Autopsie des origines

De la poésie avant toute chose et pour cela, je préfère celle de la rue…. Elle détonne.

Paille-en-queue et vol :Komedit éditions

Paille-en-queue et vol :Komedit éditions

Moroni. Route de Magoudjou. Longue lézarde entre le rond point Salimamoud et l’hôpital El Marouf. Un jeune homme marche, tenant un poisson séché puant, tête en bas, sous le brouhaha d’une circulation étouffante. C’est que l’île s’enrichit de pollution nouvelle ! Les taxis brousse insultent les conducteurs de gros cylindrés. Des politiciens ou des douaniers sûrement. Puis la pluie s’est mise à tomber brutalement. Le jeune homme au poisson cherchant un abri s’est prestement posté devant la devanture du magasin où je me trouvais. Je vendais des couches et des épingles à linge pour bébés.
La puanteur du poisson, sec comme une chambre à air, mêlée aux haleurs du goudron, a attiré l’attention de ma femme, derrière son comptoir, en train de faire les comptes.
C’est quoi cette odeur ?
La pluie sur le bitume assoiffé, lui ai-je dit.
Le jeune homme, ayant compris l’interrogation de Madame, s’est retourné. Je lui ai fait un clin d’œil et de go, l’ai invité à me rejoindre dans le magasin. Il m’a dit :
« Adjmaël ».
– « Oui, bien sûr ».
Il s’est mis à sourire. Madame usait de sa calculatrice tout en scrutant le poisson mort depuis mille ans, dans les mains d’un jeune homme. La pluie redoublait de violence.
Nous engageâmes une discussion protocolaire. C’est dans ce cadre que j’entendis pour la première fois parler du docteur Anssoufouddine.

Ce jeune homme coléreux, poète d’une excellence indicible, m’a expliqué qu’un jour avec un autre poète originaire de l’île d’Anjouan, ils ont lu mes textes et se sont bien marrés. Ils voulaient savoir qui j’étais où j’étais. J’étais très fier de cette dernière nouvelle. Ils ont eu de la joie en me lisant. La poésie est un plaisir.
« Veux-tu lui parler ? ». J’ai acquiescé de la tête, il me semble. Il a sorti son téléphone. Je crois que j’ai eu le temps de dire « bonjour…Sadani ». Et j’ai entendu un sourire au bout. Un rire de complicité. Puis comme on dit chez nous, kapvatsi rezo.
Un Gecko a dû courir après un insecte sur un fil de Comorestelecom. Puis, plus rien.

Nous avons ainsi convenu que nous nous connaissions à travers les mots et que la rue scellait une amitié. Après, nous partîmes bouffer du fruit à pain grillé et du poisson séché dans un bidonville de Moroni, avec Adjmaël. Il partageait ses jours avec des musiciens, des plasticiens, des slameurs, au milieu d’enfants mal nourris.
Le ciel signa une trêve. Se laissa traversa par un arc-en-ciel et par un homme repu.
J’ai pu ainsi rentrer à la maison.
Ma femme m’a rendu compte de la recette de la journée. J’ai souri. La journée était bonne.

Quelques années plus tard, sur une autre île, Adjmaël a pris l’habitude de me rendre visite, toujours coléreux, avec ses perles, ses textes d’une beauté satanique.

Un jour, il m’apporta un livre d’Anssoufouddine : « Paille-en-queue et vol ».

Vieille pirogue enfoncée sur une partie du territoire spolié, je ne m’interdis plus une recomposition convalescente à travers ce recueil digne d’un Stéphane Mallarmé.

Paille-en-queue et vol : Autopsie des origines.

Veuillez entendre ce que j’ai lu, en hommage à cette mer qui nous interroge. Acceptez donc, que je vous parle de ce recueil d’Anssoufouddine, médecin- poète et à quelques endroits, légiste avéré, non pas, armé d’un coupe-coupe comme j’aurai tendance à l’exhiber moi-même, mais d’un scalpel d’une justesse incomparable et de mots aussi beaux que la phrase portée par ces mots et qui nous
« Conte l’obsédante épopée
D’une citée vouée à l’errance »

A petits pas, « Paille-en-queue», saute d’îles en îles, de thème en thème, comme un oiseau habitué à fréquenter le même territoire, fait le tour de son existence. Oiseau migrateur aussi, « Paille-en-queue » vole et se met en quête de proto-détenteurs du hasard, entre la Perse et les légendes liées aux origines. Salomon et la reine de Saba ? Ou tout simplement la beauté sakalava posée violemment sur les hauteurs du Karthala ? Les nègres d’à-côté- ces-frères- de – sang-Bantou ?

A son retour d’un voyage qu’on imagine fécond, il écrit :
« Au terme de l’exil
La parenthèse s’autopsie
Cryptogame »

Du Bellay, un vieux type de l’occident chrétien disait « heureux qui comme Ulysse a fait un long voyage ».Il regrettait souvent son pays natal. Ici, nous demeurons encore au stade du questionnement typiquement insulaire. Sans parti pris, les yeux vers l’horizon, les vents de partout traversières.

Anssoufouddine, soulève ce besoin de se poser puis de se poser des questions.
Cryptogamie passée au crible d’une voix qui susurre et qui nous rassure et décrypte notre réalité!

Cryptogamie, origine difficile à définir, comme ces algues, parsemant nos marées basses et sur lesquelles nos pieds déchirés par l’obsidienne, le goudron et ce putain de soleil sang, foulent vers la course aux Sim Sim, chinchards échoués devant nos côtes, pour le festin d’un peuple de mer.
Nous venons de quelque part et ce quelque part n’est pas immédiat. Ce quelque part, nous devons l’accepter avant d’envisager le partage de nos îles, avec ceux qui nous acceptent, en ramenant parmi nous leur part d’origine. Mais avant, nous disons comme dit le poète :
« Nous étions amants
A tressaillir avec
La phosphorescence
Des marées », autrement bercés par une géographie, avant d’être une géopolitique, des colonisateurs et des puissants en tout, qui ont convaincu une religion : La religion de la soumission qui a engendré des séparatismes et des ambitions opportunistes.

« Sur l’archipel des manigances
…………
Vers la cueillette
Et la conquête
Du miel et du ciel
Une meute de nuages
Prompte à inventer les frontières… »
Ces séparatistes aptes à toutes les options, ces séparatistes équilibristes qui usent pour le pouvoir des préceptes subtiles, déclinés par
« Des mages,
Versets incontinents,
Prédictions défectueuses,
Déluge »

Ces foundi, qui, au nom de tout et n’importe quoi, trempent leurs sourates dans l’abjection des reniements, et pour d’indignes intérêts tentent de nous extraire de la matrice, nous définir autrement, à travers une cristallisation exogène, nous, pétrifiés dans le creux des vagues, nous engagés à abolir l’exfoliation, de
« L’errance de tant d’esprits
Assoiffés non plus de butin
Mais d’une nidation
Conques en manque
De quel fortin
De quel hirizi »

Une naissance tout simplement, une renaissance pour tous ceux qui nous croient morts ! Et la poésie en ce sens est debout, comme le poète l’assène, tout au long de son texte. Ye hrizi hindri ? Ce talisman, ce gris-gris, pour nous protéger du mal, pour avancer notre étant, pour rivaliser sainement, avec ce que nous sommes, ce que nous apportons aux autres, car comme l’a dit,Césaire, il n’est « point vrai que l’œuvre de l’homme est finie… »*.

Cryptogamie ! Naissance erratique sans être bâtardise malsaine. Erection mal connue sans que nous soyons les orphelins de la Terre, comme des enfants,

« Pareils aux Talibés
De la Teranga
Affluent l’embarcadère
Bradant des cornets
De pistaches
Ombres ultimes
Des dictées ensanglantées ». L’enfance enfermée dans une réclusion consentie comme un destin et des lectures récalcitrantes qui nous effraient d’horreurs elliptiques.

« Paille-en-queue » décrit nos îles et toutes îles posées sur cet entrain contre l’oppression. Et sans le dire autrement qu’à travers la suggestion et la colère retenue, Anssoufouddine, nous réveille, pour un voyage vers un vaste monde, de justice et de beauté, chacun a sa juste mesure.
La pagure qui habite la maison de l’autre, gastéropode fainéant, peut aussi être celui qui aime les autres, de partout arrivé sur nos îles accueillantes.

Voleurs de chaleur !

Qu’ils nous respectent !

Puis, Mayotte, nos belles amours malgaches, l’Afrique, l’Occident, sont abordés de façon authentique. Il décline nos origines, notre rang et nos habitudes avec le souci du juste mot, toujours, dans ce rythme des marées dont on ne sait ni l’origine ni le rang et les habitudes des océans qui nous protègent.

La poésie d’Anssoufouddine est dense, exigeante, une médecine chirurgicale qui guérit lentement des blessures les plus profondes.

« J’exige une réincarnation
Douce »
Contre
« Toute une flottille [qui] vient à perdre le Nord ».

Saindoune* l’a écrit, Anssoufouddine le répète, et il est heureux que les poètes nous sauvent.

Anssoufouddine, est-ce par souci professionnel, lui, le médecin ? – fouille dans un océan d’histoires, la justesse qui sied mieux à la vérité, aux tréfonds des entrailles de la méthode Coué, usée et perfusée par les mauvais prédicateurs, faussaires historiques, qui font le lit de l’ignorance. (Une stratégie aurait notre assentiment, avec machettes et gros marteaux, pour la justice, cependant le choix opéré dans « Paille-en-queue et vol » a encore le mérite de nous ressembler) :
« Nous appartenons à ce fluide
Etendue criblée d’îles
Où peut-être circulent dissoutes
Les velléités erratiques
Des ancêtres »

Esprits de Djinn, nous sommes et les djinns ont leurs demeures dans la démesure des beautés indivises.
« Nous descendons sillage moiré
De l’anonyme route
Indo-céane ».
Naam !

Entre le mot et la chose, naît dans la poésie d’Anssoufouddine, le frisson de la découverte, pour qui veut s’initier à l’odyssée piroguière, d’un archipel en quête d’assise.

La poésie d’Anssoufouddine, c’est du miel que l’on s’en va chercher à la ruche en chassant à nos risques et périls, les abeilles ayant fini leur boulot, pour nourrir les palais de nos invités.

Bon app’ !

Sadani Tsindamii

Bibliographie de Mohamed Anssoufouddine
– « Paille-en- queue et vol ». Ed. Komedit, 2006
– « Le Rebelle » In Project-îles n°1. 2eme semestre 2010.
– « Lambeaux d’anarchipel » In Petites fictions comoriennes, nouvelles, Ed. Komédit 2010.
* Aimé Césaire -Cahier d’un retour au pays natal. Présence Africaine, 1983

*Saindoune Ben Ali- « Testament de transhumance »- Komedit, 2004

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Adjimaël HALIDI
a collaboré au magazine économique mahorais Horizon Austral , à l’hebdomadaire Mayotte Avance , au quotidien La Gazette des Comores et à l'Agence de presse HZK-Presse.

3 réflexions au sujet de « Autopsie des origines »

  1. silavie dit :

    Entre deux larmes, légères, surfant sur la vague, me vient cette petite ritournelle chantée quelque par sur la terre, hier, par Edith Piaf : « mon dieu, mon dieu, mon dieu… ».
    C’est beau quand tu nous parles de ce vol entre « paille et queue ».
    Je vais trouver ce recueil sans tarder.

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