Feu Andhum Houmadi /source Komedit.net

Hommage à feu Andhum Houmadi , interview avec Ahmed-Chamanga Mohamed

L’intellectuel par excellence à Tsémbéhou, c’est bien évidemment feu Andhum Houmadi, juriste de formation, auteur de textes littéraires et aussi personnalité politique. Né en 1952 à Tsémbéhou, il nous quitta brutalement le 23 novembre 2000. Docteur Ahmed-Chamanga Mohamed, linguiste, éditeur et enseignant-chercheur à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO) de Paris a été un fidèle ami de feu Andhum . No man’s land l’a rencontré, malgré son emploi du temps très chargé, pour nous parler, en guise d’hommage, du regretté.

Feu Andhum Houmadi /source Komedit.net

Andhum Houmadi /source Komedit.net

No man’s land: Dans quelles circonstances avez-vous fait la connaissance de feu Andhum Houmadi ?

J’ai connu Andhum, pour la première fois en 1964. En effet, cette année-là, il avait commencé sa classe de CM1 ou CM2 (je ne m’en souviens plus très bien) à Ouani avant de regagner son village de Tsembehu, je crois un mois après, quand la classe a été ouverte là-bas. Ensuite, après le concours d’entrée en 6e, nous nous sommes retrouvés au lycée annexe de Mutsamudu en 1965.

No man’s land : Quel genre d’homme était-il alors ?

Nous étions de jeunes élèves à l’époque. Andhum était, comme moi, un garçon assez réservé ; mais il était brillant en classe, cela s’était remarqué dès les premiers jours.

No man’s land: Pouvez-vous nous parler de son parcours scolaire et universitaire ?

Après l’école primaire à Mtsimba-Ntsi (Bambao Mtruni) et brièvement à Ouani, Andhum est entré en 6e à Mutsamudu, comme moi. L’internat avait renforcé notre amitié. Nous formions, avec Ali Ben Said, élève originaire de Mohéli aujourd’hui médecin, un trio qui occupait, jusqu’en 3e, les trois premiers rangs aux examens. Nous étions d’ailleurs les trois seuls reçus à l’examen du B.E. (Brevet élémentaire) d’Anjouan, et parmi les cinq reçus de l’archipel. À partir de la 4e, Andhum était devenu le meilleur élève de notre promotion en français. Ses rédactions étaient très souvent citées et lues en classe.

A partir de la seconde à Moroni en 1969, nos chemins se sont quelque peu écartés. Mais nous sommes toujours restés amis. Après le baccalauréat en 1972, Andhum s’oriente vers des études de droit à Rouen, puis à Paris. Après ses études, il rentre aux Comores, dans les années quatre-vingts (je ne me rappelle plus de la date exacte), où il a occupé différents postes au tribunal et au ministère de la justice. Il a également enseigné à l’école nationale d’administration.

No man’s land: Vous avez tous les deux milité au sein de l’ASEC (Association des Stagiaires et Etudiants des Comores) en France. Est-il possible de nous parler du militant qu’il a été ?

Quand Andhum était à Rouen, on ne peut pas considérer qu’il était militant de l’ASEC. Il l’était devenu après son installation à Paris. Mais au moment où il s’engageait dans le mouvement « asecois », moi j’ai entamé ma sortie, car je ne partageais plus l’orientation prise par la nouvelle direction de l’ASEC : j’estimais qu’on se trompait de combat. Dès lors nos positions politiques ont divergé. Aussi, ne pourrai-je pas vous dire plus sur sa vie militante.

Ahmed-Chamanga Mohamed/ source Komdit.net

Ahmed-Chamanga Mohamed/ source Komdit.net

No man’s land: L’Asec a publié au début des années 80 un recueil de nouvelles, qui est, de fait, la première publication comorienne d’expression française. Est-ce vrai que feu Andhum a fait partie des auteurs anonymes ? De quoi parle sa nouvelle ? Enfin, quel a été l’objectif d’une telle entreprise ?

Il semble effectivement qu’Andhum est co-auteur de ce recueil. Mais je n’en sais pas plus, car je ne faisais pratiquement plus partie de l’ASEC et, je n’ai jamais eu de discussion avec lui sur ce sujet. Mais cela ne m’étonne pas car il avait une belle plume.

No man’s land: En tant qu’éditeur, vous avez publié en 2005 un roman posthume de feu Andhum . Il s’intitule AUX PARFUMS DES ÎLES . Honnêtement qu’est-ce qui a motivé ce choix éditorial?

Comme je vous l’ai dit, j’étais resté ami avec lui, malgré nos « divergences » politiques. Quand, en 1998, je lui ai fait part de mon intention de créer une maison d’édition, il m’avait beaucoup encouragé. Connaissant ses capacités d’écriture, j’en ai profité pour lui demander de me proposer un texte à publier. Un an plus tard, lorsque nous nous sommes revus, il m’avait assuré qu’il avait quelque chose en chantier et qu’il me le remettrait dès que possible.

Quand, en novembre 2000, il est frappé par une brutale et terrible maladie, il a pu, avant de partir, confier à son épouse de me remettre son manuscrit inachevé. Pour des raisons que vous comprendrez bien en pareilles circonstances, je n’ai reçu le document qu’un an plus tard.

Pour moi, c’était un devoir moral de sortir son texte et une façon de lui rendre hommage. Certes le texte n’était pas bien au point. Car c’était un premier jet. Il n’a pas eu le temps de le finir, de le relire et de le reprendre. En même temps, il traitait d’un sujet qui me tenait à cœur : la lutte contre le séparatisme. Sur ce point, nous étions tous les deux totalement en phase. J’ai donc jugé utile de publier son roman, après avoir apporté quelques petites corrections d’orthographe et de forme. Je regrette toutefois de n’avoir pas suffisamment médiatisé ce roman. Mais l’œuvre est là : elle mérite d’être défendue. Avec d’autres, je m’y attellerai.

No man’s land: feu Andhum Houmadi s’est aussi intéressé à la politique. Une activité qui l’a même conduit en prison. Si vous nous parliez d’Andhum, le militant politique ?!?

C’était tout naturellement, une fois rentré au pays, qu’Andhum était devenu membre actif du Front démocratique dont il était certainement un des membres fondateurs. C’est à ce titre qu’il a été en prison, suite à la tentative du putsch de 1985 dont le Front a été l’instigateur. Je ne peux pas en dire plus, vu que j’étais assez loin de cette agitation.

Nous avions repris contact en 1988, quand je suis allé en vacances. Depuis, je ne manquais pas d’aller lui rendre visite régulièrement à Moroni lors de mes passages au pays tous les ans. Il en était d’ailleurs très sensible à ce geste d’amitié. Nous nous échangions beaucoup, mais j’évitais toute discussion politique, même s’il insistait souvent à ce que je rejoigne le Front Démocratique.

Vers la fin de sa vie, il se plaignait beaucoup de l’incompréhension de ses camarades du parti quand il devenait de moins en moins militant du Front démocratique, pour des raisons professionnelles, vu sa position au parquet de Moroni où il était soumis à un devoir de réserve. Je sentais en réalité qu’il commençait à se poser des questions sur son engagement dans un parti dont les méthodes et la pratique devenaient de plus en plus contestables…

Aux parfums des îles / Komédit éditions 2006

Aux parfums des îles / Komédit éditions 2006

No man’s land: Un petit mot sur sa carrière professionnelle.

Dans ce domaine, je suis mal placé pour vous en parler, car je connais peu de chose sur cette carrière. Ce que je sais, c’est qu’il avait gardé un très mauvais souvenir au tribunal de Mutsamudu, dans une île où le clivage social entre « kabaila » et « mmatsaha » demeurait encore très vivace. Son expulsion de sa maison de fonction, avec des méthodes d’un autre âge, l’avait très marqué. A Moroni, capitale des Comores, il se sentait plus à l’aise et, en tout cas, plus épanoui.

Communauté mahoraise de Marseille : le revers de l’Etat providence

Marseille. Région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Dans une cité des Quartiers nord, des policiers encerclent des bâtiments, des jeunes profèrent des injures : l’atmosphère est tendue. Entre-temps, dans une cage d’escalier, un vieil homme houspille une bande d’adolescents : « C’est encore à cause de vos histoires de drogue, qu’ils sont là ». Cette cité réputée sensible est habitée par une importante population d’origine mahoraise. La population mahoraise en Hexagone est estimée à plus de 13 670 personnes, dont 44% ont moins de 20 ans. En 1999 l’INSEE avait recensé 2519 Mahorais à Marseille. Visite des lieux.

Mahoraises dansant une danse traditionnelle /crédit photo : Mouinate Mahamoud

Mahoraises dansant une danse traditionnelle /crédit photo : Mouinate Mahamoud

Haïra ,42 ans, est mère de 5 enfants. Originaire de Bandraboua, elle est arrivée en France hexagonale le 30 septembre 1997. Elle nous a accueillis dans son salon, une salle modeste où un voile à l’effigie de Mayotte est collé au mur. Des enfants d’à peine 10 ans jouent à la Playstation 3, un jeu de « baston ». A chaque fois que du sang couvre l’écran, ils rient à gorge déployée …

Timidement, Haïra nous soulève un pan de cette famille monoparentale : « La France d’avant n’est plus celle d’aujourd’hui. De nos jours, rien ne va. Avant, on bénéficiait, sans la moindre difficulté, de nombreuses aides sociales, pour payer le loyer, les factures, etc. Au moindre pépin, on avait l’aide d’une assistante sociale. Au jour d’aujourd’hui, on ne bénéficie presque de rien au niveau des aides. Moi personnellement, j’ai droit à 150 euros mensuels de la Caisse d’Allocations Familiales. Et mes enfants bénéficient de 800 euros d’allocations. Il y a aussi 800 euros qui sont versés directement au propriétaire pour le loyer. Croyez-vous qu’on peut vivre décemment avec 1000 euros dans ce pays où tout s’achète, où tout est cher ? Honnêtement on survit. D’ailleurs si le peu que je gagne ici je pouvais le gagner à Mayotte, je serais partie depuis longtemps ! » Néanmoins, Haïra nous a discrètement partagé un secret. Les 150 euros dont elle est bénéficiaire chaque mois, elle les épargne dans une tontine. Tradition oblige : elle est en train de construire petit à petit une maison pour sa fille à Mayotte. Sachant que la maison de la fille, comme l’hymen, est indispensable pour le mariage coutumier.

« Nos enfants ne veulent plus aller à l’école. Et puisqu’on a du mal à les entretenir financièrement, on a perdu toute autorité sur eux. Ils nous méprisent, ne veulent plus nous écouter, et sont tous tombés dans la délinquance. Nos filles sortent avec des petits voyous d’origine maghrébine, qui les font croire ostentatoirement qu’ils sont riches avec leur argent sale de la drogue. Pendant ce temps, beaucoup de nos garçons sont en prison pour trafic de drogue ou vol à la tire » rajoute Haïra.

Toujours dans le même immeuble. Sarah nous a accueillis chez elle. Née à Tsingoni en 1977, elle est mère de 4 enfants. Elle est arrivée en France en 2002. « Je n’ai pas de mari !» nous a-t-elle répondu vertement, quand on lui a demandé où était son mari. Au même moment, une voisine qui est venue quémander un aspirateur nous a fait un clin d’œil, histoire de nous signifier que le propos de notre interlocutrice n’était pas vrai. En effet, Sarah était persuadée que nous étions des agents de la Caisse d’Allocations Familiales, qui souvent débarquent à l’improviste chez les allocataires pour vérifier l’authenticité des demandes faites auprès de leur institution. Nous avons dû démontrer longuement nos bonnes intentions à Sarah pour qu’elle accepte de nous révéler qu’elle fait partie de ces Mahoraises qui ont recours à des moyens contournés pour avoir beaucoup plus d’aides sociales . « J’ai bel et bien un mari, avec qui j’ai contracté un mariage coutumier. On n’a pas déclaré notre mariage auprès des institutions étatiques. Puisque mon mari a un travail, gagne plus que le SMIC, sinon je n’allais pas avoir droit aux prestations sociales. Pour l’instant, je bénéficie du Revenu Solidarité Active (RSA), j’ai droit à la Couverture Maladie Universelle (CMU) et j’utilise le transport en commun gratuitement. On n’a pas aussi déclaré nos enfants, de toute façon ils sont français, je ne vois pas d’inconvénients. Et mon mari a loué une boite à lettres quelque part je ne sais où pour la réception de ses courriers. »

Délinquance et chômage vont croissant.

Haïdari, 42 ans, père de 3 enfants dont l’aîné a 21 ans, est responsable associatif. Il a émigré en 1998. Il nous raconte : « La délinquance gagne du terrain dans la communauté mahoraise, du moins celle de Marseille. La tranche d’âge comprise entre 12 et 25 ans est la plus concernée. Beaucoup de jeunes sont devenus dealers, et se font arrêter tout le temps. Parfois je me dis qu’on a affaire à une contagion. Il y a des mômes qui paraissent timides, bons élèves et du jour au lendemain ils finissent délinquants. En fait, ils se font influencer par les pairs. On a affaire à un phénomène de bande. Et comme le chômage est important dans notre communauté, les parents, eux aussi perdus dans un monde qui les échappent, ont dû mal à maîtriser leurs enfants. Le RSA ne suffit plus, et pour avoir l’ASSEDIC, l’assurance chômage, il faut d’abord avoir travaillé. Et il n’est pas facile de trouver un emploi de nos jours. Du coup tout est compliqué. Par contre, on avait monté une association pour remédier à tout ça. Mais il y a eu tellement de magouilles au sein de l’association qu’on a dû tout arrêter. De toute façon c’est le Conseil Général de Mayotte et la Maison de Mayotte en France hexagonale qui devraient s’impliquer, puisque cette jeunesse constitue socialement une bombe à retardement. Aujourd’hui ils sont ici, mais un jour ils vont rentrer à Mayotte et là il faut s’attendre à tout ».

D’après l’INSEE, dans la communauté mahoraise de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, le taux de chômage des Mahorais est très élevé : 64 % contre 17 % pour l’ensemble des habitants de la région. Le chômage atteint 77 % chez les femmes mahoraises. Plus de la moitié des Mahorais sont inscrits à l’ANPE mais peinent à trouver un travail , puisqu’ils n’ont pas de diplôme et très peu sont allés au lycée.

Néanmoins, certains parents soucieux de l’avenir de leurs enfants, surtout lassés de survivre en France hexagonale, décident de retourner à Mayotte. Mais au bout de quelques mois, ils se sentent obligés de retourner en France. Fatima, mère de 5 enfants, fait partie de cette minorité. « On avait décidé de rentrer définitivement à Mayotte. Mais en l’espace de six mois, on a été dégoûté d’y rester. Mon mari ne trouvait pas de travail, sachant que le marché du travail là-bas est limité. On avait ouvert une petite épicerie, mais personne n’achetait. Au demeurant, je crois qu’on avait été marabouté par nos voisins. De toute façon, ils ne nous parlaient plus dernièrement. S’il y avait les minima sociaux comme ici, on serait resté. Mais il n’y a rien là-bas. »

Pour Rifka, une mère de trois enfants âgée de 26 ans, « c’est vrai les Mahorais viennent en France pour les prestations sociales. Mais une fois ici, ils se construisent leur petit monde, s’adaptent à la vie en Hexagone. J’en connais beaucoup qui pour rien au monde ne partiraient s’installer à Mayotte. Désormais pour eux leur vie est ici. Quand quelqu’un a grandi ici, a toute sa famille et ses amis ici, je me demande ce qu’il va chercher à Mayotte, à moins qu’il n’y aille que pour des vacances. Je crois que le mal est déjà fait. Ces aides sociales dont tout le monde rêve, auraient dû être accessibles à Mayotte depuis le début des années 1990, date à laquelle les Mahorais ont commencé à émigrer en masse à la Réunion. Maintenant, si cette arlésienne de minima sociaux, arlésienne puisque ça fait longtemps qu’on les attend en vain, arrive, il faut s’attendre juste à beaucoup de chômeurs et des analphabètes comme à la Réunion où beaucoup de jeunes ont quitté les bancs de l’école et refusent de travailler pour cause de prestations sociales. Rien de plus. La mythologie selon laquelle les Mahorais qui sont en France vont y retourner est à déconstruire. »

Enfin, la non intégration des Mahorais à la société de la terre d’installation crève les yeux. Déjà les parents et leurs enfants ne parlent pas la même langue et ne partagent pas les mêmes valeurs. Les enfants ne maîtrisent pas du tout le mahorais et leurs parents pratiquent mal le français. Du coup, le courant ne passe pas. Autre fait marquant, les repas ne se prennent pas en famille. Et à l’heure des repas, la télévision, les jeux vidéo et la chaîne stéréo remplacent les conversations. Pour ce qui est des valeurs, les parents ont démissionné de leur rôle d’éducateurs, tellement ils sont tourmentés par leurs soucis de chômeurs ou d’ouvriers payés au rabais. Du coup les enfants n’ont pas de repères : ni Mahorais par la religion musulmane ni par la langue et ni par la culture des parents ni Français par les valeurs républicaines transmises par l’école, une école dont, certains, à 16 ans se font exclure car non obligatoire/facultative. Par conséquent, certains enfants perdent à 16-18 ans les aides sociales. A Marseille, le nombre de ménages mahorais est de 1 293. Le nombre de personnes par ménage est en moyenne de 4,1 personnes. Plus de 28 % de ces ménages sont composés de 6 personnes ou plus contre seulement 14 % comprenant plus de quatre enfants de moins de 18 ans. Enfin, les parents qu’on a eu à rencontrer avaient au minimum 3 enfants, comme si plus d’enfants signifiait plus de prestations sociales. Conscients que c’est grâce à eux que l’Etat verse à leurs parents des prestations sociales, les enfants considèrent peu l’autorité parentale. Et du moment où ils perdent les droits sociaux, ces enfants préfèrent la rue au foyer familial.

Saïd AHAMADI

Interview avec Saïd Ahamadi « La rupéisation de Mayotte est une chance de développement pour les îles de l’Union des Comores « 

Saïd AHAMADI est, depuis le 3 avril 2011, le 3ème Vice-Président du Conseil Général de Mayotte : il est en charge de la coopération régionale et des affaires européennes. Rencontré par No man’s land, il évoque son combat mené autour de la rupéisation de Mayotte et ses nombreux projets axés sur la promotion d’une coopération régionale concrète et fructueuse entre Mayotte et l’ensemble des pays du Canal du Mozambique.

Saïd AHAMADI, 3ème Vice-Président du Conseil Général en charge de la coopération régionale et des affaires européennes depuis le 3 avril 2011.

1) No man’s land : En ce mois de juillet, Mayotte vient d’accéder au statut de Région ultrapériphérique de l’Union européenne (RUP). En votre qualité de vice-président chargé de la Coopération régionale et des Affaires Européennes, pouvez-vous nous dire ce que représente un tel statut pour Mayotte ?

Réponse : Après la consultation populaire du 2 juillet 2000, le législateur français fait évoluer par la loi du 11 juillet 2001 l’ancien statut de Collectivité territoriale de la République (TOM) en Collectivité Départementale qui prévoit la départementalisation à l’horizon 2010. La réforme constitutionnelle de 2003 permet l’inscription de notre archipel de Mayotte dans la Constitution de la 5ème République. Mayotte vient alors de tourner le dos définitivement au statut de territoire d’outre-mer (TOM) et par conséquent à la famille des pays et territoires d’outre-mer de l’Europe (PTOM). Par délibération du Conseil Général N°10/2003/CG du 31 janvier 2003 en effet, les conseillers généraux sous la Présidence du feu Younoussa BAMANA adoptent le principe de l’éligibilité de Mayotte au statut de région ultrapériphérique (RUP) à l’instar des 4 départements français d’outre-mer (Guadeloupe, Guyane, Martinique, La Réunion).
La validation du statut de RUP de Mayotte par la Commission Européenne, cet été, représente aujourd’hui l’aboutissement d’un combat politique initié par nos aînés, que nous avons su relayer avec efficacité. Mais, cette rupéisation va provoquer des conséquences économiques, sociales et culturelles majeures à Mayotte dès son entrée en vigueur en 2014.

2) No man’s land : Virtuellement, ce nouveau statut (RUP) ne devait être effectif qu’en 2014, pourquoi une anticipation du processus ?

Réponse : Le statut de « département d’outre-mer » approuvé le 29 mars 2009 à 95% des suffrages par les Mahorais, est intervenu le 31mars 2011 avec le renouvellement du Conseil Général. Cette anticipation du processus s’explique par les négociations liées à la réforme de l’Union européenne par l’adoption de la stratégie « Europe 2014-2020 » qui concerne également les régions ultrapériphériques (RUP).

3) No man’s land : Vous êtes en quelque sorte à l’origine de cette anticipation, dîtes-nous comment se sont déroulées les négociations ?

Réponse : Vous pouvez en effet le dire à propos des élus de Mayotte. Aux élections européennes de juin 2009, alors porte-parole des Forces progressistes (Alliance, MPM, Parti communiste rénové de Mayotte et Parti Social Mahorais), j’ai obtenu du député européen de la circonscription océan Indien Elie HOARAU, la nomination d’un cadre Mahorais en la personne d’ADACOLO Kira comme attaché parlementaire en charge du dossier « Europe » de Mayotte à Bruxelles.
Installé à Bruxelles dès janvier 2010 aux côtés d’Elie HOARAU, ADACOLO Kira a permis que Mayotte obtienne l’Instrument de préadhésion ; c’est à dire une enveloppe de près de deux millions d’euros pour assurer la formation des acteurs du public ou du privé qui auront à connaître l’utilisation des Fonds structurels européens.
Elu 3ème Vice Président du Conseil Général le 3 avril 2011, et chargé par le Président du Conseil Général de Mayotte Daniel ZAIDANI de la coopération régionale et des affaires européennes, je n’ai jamais ménagé mes efforts à propos de la mission qui m’a été confiée.
Les négociations se sont déroulées dans de bonnes conditions étant entendu que nous avons été capables de fédérer toutes les capitales européennes à notre projet porté par notre Gouvernement, et au final, par le Président de la République Nicolas SARKOZY lui-même.

4) No man’s land : Quels étaient les soutiens ?

Réponse : Depuis l’adoption du principe par la délibération du Conseil Général en 2003, les élus de Mayotte se sont contentés de voter des « vœux » transmis au Gouvernement par l’intermédiaire du Préfet de Mayotte. Mais, jamais un élu local avant moi ne s’est réellement attelé au travail de lobbying. A l’échelle de l’Europe et au sein des autres RUP, j’ai porté avec force et enthousiasme le dossier de Mayotte. On dit chez nous, « maji ya chijavou woujiva chijavouni[On défend mieux ses intérêts soi-même.]». Les soutiens ont été multiples.

Mon premier déplacement a eu lieu au Département et Région de La Réunion pour participer à la conférence de coopération régionale des 19 et 20 mai 2011. J’ai pu obtenir le soutien des collègues de La Réunion, notamment le Président de la Région ainsi que le Vice-Président délégué aux affaires européennes. Lors de cette conférence, j’ai rencontré madame Anne CROZAT, Chef de secteur-Secrétariat Général pour les affaires européennes au Ministère à Paris. Je l’ai sensibilisée sur la nécessité d’intégrer Mayotte dans les simulations financières dans le cadre des négociations européennes, notamment dans les perspectives financières concernant l’outre-mer.

En juin 2011, je me suis rendu en Sicile où j’ai sensibilisé, en marge des jeux des jeunes des îles européennes, les élus accompagnant leurs délégations sur le dossier RUP de Mayotte.

Du 26 au 30 septembre 2011, j’ai participé à l’assemblée générale de la Conférence des Régions Périphériques maritime d’Europe (CRPM) sous la présidence de Jean-Yves LE DRIAN qui a accepté d’être l’un des relais de la rupéisation de Mayotte dans les différents rencontres organisées avec les commissaires européens et le gouvernement français. A cette conférence, nous avons présenté notre département ; et nous avons insisté sur les atouts de notre archipel notamment dans la géopolitique et dans la richesse de sa biodiversité maritime. Notre présence a été saluée par tous les participants y compris les commissaires européens présents qui ont noté notre réel engagement d’intégrer la famille des RUP.

Du 11 au 16 octobre 2011, pendant la grève contre la vie chère, j’ai conduit une délégation de 27 personnes (cadres, élus et militants progressistes) à Bruxelles pour vivre l’Europe au Parlement. Durant ce déplacement, nous nous sommes entretenus le député européen Elie HOARAU et moi avec le Commissaire Michel BARNIER en charge du Marché intérieur et de la lutte contre les monopoles commerciaux, le mercredi 12.
A près avoir visité le parlement européen le 13 avec toute la délégation mahoraise, j’ai rencontré le 14, assisté de l’attaché du député européen et des camarades Darouèche BOINA, Hamada-Hamidou SIDI, Chamsidine BOURA à la Représentation française permanente à Bruxelles Jean- Noël LADOIS, chargé des RUP. Nous avons fait le point sur l’avancement de notre dossier RUP. Il m’a certifié que le dossier était bien ficelé et ne souffrait d’aucune contestation au niveau de la Commission européenne. Et que le Président de la République devait le déposer lui-même officiellement avant la fin du mois. Et que le Commissaire Johannes HAHN était favorable à notre proposition d’être acceptée comme « Membre observateur » au sein des RUP dès 2012.

Du 1er au 5 novembre 2011, je me suis rendu aux Antilles, en Martinique où a lieu la 17ème Conférence des Présidents des RUP sous la présidence de Serge LETCHIMY. Le vendredi 4 novembre, dans son intervention de clôture des travaux, le Commissaire Johannes HAHN a confirmé l’intégration de Mayotte dans la famille des RUP comme « Membre observateur » dès la 18ème Conférence des Présidents qui aura lieu en septembre 2012 aux Açores. A ce titre, j’ai été convié à la photo de famille des Présidents avec le Commissaire européen.
Ce travail de lobbying n’a pas été de tout repos. J’ai eu un agenda très chargé sur la scène nationale et européenne jusqu’au 6 juillet 2012.

5) No man’s land : Les conditions pour accéder au statut de RUP ?

Réponse : Seules les régions d’outre-mer des Etats membres de l’Union européenne peuvent accéder au statut de RUP. Les autres conditions tiennent à la bonne gouvernance (le respect de la démocratie, une transparence dans la gestion des fonds publics, etc.), à la capacité de respecter les directives européennes, autrement dit l’acquis communautaire…

6) No man’s land : Que bénéficiera Mayotte à travers ce statut ?

Réponse : Le département de Mayotte qui bénéficie seulement du FED à cause de son statut de PTOM jusqu’au 31 décembre 2013 recevra l’ensemble des Fonds structurels européens afin de rattraper ses retards en matière de développement économique et social. Le Fonds Européen Développement Régional (FEDER) et le Fonds Social Européen (FSE) restent les dispositifs financiers phares de l’Europe à propos des RUP. Mais il en existe au moins six, notamment le FEADER, le FEP. C’est une manne importante qui peut permettre la réalisation d’équipements d’envergure régionale ou internationale sur le territoire mahorais. A ces aspects économiques et financiers, les Mahorais renforcent en l’élargissant leur espace de liberté, de sécurité et de justice. Enfin, bien qu’éloigné du continent européen, Mayotte fait désormais partie de ce grand ensemble constitué de réseaux transeuropéens.

Saïd AHAMADI au milieu de ministres, Présidents de RUP, chefs de gouvernement des PTOM au 10ème Forum de l’OCTA-UE, le 25 janvier 2012, Bruxelles, au hall de « The Hotel »,

Saïd AHAMADI au milieu de ministres, Présidents de RUP, chefs de gouvernement des PTOM au 10ème Forum de l’OCTA-UE, le 25 janvier 2012, Bruxelles, au hall de « The Hotel »

 

7) No man’s land : L’Union des Comores, par la voix de son Ministère des affaires étrangères, a dénoncé la rupéisation de Mayotte par le Conseil Européen. Quel message adressez-vous à vos homologues de l’Union des Comores concernant la rupéisation de Mayotte ?

Réponse : La rupéisation de Mayotte est une chance de développement pour les îles de l’Union des Comores. Nos frères élus ou ministres comoriens ne doivent pas continuer à adopter une position rétrograde au vu de l’évolution du monde. Cette attitude qui consiste à critiquer toute évolution de l’archipel mahorais voisin pénalise en premier lieu les ressortissants comoriens sur place ou installés à Mayotte.
C’est surtout une position défendue par une élite politique et un corps intermédiaire (composé de journalistes, intellectuels, responsables d’associations) qui, même minoritaires, tentent de masquer leurs propres insuffisances dans la gestion des affaires publiques aux Comores.
Je leur demande enfin de regarder la vérité en face en abandonnant leur projet désuet de vouloir intégrer Mayotte dans l’ « Etat » comorien. Les autorités comoriennes ont tout à y gagner en nouant des relations saines de coopération régionale avec nous au lieu de pousser à la mer leurs ressortissants à bord d’embarcations de fortune, les « japawa » et périr le plus souvent dans les eaux du lagon de Mayotte.
Je voudrais qu’ils pensent au Jugement dernier puisqu’ils se disent musulmans.


8) No man’s land : Une mission sénatoriale française, composés d’élus de différents bords politiques, en visite ce mois-ci à Mayotte, préconise la suppression du visa Balladur et une coopération sérieuse entre la France et l’Union des Comores. Quelle est votre réaction vis-à-vis d’un tel projet ?

Réponse : La suppression de ce visa n’est pas la panacée, même si cela aura un effet positif psychologiquement aux Comores et dans les îles du Canal de Mozambique en général.

Les Mahorais et les habitants des trois îles autonomes (Anjouanais, Mohéliens et Grand- Comoriens) de l’Union des Comores doivent s’asseoir autour d’une table et régler les problèmes existentialistes qui se posent à nous. Le problème, ce n’est pas tant le « visa Balladur » même s’il cristallise les tensions. C’est plutôt le mal vivre aux Comores, le désespoir qui engendre l’immigration irrégulière disproportionnée à Mayotte, ravivant ainsi les haines primaires et les rancoeurs. La mauvaise gestion administrative et financière aux Comores est parmi les réelles de la faillite de l’Etat comorien. Il est urgent de réhabiliter la notion d’Etat dans la conscience des Comoriens, et surtout le respect des institutions fondées sur des bases démocratiques partagées par l’ensemble de la population.

9) No man’s land: Vous serez à Moroni au mois d’octobre prochain. Quel est le but de cette visite ? Autrement dit, que doit-on s’attendre de ce séjour ?

Réponse : Maire de Koungou de 2001 à 2007, j’allais régulièrement dans les îles de l’Union des Comores. Ainsi, j’ai appris beaucoup de l’histoire et de la société comorienne. J’ai pu relever les points de convergence et les points de discorde avec notre société mahoraise. J’ai noué des contacts précieux dans la recherche d’une solution au dilemme de nos îles du Canal de Mozambique.

Depuis 2007, le revirement politique inattendu du Président comorien Sambi m’a décontenancé, et je ne suis plus jamais retourné à Moroni. L’orientation islamique du régime était devenue un facteur de blocage. Les Comoriens, musulmans mais laïcs, ne parlent pas l’arabe pour la grande majorité d’entre eux.

Aujourd’hui, de par mes responsabilités au sein du Conseil Général de Mayotte, je me dois de ma rendre à Moroni après avoir rempli avec succès la mission européenne et après la conclusion de deux conventions stratégiques de coopération régionale avec deux régions malgaches, Diana au Nord et Boeny au Sud-ouest en octobre 2011.

Je me dois d’accompagner et de favoriser l’intensification des économiques et commerciaux avec les Comores, notre principal partenaire dans la région. Les sources de notre douane attestent que dans les échanges en valeur dans la zone océan Indien, les Comores restent le premier partenaire économique de Mayotte, de loin devant tous les autres. Les Mahorais exportent aux Comores à hauteur de 707 millions d’euros par an (chiffres douane France 2004). Dans le contexte de crise mondiale actuelle, nous devons travailler de manière intelligente avec nos principaux partenaires dans un esprit de co-développement ; autrement dite, la coopération « gagnant -gagnant ». Je m’inscris dans les orientations de notre Gouvernement, notamment celles du ministre des affaires étrangères et européennes Laurent FABIUS qui place le développement économique comme sa première priorité dans le cadre de la diplomatie française.

10) No man’s land : Le président du Conseil Général de Mayotte, notamment Daniel Zaïdani, envisage d’intégrer Mayotte dans la Commission de l’Océan indien. Sachant que seul un Etat a le droit d’intégrer la COI, que même Zanzibar après maintes demandes a toujours essuyé un refus et que c’est seulement la France qui est membre de la COI, mais pas la Réunion, dites-nous, vous qui êtes dans le secret des dieux, comment Mayotte va-t-elle procéder pour être membre de la COI ?

Réponse : Que Mayotte siège dans la COI, c’est un projet que je partage. Malgré la difficulté de la réalisation d’un tel projet comme vous le suggérez, nous travaillerons avec les différents acteurs (en particulier notre Etat et la région Réunion) pour relever le défi de la cohérence dans la coopération régionale avec notre reconnaissance comme Département et Région ultrapériphérique de l’Europe.


11) No man’s land : Une délégation de jeunes mahorais a participé au 8 ème jeu des îles de l’Océan Indien qui se sont déroulés ce mois-ci à Moroni. Quelles sont les leçons que nous devrions tirer de cet évènement ?

Réponse : Tout ce qui participe au développement des rencontres entre les jeunes de l’océan Indien doit être encouragé. Ces échanges permettent aux uns et aux autres de corriger leurs préjugés négatifs, et d’appréhender l’avenir avec sérénité. La connaissance mutuelle des populations de la zone océan Indien permettra de mieux identifier des projets communs de développement. Mayotte doit se doter des équipements sportifs adéquats pour accueillir un jour ces jeux, en 2020 par exemple. Au-delà nos devises nationales respectives (Unité, Solidarité et Développement pour l’Union des Comores, et Liberté, Égalité et Fraternité pour la France), j’invite les différents responsables à plus de courage et d’audace dans nos relations communes afin de relever les nombreux défis qui se présentent à nous. Assez de faux-fuyants!

Marche à la mémoire des milliers de victimes en mer

Marche à la mémoire des victimes en mer/© MIB

Dans l’après-midi de ce mercredi 23 février, plusieurs centaines de personnes ont marché dans les rues de Mamoudzou, capitale de l’île de Mayotte,   à la mémoire des milliers de noyés en mer. La marche qui a été organisée par la CIMADE Mayotte, le RESFIM (Réseau Éducation Sans Frontière Ile de Mayotte), FSU Mayotte (Fédération Syndicale Unitaire) et  de SUD Éducation Mayotte a débuté devant la MJC de Mamoudzou et a pris fin  au parvis du Comité de Tourisme avec la mise à l’eau d’un cercueil et un lancer de fleurs.

En plus de la dénonciation du silence qui a autour des noyés en mer, les manifestants exprimaient leur hargne vis-à-vis du Vice-rectorat et des policiers en brandissant des photos d’élèves expulsés du territoire mahorais. Et parmi les élèves sur les photos, il y en a un qui a perdu la vie en voulant retourner à Mayotte en kwassa-kwassa.

Depuis 1995 date à laquelle  le visa Balladur a été imposé aux Comoriens désirant se rendre à Mayotte le nombre de victimes en mer se compte par milliers. Et à Mayotte pour gonfler le chiffre des sans-papiers français expulsés en France les atteintes aux droits et aux lois sont flagrantes.