombo et que les médecins se sont aperçus qu’ils ne peuvent pas le soigner, comme par exemple s’il demande une chirurgie importante, son dossier est transféré à un comité de médecins à Mayotte. Ce comité s’appelle Evasan (Evacuation sanitaire). Et après examen du dossier, une réponse favorable ou défavorable est donnée aux médecins d’Anjouan. En cas de réponse favorable, le malade est évacué à Mayotte et bénéficie du soutien du comité. Par contre si quelqu’un souffre d’une maladie qui peut se soigner à Anjouan mais qui veut tout de même partir à Mayotte, il n’a qu’à présenter un dossier de demande de visa et justifier ces ressources.
Question : L’Anjouanais vit avec moins de 25000 francs comoriens (50 euros) par mois. Beaucoup de gens sur l’île qui considèrent Mayotte comme un « eldorado » s’endettent pour avoir les frais de visa, d’assurance, du transport et un peu d’argent de poche pour subvenir à leur besoins une fois à Mayotte. D’ailleurs certaines personnes voient dans cette immigration une fuite de capitaux, une perte de devises, un appauvrissement du Comorien et de l’économie nationale au profit de l’économie française. Autrement dit, le petit Comorien fait du tourisme et l’eau va à la rivière. Que pensez-vous de cette remarque ?

F.S. : Ce n’est pas trop mon domaine. Toutefois au consulat on a ouvert un bureau qui s’appelle Co-développement. Si des personnes ont des projets, quelque soit le projet, elles peuvent venir nous le présenter. Nous les étudions et aidons à leur réalisation. D’ailleurs, il y a déjà des promoteurs qui verront bientôt leur projet mis en œuvre. Nous sommes actifs et ouverts à toutes propositions.

Questions : Et les passeurs ? Qu’envisagez-vous pour eux. Puisque la plupart d’entre eux, sont devenus passeurs malgré eux. Ils s’adonnent à cette activité seulement pour subvenir aux besoins de leur famille.

F.S. : Anjouan est un pays d’agriculture. Un pays très favorable à l’agriculture. De la bonne terre. Un bon climat. L’idée est d’aider à développer ce domaine. Le paysan de Nyumakélé produit 300 kg de pomme de terre. Et comme il vend sa récolte sur la route, il a du mal à l’écouler. Mon idée est de garantir que la production soit entièrement achetée. C’est à nous de l’acheminer à Mayotte pour permettre la vente de la totalité de la récolte. Le consommateur de Mayotte aura un produit moins cher et la paysan aura quant à lui vendu toute sa récolte. Comme le paysan n’est pas instruit, il lui sera difficile de vendre lui-même sa récolte. C’est la raison pour laquelle, nous allons le faire à sa place. D’ailleurs le SNAC [syndicat national des agriculteurs comoriens] a déjà tous les moyens pour accomplir cette tâche. Nous allons les accompagner. Et si la production atteint 100 kg, le Maria Galanta peut faire un tarif spécial pour le fret.

Question : Etes-vous optimiste pour ce que vous êtes en train de faire ? Croyez-vous que les traversées en kwassa-kwassa cesseront un jour ?

F.S. : Optimiste? Les résultats sont déjà là. Il y aura toujours des gens qui continueront à faire de trafic d’hommes. Il y aura toujours des gens qui auront de l’influence. C’est tout un système. Ils payent même les policiers de la région pour arriver à leurs fins.

Questions : Quels policiers ? Les policiers mahorais ?

F.S. : Non, des policiers anjouanais. Mais il ya aussi des Mahorais qui appartiennent à ces réseaux. Ils font venir des gens à Mayotte pour les faire travailler dans l’agriculture et la maçonnerie.
D’ailleurs la semaine dernière, on a arrêté un trafiquant. En effet, c’est facile d’influencer des personnes analphabètes et illettrées.

NB: L’interview date d’avril 2009. 

Nassurdine Haïdari, élu français d'origine comorienne

« La délinquance des jeunes comoriens est une réalité de plus en plus prégnante à Marseille » rencontre avec Nassurdine Haïdari

Né en 1978 à Marseille, Nassurdine Haïdari, de parents originaires des Comores, est adjoint au maire du 1er secteur de la cité phocéenne, en charge de la vie associative, des sports et de la jeunesse. Après une maîtrise de littérature et langue arabe, il intègre l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, où il est admis en thèse doctorale après avoir obtenu un DESS et un Master II recherche. Sa thèse est consacrée aux pratiques de l’Islam en France. Interview.

Nassurdine Haïdari, adjoint au maire du 1er secteur de Marseille

Nassurdine Haïdari, adjoint au maire du 1er secteur de Marseille

No man’s land : Peut-on vraiment parler de diaspora comorienne en France ?

Il faut une conscience « diasporique » pour faire diaspora. Or, chez les Comoriens il n’y a pas cette conscience et cette unité de corps. Quoique ce qui est intéressant, c’est qu’il y a une logique d’aide aux Comores. Cette aide financière n’a pourtant pas d’ancrage économique. Car cette aide financière est très localisée. Elle commence et s’arrête au périmètre de la famille. Cette diaspora n’est donc pas arrivée à créer des structures d’aides globales, qui sortiraient du cadre villageois. Par exemple il n’y a pas de grande structure comorienne à Marseille ou en France qui aide les Comores sans prendre en compte les logiques villageoises. C’est-à-dire aider les plus pauvres, ceux qui en ont le plus besoin. Donc, il n’y a pas d’unité d’action et de vision. Cependant, il y a ici plus qu’ailleurs deux dénominateurs communs qui sont l’ « origine » et l’« expérience commune ».

No man’s land : Qu’entendez-vous par expérience commune ?

L’expérience commune est un parcours d’intégration et d’insertion sociale qui pour la communauté comorienne a d’importantes similitudes. En France cette expérience commune repose sur une grande précarité de la communauté comorienne. Sur une incapacité à travailler avec les administrations locales et les institutions nationales. Et sur un repli communautaire qui s’accompagne par une certaine violence notamment des plus jeunes qui, exposés à la souffrance et au manque de moyen dû à une aide outrancière des parents vers les Comores, se réfugient malheureusement dans la délinquance. Je condamne tout en essayant de comprendre.

No man’s land : Donc ce qui est dit dans les médias au sujet des Comoriens comme étant la cause de la plus grande partie de la délinquance à Marseille est vrai ?

Non. Cependant la délinquance des jeunes comoriens est une réalité de plus en plus prégnante à Marseille. Cette triste réalité a des racines économiques et sociales, elle est la résultante d’un déséquilibre financier entre une aide vers les Comores qui palie aux défaillances d’un Etat qui n’assume pas ses responsabilité et qui n’a jamais su gérer son indépendance. Telle est la réalité. L’Etat comorien tue aux Comores comme il tue aussi en France. Les propos que je tiens sont durs, ce sont des accusations lourdes mais c’est la réalité. Tuer quelqu’un ce n’est pas l’éliminer physiquement, c’est en premier lieu l’éliminer socialement. Et quand vous avez un Etat qui ne fait pas ce qu’un Etat devrait faire, et, que vous avez parallèlement des personnes qui se substituent à cet Etat, qui vont lever des sommes importantes vers les Comores ; c’est l’éducation de leurs propres enfants qui est mise en péril.
Ces sommes ponctionnées directement du foyer créent de la frustration, de la révolte, de la délinquance, voire même un rejet de la communauté comorienne.


No man’s land : C’est-à-dire ?

Ces enfants-là rejettent même la culture comorienne parce qu’ils pensent qu’elle ne repose que sur un rapport mercantile. Ces enfants ne sont pas dans le rejet de la culture française parce qu’ils sont profondément Français. Ils sont en révolte contre le système dans lequel la France les a mis. Ils sont en révolte contre cette réalité française qui est discriminante à leur égard et qui ne leur donne pas les mêmes possibilités d’accès au travail, d’accès à l’éducation, d’accès à la culture. Mais la révolte ne veut pas dire le rejet. Par contre ces jeunes-là sont en rejet de la culture comorienne, ou de ce qu’ils pensent être la culture comorienne. C’est-à-dire que ces jeunes-là ne comprennent pas comment une communauté n’arrive pas à se structurer, comment aujourd’hui l’entre soi ne fonctionne pas. Enfin, comment expliquer à ces jeunes qu’une partie non négligeable de la communauté ne pense qu’à construire un pays dans lequel ils ne vivent pas, tout en délaissant complètement la vie dans laquelle ils sont. Ces jeunes ont des besoins et souvent les familles ont d’autres préoccupations. On ne peut pas vivre ici comme si on n’était pas là. Je pense que cette appartenance à la communauté comorienne devient problématique pour une partie des plus jeunes d’entre nous.

No man’s land : Corrigez-moi si je me trompe mais à Marseille qui dit Comorien dit Grand-comorien. Les autres compatriotes sont désignés par le qualificatif Anjouanais, Mohélien, Mahorais ou tout simplement m’masiwa (insulaire).

C’est vrai, en France comme aux Comores il n’y a pas d’unité comorienne. C’est une chose que notre génération devra construire. Nous devons construire l’unité nationale. C’est quelque chose que nous ne connaissons pas. Le sentiment d’appartenance ne dépasse pas pour certains le village. Par exemple à Marseille nous devons avoir des relations plus qu’intimes avec nos frères Anjouanais, nos frères Mohéliens et nos frères Mahorais. Et cela implique un défi culturel et linguistique. En effet, nous avons une belle langue commune mais qui connait des variantes que nous devons respecter et apprendre pour créer cette unité linguistique. Je pense que la France est un terrain extraordinaire pour apprendre des Anjouanais, des Mohéliens, des Mahorais, et des gens de Ngazidja. Mais pour créer cette culture comorienne que nous appelons tous de nos vœux, il faut un effort collectif. Et cet effort collectif n’est pas présent. Il ne se prononce pas. Peut-être acculée par nos problèmes du quotidien, la communauté comorienne ne peut se projeter. Cette absence de projection est accentuée par des conditions de vie extrêmement difficile dans les quartiers sensibles de Marseille et notamment dans les quartiers nord de la ville. Des quartiers qui sont ravagés par le trafic de drogue, par le chômage de masse, par l’insécurité, par la violence et par tous les maux. Donc nous avons cette expérience-là, cette expérience de l’immigration, de l’insertion, de l’intégration, qui est une expérience traumatologique.

Néanmoins, c’est bien d’avoir parlé de cela. Parce que moi je viens de Ngazidja. Je pense qu’en raison du repli communautaire à dimension villageoise, certain ne voit pas plus loin que le bout de leur nez. Il faut que nous puissions d’une manière collective insérer tous les Comoriens dans un projet commun. Parce que lorsque vous êtes à Marseille, que vous êtes de Mayotte, d’Anjouan, de Mohéli, ou de Ngazidja, vous êtes Comorien. De plus, nos familles respectives ont des liens historiques avec les Anjouanais, les Mahorais, et les Mohéliens. Donc vous voyez qu’il y a un brassage naturel et historique. Maintenant il faut que nous puissions fortifier ces liens en donnant une consistance socio-pratique tout en inventant les Comores de demain.

No man’s land : Cela veut dire ?

Cela veut dire que ce sentiment d’appartenance à une communauté existe. Je l’ai rencontré à plusieurs reprises où la communauté dans son ensemble a été éprouvée, par exemple lors du meurtre d’Ibrahim Ali, ou lors du crash du vol Yemenia. Toutes les barrières que nous avons citées se sont envolées. Il n’y avait que des Comoriens. Une seule communauté. Tous unis face à l’adversité. Mais cette même union que l’on peut voir dans ces moments de peine, de drame, on ne la rencontre pas toujours dans les moments où il faut construire ensemble. On ne la rencontre que dans l’épreuve. Et je pense qu’il faudrait rencontrer cette énergie-là lorsqu’on est appelé à construire quelque chose ensemble. Mais il faut un cap. Maintenant je pense qu’au sein de cette communauté il va falloir voir apparaître des leaders d’opinion. Des gens qui poussent, qui parlent, qui dénoncent, qui pointent les véritables problèmes de la communauté et qui trouvent les solutions appropriées.

No man’s land : Mais des leaders ont toujours existé au sein de la communauté comorienne ?

Oui, mais des leaders de tables ! Pour moi ces gens-là ne sont pas des leaders d’opinion, ce sont plutôt des « conteurs ». Ceux qui ont cette mémoire collective, qui ont cette prestance, qui ont ce langage pour faire passer quelque chose, mais il n’y pas de message politique. Nous sommes (si vous voulez) dans une crise politique qui ne dit pas son nom, car il n’y a pas de vision. Il n’y a pas de perspective d’avenir. Quand on regarde les autres communautés à Marseille ils ont une perspective. Ils ont des écoles de formations dans lesquels les plus jeunes sont suivis scolairement. Aujourd’hui, nous ce que nous faisons, c’est reproduire le système des shioni (école coranique) que nous avons aux Comores, sans y apporter une once de modernité, sans y apporter une once d’adaptabilité.

Aujourd’hui nous devons, nous nouvelle génération, être au rendez-vous de tous les défis que nous pose la vie en France. Il faut des gens qui feront référence, qui donneront à la jeunesse l’envie de progresser. Mais de grâce évitez de nous parler de ces notables comme seule remède aux maux de la communauté ! Ou de cette notabilité à acquérir pour devenir un homme ou une femme au sein de la communauté. Pensez-vous qu’il suffise de faire le anda (Grand mariage) pour être et devenir respectable ? Moi ce n’est pas de cette façon-là que je vois les choses. Pour moi un leader d’opinion, c’est quelqu’un qui, par sa droiture, son humanité, son parcours de vie, professionnel, universitaire, son exemplarité dans la société, son engagement social, donne envie de réussir. La société qui est la nôtre est une société qui se base sur le travail, le mérite, la méritocratie, l’effort, mais pas sur un simple anda qui ouvre souvent les portes de la respectabilité à des personnes qui en sont très éloignées.

Nassurdine Haïdari, élu français d'origine comorienne

Nassurdine Haïdari, élu français d’origine comorienne

No man’s land : On a l’impression que deux habitus, sinon deux visions du monde, s’affrontent au sein de la communauté comorienne à Marseille. D’un côté, il y aurait les ainés qui vivent avec des mécanismes villageois, sinon holiste et fataliste, et d’un autre des cadets animés par des mécanismes individualiste et cartésien dont seule la société capitaliste connait le secret.

Je me suis construit dans un autre monde que celui de mon père. Et, ceux qui naissent ici ne peuvent pas prendre une culture qui n’est pas adaptée à leur environnement. Aujourd’hui, la communauté comorienne c’est quoi ? Vous avez 30, 40% de gens qui sont arrivés du pays, nos parents, mais les 60, 70% c’est nous. Il y a un partage des responsabilités. Les vieux ne sont pas les seuls responsables de notre situation. Qu’est-ce qu’elle fait cette génération de jeunes nés ici? Elle est où cette génération qui doit aujourd’hui porter quelque chose ? Porter un avenir ? Porter un message ? Porter une vision ? Si on n’y arrive pas, ce sera très dur pour nous. On s’éteindra. J’ai peur que cette communauté en mal d’organisation disparaisse culturellement.

Vous savez, je ne partage pas trop la thèse de l’habitus. Parce que l’habitus ce sont des stratégies que l’on met en place .Et chacun a sa stratégie. Je pense en parlant du modèle comorien que c’est une stratégie d’organisation sociale que les gens ont mise en place pour palier à certains défis sociétaux. Cette organisation sociale qui peut-être a raison d’exister aux Comores n’a pas de raison d’exister en France. Nous devons faire autre.

No man’s land : Quelles solutions préconisez-vous pour remédier au problème ?

Etant donné que le mal est bicéphale, il faut agir sur les deux sources du mal. Toute intégration de la communauté comorienne pleine et entière passera par une amélioration de la situation politique aux Comores. J’en suis persuadé. Tant qu’il y aura une perfusion économique, il y aura une dépendance…… Je pense qu’on doit arrêter la perfusion financièrement. Nous devons demander aux Comoriens qui vivent aux Comores de prendre leur responsabilité, de se révolter contre le simulacre d’Etat, ce grand n’importe quoi où personne ne gère rien, où tout est géré n’importe comment, où il n’y a pas de responsable. C’est une partie du problème. Et tant que ce problème ne sera pas géré les Comoriens auront des difficultés.

Bien que je pense que dans un temps le problème sera différent parce que ceux qui sont nés ici n’entretiennent pas une relation financière avec le pays comme nos parents. Car la nouvelle relation des jeunes comoriens avec le pays d’origine a changé et petit à petit le volume d’argent qui part vers les Comores va s’étioler. Et là va se poser la question de la responsabilité comorienne des Comoriens vivant aux Comores. Cela est une question que nous ne pourrons pas éluder.

La deuxième question va être celle de la participation de cette communauté à la vie locale. Tant que les Comoriens n’auront pas compris qu’il faut se structurer, qu’il faut être ensemble pour peser, ils seront la cinquième roue du carrosse. Il faut se rassembler. Il faut peser politiquement. Il faut qu’on puisse exister politiquement. Qu’on puisse s’organiser financièrement. Il faut faire des choses, mettre en place des actions. On est dans le combat permanent dans ce pays. Rien n’est acquis. Pour améliorer la situation des Comoriens, tout doit passer par une amélioration économique, par une amélioration de l’insertion sociale, une insertion dans les milieux du pouvoir, tout cela doit faire partie de cette stratégie commune.

No man’s land: Faire diaspora?

Oui, il faut créer cette communauté de vision, de destin. Cette communauté qui transcendera les différences et qui ira vers quelque chose qui ressemblera à quelque chose. La communauté comorienne à Marseille ne ressemble à rien. Moi je crois en la vertu de la rupture. Je crois que pour avancer des fois il faut briser les chaînes, qu’il n’y ait pas de demi-chaînes. Toute tradition n’est qu’une façon de penser le réel à un moment donné. Ce qui était bon il y a 200 ans pour la population comorienne ne peut pas être bon aujourd’hui, et ne sera pas bon dans 200 ans. L’adaptabilité est le mot clef. Sans trahir. Sans renier.

Qui faisait le anda à l’époque de mon grand-père ? A l’époque, le système correspondait au niveau de vie des gens. Les gens faisaient le anda en fonction des moyens qu’ils avaient. Le système que nous défendons aujourd’hui n’est pas approprié à la population. Le système moderne contredit la tradition. Le système n’est pas adapté aux réalités sociales et économiques du pays. C’est un système qui est devenu un poison pour ceux qui le défendent. Je suis donc pour la rupture. Il faut que la communauté comorienne vive dans son temps .Certes il faut s’inspirer du passé pour voir ce que fut l’intelligence, l’ingéniosité de nos ancêtres d’avoir pensé leur société. Le anda n’est pas qu’un mariage, c’est un système social assez intéressant. C’est un système qui hiérarchise et organise tous les paliers de la vie. C’est quelque chose de beau à voir. Mais sincèrement ce système n’est plus adaptable aujourd’hui à la société que nous connaissons.

No man’s land : Mais le anda est considéré comme le pilier majeur de la solidarité comorienne ?

Ce mariage n’est qu’une opération d’autopromotion orgueilleuse. Une mise en scène. L’acte n’est pas désintéressé. Nous n’avons pas trouvé les chemins qui nous réconcilient avec la solidarité alors que nous sommes d’une société basée sur l’entraide. Il faut inventer des nouvelles formes de solidarité voire un autre mariage qui correspondrait aux codes comoriens, dans la pure tradition des Comores, et qui permettrait ou à l’ensemble ou à une petite minorité de gens solvables comme c’était le cas avant, de faire perdurer la tradition.


No man’s land : Mais à Marseille ce sont ceux qui sont nés ici qui font le anda ?

Oui c’est vrai. J’ai fait le « anda marseillais » avec beaucoup d’argent.

No man’s land : Alors pourquoi l’avez-vous fait ?

J’aime ma femme et pour me marier avec elle j’aurais dépensé des cents et des milles. Lorsque vous voyez des mariages dans d’autres communautés, vous êtes dans le même rapport de prix. Ce n’est pas le rapport de prix qui me gêne. C’est cette concurrence frénétique, c’est-à-dire « Si toi tu le fais, moi je dois faire plus que toi ». Et c’est cela qui est malsain. Ce qui est malsain c’est aussi l’hypocrisie dans certains mariages. Quand vous voyez des familles aller marier leur fille à un homme aux Comores tout en sachant que le petit copain est en France et que la mariée reviendra vivre avec lui, c’est de la prostitution légalisée. On est vraiment dans la loi du plus pervers avec la bénédiction des parents et de ces imams aveugles de toute déontologie.

No man’s land : Le 14 mars 2012, lors de la campagne présidentielle, François Hollande a tenu un meeting au Dôme de Marseille. On a vu que des Comoriens étaient au premier rang de la scène. Sincèrement le vote comorien dont parlent souvent les médias existe vraiment ?

Les Comoriens sont passionnés de politique. Ils font de la politique sans s’impliquer activement dans la vie de la cité. Le vote comorien existe, mais il ne correspond pas aux aspirations et aux attentes de la communauté Comorienne. Les Comoriens font plutôt de l’affichage politique.

No man’s land : Voyez-vous une lueur d’espoir?

Oh que oui ! En une génération la communauté comorienne a fait un pas de géant. En une génération des docteurs, des avocats, des dentistes, des ingénieurs, des ratissant de qualités, bref une pénétration sociale intéressante et le phénomène va s’amplifier. Je vois aussi une combativité émerger, une volonté de sortir des injustices sociales et une profonde attente de connaitre les richesses de la culture comorienne.

Rivo

Interview avec le syndicaliste Rivo sur la situation de l’enseignement à Mayotte

Rivo, de son vrai nom Rakotondravelo Rivomalala, est Secrétaire départemental de la corporation des instituteurs SNUIPP-Mayotte. A la veille de l’arrivée sur l’île de Luc Chatel, Ministre français de l’Education, il a accepté de nous parler de la situation actuelle de l’enseignement à Mayotte.

Rivo

Rivo

No man’s land : Dans l’après-midi du mercredi 15 juin dernier, des professionnels de l’enseignement et des responsables associatifs ont marché dans Mamoudzou pour dénoncer les propos du Vice-recteur François-Marie Perrin sur « l’accent des élèves maorais » et sur « les utérus des mères mahoraises » . Parlez-nous, monsieur Rivo, de cette marche ?

Rivo : Le Vice-recteur est un raciste [NDLR : Charles Maurras a créé le mot racisme pour signifier que les races nordiques et germaniques sont supérieures aux autres races]. Désolé, mais je n’ai pas d’autres termes pour le qualifier. C’est quelqu’un qui a perdu la notion du temps et de l’espace. Il se croit quelque part, pendant le colonialisme, où des colonisés bons à trimer devraient tout singer, jusqu’à la façon de parler. Tout le monde parle avec un accent. L’accent du Marseillais n’est pas celui du Parisien, encore moins du Martiniquais ou du Kanak. Alors, à quoi bon stigmatiser le jeune français des banlieues ou de Mayotte ? Pour ce qui concerne le propos sur « le rythme des constructions scolaires ne pouvant jamais suivre le rythme des utérus des Mahoraises », je tiens à rappeler à la personne qui l’a tenu que le temps où on traitait les Africains de primate est révolu.

Ce Vice-recteur fait partie de cette Droite décomplexée qui se croit tout permis. Et si le SNUIPP-Mayotte et le FSU ont organisé la marche, c’est pour demander le départ de cet énergumène qui tient sans pudeur des propos anachroniques, et, antirépublicains de surcroît.

No man’s land : Vous venez de suspendre un mouvement de grève qui a duré plusieurs semaines. Quelles raisons ont-ils motivé ce mouvement ?

Rivo : La grève a duré longtemps que prévu, parce que nous le SNUIPP, qui représente 70% de la profession, et l’Etat (le Vice-rectorat et la Préfecture) avions du mal à établir un dialogue. Nous avions fait part de nos propositions à l’Etat, mais jamais ce dernier n’a daigné nous répondre. Il n’a jamais voulu que nous trouvions un compromis. Du coup, pour que nos revendications soient entendues, nous avions pris nos responsabilités, en déposant un préavis de grève. Et la suite, vous la connaissez.

No man’s land : Quelles étaient ces revendications ?

Rivo : Nous demandions qu’il y ait :
• Des constructions scolaires, notamment des écoles primaires et maternelles ; d’après Médecins du Monde, plus de 50 00 enfants de plus de 6 ans ne sont pas scolarisés à Mayotte. D’après le Vice-rectorat de Mayotte, seulement 70% des enfants de 3 ans sont scolarisés, et seulement 40% de 4 ans, c’est une aberration dans un pays où l’éducation est un droit inaliénable. 75% des écoles mahoraises sont très insalubres, elles ne respectent pas les normes d’hygiène et de sécurité européennes. L’Etat a toujours dit supprimer les rotations, pourtant en raison de manque d’écoles, une salle de classe est partagée par 2 classes et 2 professeurs. Un groupe fait 5 heures d’affilée le matin, et un autre groupe, 5 heures d’affilée l’après-midi. Et à chaque rentrée scolaire, les Mairies n’achètent pas les fournitures scolaires, ce sont les instituteurs qui le font.
• L’indexation des salaires et la mobilité, les instituteurs de Mayotte demandent à avoir les mêmes droits que leurs collègues des autres Départements.

No man’s land : Si vous avez suspendu le mouvement de grève, c’est parce que vous aviez eu gain de cause ?

Rivo : Le blocage existe toujours. Pour les constructions scolaires, nous avons obtenu l’ouverture du dialogue, qui était au point mort depuis le mois de mai dernier. Pour les autres propositions, il y a eu une intervention des nouveaux élus de la nouvelle majorité du Conseil Général et le Député Abdulatif Aly : ils ont envoyé une requête au gouvernement. Nous sommes en attente d’une réponse. Je ne puis qu’être optimiste, puisque les choses ont un peu évolué.

No man’s land : Quel est le niveau scolaire des élèves mahorais actuellement ?

Rivo : L’enseignement à Mayotte laisse à désirer. La politique éducative mise en place sur le territoire a désormais échoué. Il n’y a que 20% des élèves de la CM2 qui ont des acquis convenables. Et ces 20% ne sont ni les enfants de l’agriculteur ni ceux du pêcheur. Ce ne sont pas les enfants de monsieur tout le monde ni du monsieur de la France d’en bas. Ce sont les enfants issus des milieux favorisés, où des parents ont les moyens pécuniaires pour mettre à la disposition de leurs enfants des fournitures scolaires, des livres, le câble, l’Internet et d’autres matériaux informatiques, indispensables aujourd’hui. En effet, les responsables de cet échec, ce ne sont pas seulement les 75% d’élèves qui n’ont pas acquis les compétences minimales inhérentes à la réussite scolaire. Les responsabilités sont partagées. Le Vice-rectorat, les parents d’élèves, les élus, les élèves, les professeurs, tout le monde est complice. Puisque ce sont eux tous qui devraient saisir l’Etat pour qu’il mette les moyens adéquats pour rehausser le niveau de l’enseignement à Mayotte. Enfin, seulement 15 % d’une tranche d’âge arrive au bac.

No man’s land : Monsieur Rivo, avez-vous des propositions à faire à l’Etat ?

Rivo : Déjà, l’Etat doit construire des écoles pour pouvoir scolariser tout le monde dès l’âge de 3 ans. Réhabiliter les écoles vétustes doit toujours rester une priorité. Ensuite, l’Etat doit mettre en place une politique éducative plus appropriée, notamment une méthode qui tient compte de la situation linguistique de l’île. La langue française à Mayotte n’est pas une langue native, elle est plutôt une langue étrangère. Cela dit, il faudra dispenser plutôt dans les écoles des cours de Français Langue Etrangère (FLE) pour la bonne réalisation des missions éducatives. Toutefois, scolariser les enfants dès l’âge de 3 ans permettra d’atténuer les difficultés de la langue. Je peux aussi citer le problème des professeurs payés au rabais et celui des Mairies qui ne respectent pas l’engagement qui est le leur et qui est d’acquérir les fournitures scolaires pour les élèves.

Il y a aussi le problème de la formation des professeurs. A Mayotte, comme partout à ailleurs, il y a des bons et de moins bons professeurs. L’incompétence n’est jamais généralisée. Depuis 1991, le niveau scolaire ne s’est pas amélioré. Il est donc temps de former les moins bons. Et toute formation doit prendre en compte les réalités locales. Je donnerai l’exemple des professeurs métropolitains, qu’une fois sur le territoire, prennent vite conscience de leurs incompétences et demandent à faire autre chose. L’ignorance de la sociologie des élèves mahorais et des langues natives peuvent être un frein pour beaucoup de professeurs. Et ce sont les élèves qui sont dans ce cas penalisés. En ce moment, il y a l’IFM (Institut de Formation des Maîtres) qui forme les instituteurs. Mais au lieu de solliciter notre collaboration, ils font tout pour qu’on n’ait pas un droit de regard.

No man’s land : Monsieur Rivo, c’est quoi réellement le rôle de l’école ?

Rivo : L’école, en conscience, ne consiste pas seulement à permettre à l’élève à savoir lire, écrire et compter. Son objectif à terme est de mettre à la disposition de l’enfant les moyens de comprendre les phénomènes de la vie, de les analyser et de les critiquer. L’école est le lieu par excellence où l’enfant apprend le vivre-ensemble, prend conscience de lui-même et du monde qui l’entoure. L’école est censée faire de l’enfant un citoyen libre capable de choisir en connaissance de cause. En somme, l’école a pour mission première de fabriquer des futurs intellectuels, des citoyens dotés d’une intelligence, qui sauront s’intégrer dans n’importe quelle société de ce monde. Tout cela est le rôle de l’école, tout cela devrait être le rôle de l’école à Mayotte.

Commerçant à Kaweni

LE VILLAGE DE KAWENI VEUT FAIRE SECESSION AVEC LA COMMUNE DE MAMOUDZOU

Ahmed Adama est responsable associatif à Kaweni. Il nous parle de l’état actuel de son village. Interview.

Jeune de Kaweni( N.S)

Jeune de Kaweni( N.S)

No man’s land : Le lundi 25 juillet dernier, les jeunes de Kaweni sont allés fermer la Mairie de Mamoudzou. Quelles raisons qui les avaient motivés ?

Ahmed Adama : Le village de Kaweni a toujours été délaissé par la Mairie de Mamoudzou. Il n’y a d’infrastructures ni socioculturelles ni éducatives. Et le peu d’infrastructures sportives qu’il y a sont en mauvais état. Tout est vétuste à Kaweni, les habitations sont insalubres, les voiries font défaut, et celles qui existent sont remplies d’immondices. Le Maire manifeste une insouciance totale vis-à-vis de l’avenir de la jeunesse de Kaweni. Depuis une dizaine d’années, presque tous les 2 ans, nous manifestons notre hargne. Le 4 octobre 2009, nous avons signé un protocole d’accord avec la Mairie de Mamoudzou pour la construction d’une MJC. Le Maire avait promis que les travaux allaient démarrer au mois d’avril 2010. Et depuis, rien.
Et le lundi 25 juillet dernier, le Maire a repris devant nous la même litanie : « Les travaux sont en cours, mais les financements font défaut ».

No man’s land : Le village de Kaweni a envoyé une requête à l’Etat français dans laquelle il explique vouloir faire sécession avec la commune de Mamoudzou. Où en êtes-vous avec les négociations ?

Ahmed Adama : Nous avons demandé un entretien avec le Préfet Hubert Derache, justement pour lui faire part de notre intention de s’affranchir de la commune de Mamoudzou. Nous avons réceptionné, quelques jours après, un courrier de son cabinet nous conviant à aller voir le sous-préfet délégué à la cohésion sociale et à la jeunesse, M. Grégory KROMWELL. Ce dernier nous a reçus, puis nous a déconseillé l’idée de faire sécession, en évoquant des raisons historiques, politiques[ NDLR : Kaweni a une forte population originaire des autres îles de l’archipel ] et économiques [NDLR : étant donné que c’est à Kaweni où il y a la zone industrielle de Mayotte, en cas de sécession, la nouvelle commune prélèvera certaines taxes sur les entreprises, au détriment de la Mairie de Mamoudzou et de la Préfecture]

Quant à nous, nous n’allons pas baisser les bras, nous allons continuer à faire montre de diplomatie, et, épuiserons toutes les voies légales de recours pour avoir gain de cause, quitte à porter l’affaire au haut sommet de l’Etat. Kaweni est la première maternité de France, 65% de la population a moins de 20 ans, et, officiellement, nous sommes 11 562 habitants, mais officieusement, nous avons dépassé les 12 000 habitants. Dans les prochaines élections cantonales, nous souhaitons que Kaweni soit érigé en canton, parce que le découpage se fait au nombre d’habitant.

No man’s land : Vous organisez une remise de prix chaque année à Kaweni. Comment l’événement s’est-il déroulé cette année ?

Ahmed Adama : Le 16 juillet dernier a eu lieu à Kaweni la 3ème édition de la remise de prix connue sous le nom de « la Nuit des Diplômés ». Nous avons octroyé des prix à tous les jeunes kaweniens qui ont été diplômés cette année, tous niveaux confondus. Et encore une fois, il y a eu une absence totale des élus. Seul le sous-préfet délégué à la cohésion sociale et à la jeunesse, M. Grégory Kromwell, a honoré la cérémonie de sa présence. D’ailleurs, il nous a fait cette remarque : « Mais où sont passés les élus ? » avant de nous renouveler son soutien en nous promettant de faire en sorte qu’il y ait un changement dans la localité. Et nous avons confiance en lui, parce qu’il vient souvent à Kaweni pour organiser des rencontres avec les jeunes.

Actuellement, grâce à la sous-préfecture déléguée à la cohésion sociale et à la jeunesse, il y a des centres d’accueil pour les jeunes ouverts durant toutes les vacances. Et des jeunes de Kaweni ont été formés, grâce à M. Kromwell, aux métiers de la pêche. De plus, le 4 avril de cette année, un chantier école a été inauguré officiellement à Kaweni en présence de la Ministre chargée de l’Outre-mer, Marie-Luce Penchard, et le sous-préfet, Grégory Kromwell.

La Mairie de Mamoudzou n’a rien à gagner en écartant les jeunes de Kaweni, bien au contraire : ces jeunes représentent l’avenir de Mayotte. Kaweni est le poumon économique de Mayotte puisqu’il y a ici la zone industrielle de l’île. Ces jeunes, désœuvrés et abandonnés, peuvent faire de ce lieu le cœur d’attaques violentes. Donc, pour éviter que cette population, en majorité jeune, devienne une bombe sociale, il faut, pendant qu’il est encore temps, lui donner les moyens qui permettent de prévenir une délinquance juvénile.

No man’s land : Avez-vous des solutions à proposer ?

Commerçant à Kaweni

Commerçant à Kaweni (N.S)


Ahmed Adama :
J’ai deux solutions à proposer :

– Construire des infrastructures socioculturelles, éducatives et sportives adéquates pour les jeunes.
– Régulariser tous ces jeunes venus à Mayotte depuis l’âge de 3 ans, voire moins, et qui, à l’âge de 18 ans, se retrouvent injustement sans-papiers français. Ces jeunes ne sont pas des étrangers, ils sont désormais des Français à part entier.